Les mythes de l’entrepreneur-héros et du salarié-coût

ageEcouter en mp3

Depuis l’élection de François Hollande se fait entendre, dans le grand patronat comme dans une certaine « presse » (1), une plainte lancinante : les entrepreneurs, ces héros des temps modernes, seraient martyrisés par la fiscalité confiscatoire de ce bolchevik de Hollande et grèvés par un coût du travail exorbitant. Laissons de côté la fiscalité proprement soviétique instauré par le Lénine en puissance qu’est évidemment « pépère », et intéressons-nous plutôt à deux figures, deux mythes que nous offre, via ses chantres habituels, le libéralisme : l’entrepreneur-héros et le salarié-coût.

Commençons par ce surhomme qu’est l’entrepreneur : comme l’a inlassablement répété Laurence Parisot, cet individu exceptionnel est celui qui, contre les vents du matraquage fiscal et les marées du racisme anti-entrepreneur, crée emplois et croissance. Autrement dit, un héros mal-aimé.

De l’autre côté, voyons le salarié : le tableau est bien moins glorieux. En effet, il coûte trop cher. Rien d’autre : il n’est jamais évoqué que pour évoquer combien il est nécessaire, vital de baisser le coût du travail en France ( notamment pour faire comme ce cher Schroder, qui soit dit en passant a bien plus fragilisé le fameux « modèle allemand » qu’il ne l’a créé (2) ). Pour résumer, face au héros-mal aimé qu’est l’entrepreneur, on a le salarié-coût.

Après la mythologie, place au monde des hommes : ces deux figures se retrouvent-elles dans la réalité économique ?

1) L’entrepreneur n’est pas un héros mal-aimé

Revenons tout d’abord à la défintion de cette figure mythique qu’est l’entrepreneur-héros : la plus célèbre présentation de cette figure est celle de Joseph Schumpeter dans son Capitalisme, Socialisme et Démocratie en 1942. L’économiste autrichien y fait de l’entrepreneur l’élément principal du moteur du capitalisme qu’est la « destruction créatrice » : via l’innovation ( nouveau produit, nouveau mode de production, etc ), il rend obsolètes les anciennes entreprises et les supplante, ce mouvement continu de destruction d’entreprises rendues obsolètes-création de nouvelles entreprises constituant la « destruction créatrice » qui est la « roue d’entraînement » du capitalisme.

Or, dans ce même ouvrage, Schumpeter prédit la disparition de cette figure face aux poids que prendront les grosse firmes qui seront devenues indétrônables : il a en effet diagnostiqué, tout comme Marx avant lui, un mouvement de concentration du capital. Autrement dit, au fur et à mesure que le temps avance, les entrepreneurs-héros se font de plus en plus rares : on aura de plus en plus affaire à des managers, d’ailleurs ce remplacement des entrepreneurs propriétaires par le couple manager-actionnaire est un des symptômes les plus criants de la fin de l’entrepreneur-héros. L’entrepreneur-héros apparaît donc comme une figure d’un autre âge.

Selon, entre autres, notre chère Parisot, l’entrepreneur créerait la croissance : autrement dit, il influerait directement sur la conjoncture économique. Ce beau mythe ne résiste malheureusement pas à l’épreuve des faits : c’est la conjoncture qui permet à l’entrepreneur de réaliser son projet.

Imaginez par exemple Steve Jobs, illustration parfaite de l’entrepreneur-héros, en pleine Grande Dépression : il est clair que d’une part il n’aurait jamais pu fonder Apple pour des raisons technologiques, mais que d’autre part sa façon de faire du marketing, qui a beaucoup contribué à son succès, n’aurait pas convenu aux esprits de cette époque. Enfin, un tel contexte économique rendait évidemment impossible un succès aussi fulgurant, voire tout succès, de quelque entrepreneur que ce soit. Autrement dit, il a fallu à Steve Jobs une certain niveau technologique, un certain contexte permettant l’expression de ses talents ( ici le marketing ) et une conjoncture économique propice. Ainsi, il apparaît clairement que la conjoncture économique des dernières années doit moins à Steve Jobs que l’inverse : plus généralement, c’est la conjoncture ( économique, mais aussi culturelle, historique, etc ) qui fait l’entrepreneur, pas l’inverse.

Une petite précision pour terminer cette première partie : il ne s’agit pas de dire que l’entrepreneur est un parasite inutile, seulement de rappeler qu’il n’est pas un demi-dieu qui créerait ex nihilo emplois et croissance. D’ailleurs, le fantasme du « racisme anti-entrepreneur » qu’a évoqué Laurence Parisot n’est qu’une pure ineptie : les gens n’iront jamais stigmatiser un maçon qui monte son affaire dans son village. Par contre, le patron du CAC 40 qui licencie tout en s’augmentant son salaire, je confirme qu’il n’est pas assuré de l’amour de ses compatriotes. Or, qui des deux est le plus proche du mythe de l’entrepreneur-héros, si ce n’est le premier ?

Passons maintenant à une « légende noire » : celle du salarié-coût.

2) Le salarié n’est pas un coût

Ce mythe ne résiste pas à une vérité économique connue depuis Adam Smith et ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations ( 1776 ) : seul le travailleur crée de la richesse ( l’entrepreneur, le « capitaliste » dans le vocabulaire de Smith, ne créant lui aucune richesse ). Que cela soit dans l’agriculture ( l’agriculteur ), l’industrie ( l’ouvrier ) ou les services ( le coiffeur, le cuisinier, etc ), seul le travailleur crée de la valeur. Les cadres ou l’entrepreneur, eux, ne servent « qu’à » rendre plus efficace cette production de richesse ( en la coordonnant, en trouvant des méthodes plus efficaces par la recherche, en recherchant de meilleures matières premières, etc ) : ils ne créent pour leur part aucune valeur ajoutée, il ne font « que » permettre aux travailleurs de produire une plus forte valeur ajoutée. Ce qui n’est évidemment absolument pas honteux : il ne s’agit pas ici de faire de tout ce qui n’est pas un travailleur une sangsue inutile, mais de rappeler une réalité, qui est que seul le travail productif crée la richesse.

Non seulement le travailleur est le seul à créer de la richesse, mais il produit plus que ce qu’il ne coûte à son entreprise  : le coût du capital incorporé au coût du produit étant affecté au remboursement de l’investissement réalisé, le profit, la plus-value ( pour reprendre un terme de Marx ), ne s’effectue que sur le travail ( du moins le temps que l’investissement ait été remboursé, ce qui prend un certain temps). Même si cet état de fait est nécessaire, dans une certaine mesure, à l’entreprise et donc au salarié, il n’empêche qu’il ne faut pas oublier que le travailleur produit plus que ce qu’on lui restitue : il n’est donc absolument pas réductible à un coût, mais plutôt à un profit.

Tout comme celle de l’entrepreneur-héros, la figure du salarié-coût que nous présente le libéralisme ne résiste pas à l’épreuve des faits.

Je le répète, le propos de cette article n’était pas de pointer du doigt les entrepreneurs : d’une part parce que ce terme désigne des réalités beaucoup trop variées pour être traitées ensemble ( comme l’oublie souvent ce cher MEDEF qui peut ainsi se poser en noble défenseur des intérêts de tous les entrepreneurs, alors qu’il ne défend que ceux des grandes entreprises ), et d’autre part parce qu’il est évident que tous les entrepreneurs ne sont pas tous d’ignobles individus assoiffés de milliards. Il ne s’agissait que de briser deux mythes qui saturent bien des médias et bien des discours politiques, car il me semble évident que cela n’est pas par la croyance à des légendes absurdes que nous sortirons du désastreux dogme néo-libéral ou que nous trouverons ne serait-ce qu’un début de solutions aux problèmes économiques de notre pays.

(1) sur l’objectivité de la presse, lire Les Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi ( rédacteur en chef du Monde Diplomatique ) et/ou voir l’adaptation de ce livre par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat apparaît comme quasi-indispensable.

Voir aussi les excellents travaux de la fondation Acrimed ( http://www.acrimed.org/ ) ou bien mon article agoravox sur la réception de la mort de Chavez par la presse française ( http://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/mort-d-hugo-chavez-et-independance-132108 )

(2) voir à ce sujet l’excellent et très didactique livre de Guillaume Duval ( le rédacteur en chef d’Alternatives Economiques ) : Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes.

Par L.F.



Catégories :Tribune libre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :