« Le Monde Demain », épisode 11: Julian Assange interviewe Noam Chomsky et Tariq Ali

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Noam Chomsky est un linguiste de renommée mondiale, et un intellectuel radical par vocation. Géniteur de la théorie de la « grammaire générative », il a joué un rôle central dans l’élan vers une révolution cognitive en philosophie, en linguistique, en sciences de l’information, en mathématiques et en psychologie. En tant qu’intellectuel public, Chomsky a, depuis les années 60, été l’un des critiques les plus prolifiques et constants de la politique étrangère états-unienne. Il s’est opposé à la guerre du Vietnam, et avec Howard Zinn était membre du cercle de Boston qui tomba sous la loupe d’enquêtes après la publication des Pentagon Papers. Depuis lors, Chomsky a fourni un volume formidable de travail, se faisant la réputation d’être la voix dissidente la plus éminente de l’intelligentsia des USA.

Tariq Ali est un historien militaire et intellectuel public anglo-pakistanais. Pendant les années 60, Ali a gagné une réputation de « combattant des rues » authentique, agissant comme militant politique et comme activiste tout en menant les efforts contre la guerre du Vietnam en Grande-Bretagne. Au fil des ans il a poursuivi une activité soutenue comme commentateur anti-guerre et gauchiste convaincu. Débatteur plein d’esprit, Ali demeure un critique ferme de l’impérialisme occidental et de la réforme néo-libérale, amenant à appréhender un récit poignant des développements historiques du dernier siècle. Dans ses travaux récents il a porté l’attention sur la continuité entre les administrations Bush et Obama, affirmant que la guerre globale contre le terrorisme reste un prétexte pour une absence de droits allant s’empirant dans la conduite internationale des USA et de leurs alliés.

Julian:
Noam, Tariq – 2011/2012 a été une année historique pour les mouvements de libération dans de nombreux endroits à travers le monde. Vous attendiez-vous à cela?

Tariq:
Je n’avais pas vu cela venir. Je ne pense pas que la plupart des gens l’ont vu venir. Mais ce qui est intéressant, c’est que vous avez ces soulèvements arabes dans une partie du monde dont les commentateurs disaient «Les gens ne s’intéressent pas à la démocratie, les musulmans sont génétiquement hostiles à la démocratie»…

Julian:
Ouais.

Tariq:
… et vous avez ces éruptions et ensuite elles se propagent, parce que c’est l’occupation de la Place Tahrir au Caire qui a inspiré les activistes partout aux Etats-Unis, même en Russie. Qui se serait attendu à ces mouvements en Russie, venant soudainement défier l’autorité? Donc, le… le Printemps Arabe a été très contagieux, et continue encore de différentes façons.

Noam:
Non, je ne peux pas dire que je l’ai pressenti. Je pensais que, un jour ou l’autre, il y aurait une réaction populaire à l’amère lutte des classes qui… a été menée lors de la génération passée, et une lutte des classes très consciente qui a… par ceux qui ont toujours une conscience de classe, la bourgeoisie… qui pensait réellement jouer sur du velours. Aux Etats-Unis, par exemple, bien, nous connaissons tous les faits, lors de la dernière génération, il y a eu de la richesse créée, mais elle est allée dans très peu de poches. Donc, l’extrême inégalité aux Etats-Unis profite à littéralement 10% de la population, principalement les dirigeants des fonds alternatifs (hedge funds), les directeurs généraux des plus grandes entreprises, etc. Je parle des Etats-Unis, mais le phénomène est évidemment mondial. Le…Le mouvement qui a démarré avec les manifestations de la Place Tahrir il y a un an s’appelle le Mouvement du 6 Avril. Il y a une raison.Le 6 Avril 2008 a été le jour d’une protestation de grande échelle des salariés dans les plus importants sites industriels d’Egypte avec des manifestations, etc. Il y avait un petit groupe de professionnels férus de technologie qui ont essayé de… qui voulaient participer et les ont aidé en utilisant les  réseaux sociaux, etc. Ils ont été écrasés par la dictature, mais ce groupe était le Mouvement du 6 Avril, et le nom est resté. C’est une indication de combien ces manifestations sont enracinées… oui, il y avait des gens prêts à… beaucoup de gens… pour beaucoup c’était juste le moment de… une ouverture avec laquelle chacun peut faire quelque chose. Mais il y a eu… les choses étaient prêtes pour cela, et c’était quelque chose de similaire en Tunisie. Vous avez demandé si je l’avais prédit, non. Ce n’est pas le cas. Mais maintenant, ça arrive dans le monde entier sous une forme ou sous une autre.

Julian:
Tariq?

Tariq:
Je pense que Noam a raison, et je pense essentiellement que, ce dont nous avons été témoins tous deux avec l’économie néolibérale, est une contraction de la politique, dans le sens, j’en parle depuis quelque temps, que ce que nous avons dans les politiques Occidentales n’est ni l’extrême-gauche, ni l’extrême-droite, mais l’extrême-centre. Et cet extrême-centre englobe le centre-droit et le centre-gauche, qui sont d’accord sur les fondamentaux: mener des guerres à l’étranger, occuper des pays et punir les pauvres, faire adopter des mesures d’austérité. Ce n’est pas important quel parti est au pouvoir, soit aux États-Unis ou dans le monde occidental… les choses, vous savez, continuent comme avant. Il y a une continuité d’un régime à l’autre, ce qui affecte le fonctionnement des médias, qui est devenu de plus en plus étroit, donc il y a très peu de diversité, très peu de débats constructifs dans les médias traditionnels. Et ceci est une caractéristique importante maintenant, c’est une forme que je… c’est une dictature du capital qui est exercé à travers cet extrême-centre. Les pays arabes avaient des dictateurs soutenus par l’Occident depuis un certain temps, et la vitesse et l’ampleur de ces soulèvements ont certainement pris tout le monde par surprise. Aucun d’entre nous n’aurait pu le prévoir.

Julian:
Est-ce que… pensez-vous que le manque de prévisibilité est en fait une partie des raisons pour lesquelles ils ont réussi?

Tariq:
Sans aucun doute.

Julian:
Que si… que s’ils auraient pu être prédits, des mécanismes auraient été mis en place pour les empêcher d’arriver?

Tariq:
Ouais. Et des mécanismes assez extrêmes – ils auraient essayé d’arrêter des gens, d’écraser les gens, de torturer les gens, d’enfermer des militants, mais c’était devenu hors de contrôle très rapidement, et les États-Unis et les Français en Tunisie et en Egypte, par exemple, ne pouvaient pas le contrôler. Je veux dire, ils ont été surpris aussi. Je veux dire, ils n’ont agi ensemble que pour essayer de subvertir le processus quand il y a eu un bombardement durant six mois en Libye par un truc de l’OTAN, afin qu’ils puissent à nouveau exercer un certain contrôle sur le monde arabe tout entier. Mais c’est encore incroyablement volatile, et, vous savez, parfois les gens disent, euh, «Mais pas grand-chose a changé». Cela est vrai. Mais une chose a changé, c’est que les gens, les masses, se sont rendus compte que, pour apporter des changements, ils doivent se déplacer et devenir actifs. Et ceci est une grande leçon de ces soulèvements.

Julian:
Je veux considérer quels choix il y a vraiment. Est-ce que le choix est illusoire, ou est-ce que les nouveaux régimes doivent faire face à la situation qui est autour d’eux, les contraintes de base dans les relations avec les autres nations? Souhaitez-vous, par exemple, sachant que Cuba est à 90 miles (145 km)  de Miami – 90 miles de distance  d’une superpuissance agressive… qui diffuse de la propagande à Cuba – introduire de la censure? Souhaitez-vous introduire de la police d’Etat comme un moyen d’empêcher la fin de l’indépendance de Cuba? Parce qu’il me semble que ces questions sont celles que les nations qui luttent vont devoir affronter non seulement pour renverser leurs dirigeants, mais pour être indépendantes – comme nation – des puissances occidentales ensuite.

Noam:
Eh bien, Cuba est un cas très particulier. Donc, je ne… Je veux dire, dans une certaine mesure il a des caractéristiques comme d’autres petits pays, mais il est unique. Depuis 50 ans, les États-Unis se sont consacrés à étrangler et écraser Cuba. Et le conseiller de Kennedy sur l’Amérique latine a dit: «Le problème, c’est l’idée de Castro de prendre les choses dans ses propres mains, ce qui pourrait en conduire d’autres dans des circonstances similaires à essayer de suivre cette voie et bientôt l’ensemble du système de contrôle américain serait atteint». Donc, pour ces raisons qui persistent, les États-Unis ont effectué, tout d’abord, une campagne de terreur massive – Cuba a été la victime de plus de terrorisme que probablement tout le monde dans son ensemble, le terrorisme international – et au-delà, l’étranglement économique, d’une façon extraordinaire.

Julian:
Si vous êtes une population qui veut être indépendante, qui veut un État indépendant – on pourrait parler d’autres formes d’indépendance plus tard – mais un Etat indépendant, au mépris de l’OTAN ou si vous êtes près de la Chine, au mépris de la Chine ou de la Russie pour certains des anciens États soviétiques, alors il arrive que cela ait un coût. Dans le cas de Cuba, peut-être que ce coût est que vous êtes dans un état ​​de guerre… d’être dans un état ​​de guerre.

Noam:
Vous regardez à travers le monde, il y a des problèmes similaires, mais pas aussi graves que celui auquel Cuba fait face. Alors, allez un peu vers le sud – l’Amérique du Sud. Maintenant, l’un des développements les plus spectaculaires et importants de la dernière décennie, c’est que l’Amérique du Sud, pour la première fois depuis que les conquérants européens sont venus, pour la première fois en 500 ans, a fait un geste très significatif vers l’indépendance, vers l’intégration. Il ne reste pas une seule base militaire américaine en Amérique du Sud, ce qui est assez remarquable.

Julian:
Qu’en pensez-vous, Tariq?

Tariq:
Eh bien, je pense qu’au cours des dernières décennies, les modifications les plus significatives que nous avons vues sont venues de l’Amérique du Sud. Je veux dire, j’ai visité le Venezuela, la Bolivie, le Brésil… et l’ambiance est simplement différente, et beaucoup de gens disent: «C’est la première fois que nous nous sentons vraiment indépendants», quelles que soient les faiblesses que ces régimes peuvent avoir – et il y en a certaines qui existent – ce sont des États souverains et ils agissent en tant que tels, et quand Chavez, par exemple, dit quelque chose aux États-Unis, il est très franc et ouvert à ce sujet. Et il m’a dit une fois, il a dit: «Vous savez, j’ai prononcé un discours à l’ONU et beaucoup d’autres pays qui ne peuvent pas dire ceci en public viennent me féliciter et me dire: « Je vous remercie, vous parlez pour nous tous »», et il a dit: «je leur dis « mais vous pouvez parler aussi. Personne ne peut vous arrêter »», mais, vous savez… Le…

Julian:
Eh bien, c’est évident qu’ils pensent qu’ils ne peuvent pas parler.

Tariq:
Ils pensent qu’ils ne peuvent pas. Et… c’est maintenant un moule dans la plupart de l’Amérique du Sud, je veux dire, à l’exception de la Colombie, du Mexique, et, partiellement, du Chili. Ailleurs, les gens se disent « Nous sommes indépendants pour la première fois ». Je pense que cela va être un énorme problème pour les États-Unis. Je veux dire, ils sont obsédés par le monde arabe et la Chine – et maintenant l’Iran – mais en Amérique du Sud depuis…depuis une dizaine d’années, ou un peu plus, les États-Unis ne sont pas en situation de contrôle.

Noam:
Ça les inquiète énormément. En fait, le Conseil national de sécurité, un organisme de planification supérieur, a averti que «Si nous ne pouvons pas contrôler l’Amérique Latine, comment allons-nous imposer avec succès notre ordre sur le reste du monde?», ce qui signifie gouverner le reste du monde, «Donc, si nous ne pouvons même pas contrôler notre arrière-cour, comment allons-nous contrôler tout le reste?». Maintenant, il y a un point plus profond. Concernant le Moyen-Orient: la profonde préoccupation des États-Unis et des autres puissances impériales traditionnelles – la Grande-Bretagne et la France, en particulier – notre souci est que maintenant ils peuvent… le Moyen-Orient peut devenir hors de contrôle. Et c’est grave, beaucoup plus grave que l’Amérique du Sud. Maintenant…

Tariq:
Je suis d’accord. C’est pourquoi ils ont envahi la Libye, Noam, j’en n’ai aucun doute. C’était pour rétablir le contrôle.

Noam:
Je suis d’accord, mais je pense que les jeux sont faits. Ainsi, par exemple, si vous jetez un oeil à ce qui s’est passé dans le Printemps Arabe, les pays qui sont cruciaux pour les puissances impériales occidentales – les producteurs de pétrole – ils ont été soumis à une chape de plomb. En Arabie saoudite, le Koweït, les Emirats, les principales régions productrices de pétrole, le Printemps n’a jamais pris son envol. L’intimidation des forces de sécurité, soutenue par l’Occident, était si énorme que les gens avaient littéralement peur d’aller dans les rues de Riyad. L’Occident – principalement la France, en Tunisie, les États-Unis et la Grande-Bretagne, en Egypte – suivent un modèle très traditionnel. Il y a une règle de jeu que vous suivez… et qui vous donne une sorte de plan de match lorsque certains dictateurs favoris perdent la capacité à gouverner. Ce que vous faites est de les soutenir jusqu’à la dernière minute possible, quand il est impossible de le faire plus longtemps – peut-être l’armée se retourne contre eux – vous organisez votre classe d’intellectuels à émettre des déclarations sonnantes à propos de la démocratie, et puis vous essayez de restaurer l’ancien système, autant que possible – comme cela a été fait avec Samosa, Marcos, Duvalier, Mobutu, Suharto. Je veux dire, c’est la routine. Il faut le vouloir pour ne pas le voir.

Tariq:
Mais je pense que le vrai problème pour cela est que la démocratie elle-même est dans une situation très grave, à cause des entreprises privées. Lorsque vous avez deux pays européens, quand vous avez la Grèce et l’Italie, les politiciens abdiquent et disent: «Laissons les banquiers gérer»…

Julian:
Ouais.

Tariq:
… Je veux dire, où est-ce que ca va aller?… Vous savez, alors, ce à quoi nous assistons, c’est que la démocratie devient de plus en plus dénuée de contenu. C’est comme une coquille vide, et c’est ca qui énerve les jeunes, qui sentent «Quoi que nous fassions, quoi que nous votions, rien ne change», ce qui explique toutes ces protestations.

Julian:
Et… pensez-vous… pensez-vous que c’est… vous savez, ce problème, est-il dans les médias, est-il structurel, est-il… est-il dans la capacité accrue du centre de contrôler  la périphérie à la suite de télécommunications plus sophistiquées…?

Tariq:
C’est le…

Julian:
C’est quoi… qu’est-ce qui le motive?

Tariq:
Ce qui le motive est… une démocratie qui est devenue pétrifiée. Mais les médias sont devenus un pilier, un pilier central, désormais de l’établissement – beaucoup plus qu’ils ne l’étaient pendant la guerre froide. À ce moment-là, ils prouvaient aux Russes et aux Chinois: «Notre système est meilleur que le vôtre»…

Julian:
Ouais.

Tariq:
… Maintenant, ils ne ressentent pas le besoin de le prouver, donc ils fonctionnent comme ils veulent, un point c’est tout.

Julian:
Ou bien ils… ils utilisaient la liberté d’expression comme un bâton pour battre l’Union soviétique, et maintenant cela n’est pas nécessaire. Je pense que… vous avez eu cette, comme une alliance entre les libéraux et les militaires et les élites dans l’Occident, tous se rassemblant pour des intérêts mutuels afin de démontrer la supériorité de l’Occident par rapport aux Soviétiques, et que… ce genre d’alliance fortement contre nature est maintenant divisée.

Tariq:
a) elle est rompue, et b) bien qu’il soient le monde occidental, ils ont maintenant un tel contrôle sur les choses qu’ils peuvent littéralement se permettre le crime. Je veux dire, Obama a signé une loi, selon laquelle le président Américain peut décider d’autoriser la mise à mort d’un citoyen américain sans aucun recours à la loi. Sans procès, ce qu’aucun autre président US dans l’histoire n’a fait…

Julian:
Ouais.

Tariq:
… Même pendant la guerre d’indépendance, les gens qui ont essayé de tuer Lincoln – ou qui ont tué Lincoln – les conspirateurs – ont été traduits en justice, aussi grande soit leur faute. Plus maintenant. Maintenant vous pouvez ordonner que quelqu’un soit tué. Et cette attaque contre les libertés civiles est naturellement très dérangeante, parce qu’elle affecte réellement la démocratie.

Julian:
Je veux dire, croyez-vous que ces mouvements sociaux qui ont lieu en Amérique Latine…Si vous regardez comment…l’évolution technologique en Amérique Latine est semblable à ce qu’elle était aux US dans les années 70. Est-ce que….L’interaction sociale et politique qui a lieu dans ces pays est-elle le résultat des interactions technologiques qui s’y déroulent? Enfin, …peut-être qu’il n’est pas possible pour un pays plus industrialisé d’adopter le modèle d’un pays moins industrialisé? Devrions-nous….renoncer à l’industrialisation pour le faire?

Tariq:
Je ne pense pas. Je veux dire, la plupart des pays occidentaux sont fort heureusement devenus désindustrialisés et ont fait de la Chine le pouvoir économique dominant dans le monde, comme les Anglais l’étaient au 19ème siècle. Je veux dire, la Chine est l’atelier du monde…

Julian:
Oui

Tariq:
Il y a eu une énorme croissance… l’actuelle… la population active, pendant qu’elle déclinait en Occident, a augmenté de 1 milliard dans les années 70 et 80, à trois milliards aujourd’hui, à cause de ce qui a lieu en Chine, en Inde et dans certaines parties de l’Amérique Latine. Donc, je pense que les pouvoirs prétendument avancés auraient beaucoup à apprendre des bonnes choses qui se passent en Amérique du Sud, pourquoi pas?

Julian:
Noam, y a-t-il un modèle, un mode pratique de fonctionnement?

Noam:
Eh bien, je pense que Tarik a raison – il y a beaucoup de modèles – mais le… Je ne crois pas que les forces populaires qui essayent de changer leurs sociétés devraient chercher des modèles, je crois qu’elles devraient créer leurs propres modèles. Et c’est exactement ce qui se passe. Alors, les modèles en Amérique du Sud… disons que… Bon, il y a eu beaucoup de progrès. Il y a des modèles de développement en cours, par exemple en Bolivie, que vous avez mentionnée quelques fois, une des choses les plus significatives est qu’une des parties de la population la plus réprimée de tout l’hémisphère, la population indigène est entrée dans l’arène politique. Elle s’est, en fait, saisie du pouvoir politique, et elle défend ses propres intérêts. Cela existe aussi en Equateur et au Pérou. Bien, ils sont en train de développer des modèles nouveaux et significatifs, et il y a certains aspects de ces modèles que l’Occident ferait bien de prendre en compte très vite, au risque de s’écrouler et disparaître.

Julian:
Nous avons toujours eu cette idée que « le capitalisme et la démocratie vont de pair », et la Chine semble être le gros exemple que… il est plus efficace et facile d’être un pays capitaliste qu’un pays démocratique.

Tariq:
Bon, je n’ai jamais cru que le capitalisme et la démocratie allaient de pair. Les Chinois démontrent aujourd’hui que le pays capitaliste qui réussit le plus dans le monde, n’a pas une once de démocratie dans son fonctionnement. Mais, même historiquement, au cours des centaines d’années de son existence, le capitalisme a fonctionné sans démocratie jusqu’au début du 20ème siècle. Je veux dire, les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’après la deuxième Guerre mondiale, ainsi ni la démocratie, ni même une démocratie partielle ne s’accorde parfaitement avec le capitalisme, et cette notion que le capitalisme et la démocratie vont ensemble a été une construction intellectuelle de la Guerre froide, destinée à nuire aux… aux Russes et aux Européens des Pays de l’Est, et aux Chinois. Cela n’avait pas de base historique démontrée.

Julian:
Noam?

Noam:
Eh bien, je… d’abord, nous n’avons pas des sociétés capitalistes, nous avons l’une ou l’autre variété de capitalisme d’Etat, et c’est vrai quel que soit l’endroit où un système industriel fonctionne. Par exemple, aux Etats-Unis le rôle de l’Etat dans l’économie est énorme. Je veux dire, prenons ce que nous trois sommes en train de faire en ce moment, c’est basé sur la révolution des technologies de l’information… les ordinateurs, internet, les satellites, la micro-électronique et tout ça… et la plupart de tout ça a été développé par le secteur d’Etat. En fait, le lieu où je travaille au MIT est l’endroit exact où ces choses ont été développées dans les années 50 et 60 avec principalement des financements du Pentagone. Il y avait à la fois les financements, les subventions, l’invention, la création, les marchés… pendant des dizaines d’années, cela a été dans le secteur public avant d’être transmis au capital privé pour en faire la commercialisation et le profit. Et si on retourne en arrière…

Julian:
Ce progrès technologique…Vous voyez, dans les années 30, on… dans la littérature de cette époque, on voit souvent les Soviétiques dire combien leur système est simplement plus efficace, et par conséquent, en tant que système économique plus efficace, il doit dominer. On a vu également les Nazis exprimer exactement dans les mêmes termes qu’un investissement technologique massif produisant une industrie efficace est censé dominer les autres forces en présence. Est-ce que ce n’est pas une contrainte idéologique de base? Que, quel que soit le système que vous souhaitez, quoi que le peuple désire – que tous puissent être bons les uns envers les autres pour changer, quelque chose de très basique, simplement de l’éthique et de l’humanité – si ce système n’est pas efficace comparé à un autre, l’autre va simplement croître  jusqu’à tout dominer?

Tariq:
Eh bien, je… oui… mais seulement s’il se développe militairement. Vous voyez, les Etats-Unis sont faibles économiquement en ce moment. Vous voyez, ils sont énormément endettés, comme Noam l’a dit. Il y a une réelle crise structurelle, mais ils sont très dominants militairement, et utilisent leur puissance militaire pour dominer d’autres parties du monde, qui pourraient bien s’en sortir économiquement, mais n’ont pas cette puissance. C’est le problème que nous avons.

Julian:
Alors, ce conflit entre… entre le désir de faire quelque chose pour des raisons idéologiques et un genre de réalité pratique qui, comme le capitalisme totalitaire, peut simplement être plus efficace comme système, ce dernier va en conséquence dominer.

Noam:
Ce n’est pas un système efficace. En fait, regardez un peu la Chine. La croissance de la Chine a été spectaculaire, mais… La Chine s’est développée largement en tant que chaine d’assemblage. C’est originairement la chaine d’assemblage pour les pays industriellement avancés de sa périphérie, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan… donc… Voyez par exemple Foxconn, cette énorme et détestable entreprise en Chine, où les conditions de travail sont parfaitement épouvantables. C’est une entreprise qui appartient à Taïwan, qui produit des ordinateurs Apple, des I-pods, des ordinateurs Dell, etc. Ce qui s’est passé pendant les dernières années est que la Chine a été la chaine d’assemblage pour les Etats capitalistes industriellement avancés de sa périphérie, et pour les multinationales occidentales. Maintenant, bien sûr, tôt ou tard, la Chine va commencer à bouger l’échelle technologique, en fait, pour certains aspects, c’est déjà en train d’arriver. La Chine a actuellement commencé à innover avec des cellules solaires qui surpassent toutes les autres partout ailleurs. Et cela va commencer à arriver dans tous les domaines, mais c’est un processus long et lent. La Chine reste…

Julian:
Tariq,  vous comme Noam, vous avez un long passé de militants. Quand vous regardez la génération actuelle en Occident, qui commence juste à se radicaliser politiquement, je pense que le terme de jeunesse radicalisée grâce à internet est la meilleure manière dont je peux les décrire, que… que voudriez-vous leur dire? Quelle expérience acquise au cours des luttes que vous avez menées depuis ces douzaines d’années voudriez-vous leur communiquer? Parce qu’il me semble que, il y a eu un moment, peut-être dans les années 80 ou 90, où il n’y a pas eu de continuité de cette tradition de lutte en Occident. Tariq?

Tariq:
J’essaie d’éviter de donner des conseils aux jeunes générations, parce que les générations sont si différentes les unes des autres, et vu que le monde a tellement changé, le seul conseil universel à donner est « Ne laissez pas tomber ». On vit de mauvais moments, et on sent, vous savez bien, que tout est perdu, et beaucoup de gens sont passifs, mais la passivité est… elle conduit généralement au désespoir. Et je crois qu’il est très important pour les jeunes qui deviennent adultes aujourd’hui de réaliser qu’ils doivent être actifs. Et actifs… l’activité est quelque chose qui conduit à l’espoir, et s’ils ne sont pas actifs eux-mêmes, personne ne va leur amener les choses sur un plateau. Ce sont les leçons de ces dernières années avec cette nouvelle radicalisation. Ne laissez pas tomber. Ayez de l’espoir. Restez sceptiques. Soyez critiques sur le système qui nous domine tous, et tôt ou tard, si ce n’est pas pour cette génération, ce sera pour les générations à venir, mais les choses vont changer.

Julian:
Noam?

Noam:
Bien, beaucoup de choses ont changé depuis ces années. Et elles ont changé souvent pour le mieux, elles ont changé parce que des gens s’y sont employés et… l’histoire n’est pas terminée. Il y a des changements en cours et nous pouvons y faire quelque chose. Et en fait, il y a de… très sérieux problèmes. Par exemple, si l’Espèce continue sa course actuelle, nous nous confronterons certainement avec la possibilité de survivre décemment, seulement à cause de choses comme l’utilisation d’énergies fossiles. Donc, c’est un sujet très préoccupant et c’est comme… vous voyez, des lemmings qui se jettent de la falaise.

Traduit sur le forum WikiLeaks par Irien et Arduenna Silva

Source: http://worldtomorrow.wikileaks.org/episode-11.html

Traduction française: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,12631.0.html



Catégories :WikiLeaks

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