Economie flibustière

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Les deux dernières années en Europe, la banque centrale a injecté, d’une manière ou d’une autre, des centaines de milliards au nom de la relance. Où sont-ils ? A-t-on observé une quelconque baisse du chômage, une relance de l’activité industrielle, du bâtiment, des services ? Non. Les infrastructures de l’Etat et des collectivités locales ont connu un boom ? Non plus. Par ailleurs, l’épargne populaire, le marché de l’immobilier connaissent une période d’hibernation. Rien ne bouge, ou plutôt, rien ne se développe, on sauve les meubles dans un attentisme frileux, la pendule n’indique ni secondes, ni minutes, seules les heures passent.

Les canaux classiques de retransmission financière semblent bouchés sauf peut-être pour l’économie numérique et les entreprises du CAC, les seules qui ont un accès facile au crédit, les seules aussi qui n’en ont pas vraiment besoin. La si chère confiance des ménages est devenue une arlésienne, s’est transformée en défiance vis-à-vis du futur, puis du politique et enfin des dirigeants. Bref, la fameuse « crise permanente » empêche le regard vers le futur, sape le moral et rend in fine le pays instable et ingouvernable, si gouverner c’est prévoir.

L’orthodoxie dominante continue à considérer que le problème réside dans le manque de réformes audacieuses, un euphémisme suranné qui sous entend une baisse généreuse du prix du travail, une « libération » de l’économie du carcan des règles et des lois que communément l’on appelle « dérégulation », celle-la même qui est à l’origine de la crise. Pourtant, en réalité, les économistes savent pertinemment que ce qui manque à l’économie c’est les 60% de la masse monétaire qui se « fixe » (ou dort) au sein du marché en espérant des dividendes rapides et faramineuses liées, d’une manière ou d’une autre, à la spéculation sur la dette.

A l’honorer ou pas réside la clé du problème : soustrayons, non pas la dette perpétuelle, mais les intérêts cumulés de celle-ci et rajoutons un intérêt fixe, celui pratiqué dans un premier par les banques centrales et ensuite par la BCE vis-à-vis des banques : Pratiquement aucun pays européen ne serait déficitaire. Bien entendu, avec ce calcul, la majorité des banques reviendraient à la situation ingérable de 2007-2008. Y a-t-il meilleure preuve d’un déplacement massif des pertes financières aux dettes souveraines ? D’aucuns vous diront que la dette est génératrice de monnaie et ils n’ont pas tort. Mais alors, acceptons que la masse monétaire mondiale, et tout ce qui s’ensuit, n’est qu’un mirage, une machinerie artificielle sur la quelle on s ‘appuie pour extorquer les fameux « efforts » au grand nombre d’une part et, d’autre part augmenter la bulle mondiale au profit des happy few.

Cependant, au sein des gouvernants, rares sont ceux (mais il y en a de plus en plus) qui osent s’attaquer à la doxa libérale, qui aveuglement, préfère accompagner les peuples vers leur déclin plutôt que d’affronter un système financier qui reste la seule (mais aléatoire) bouée de sauvetage à leur réélection. Le monstre qu’ils ont créé de toutes pièces désormais les asservit, puisqu’ils doivent – encore et toujours – emprunter, ne serait-ce que pour payer leurs propres employés. Il s’agit donc d’exhiber son allégeance, son « sérieux », pour avoir toujours accès au crédit. En d’autres termes on préfère la stagnation et/ou la récession, plutôt que l’augmentation du coût du remboursement des dividendes de la dette, qui est devenu, et de loin, la première dépense de quasi tous les États européens.

Cette « uniformisation draconienne » du modèle économique imposée par le marché jette aux poubelles de l’histoire la notion même du politique. Il n’y a plus de choix, plus d’alternatives, plus de solutions, représentés habituellement par des blocs politiques rivaux. Et ceux qui contestent ce monologue autoritaire, même dans des détails ou des variantes anodines, sont immédiatement marginalisés, Au sein de ce cercle vicieux (et vicié), il existe une contradiction que les économistes se refusent d’aborder. D’une part, le marché exige des États leur paupérisation.

Mais parallèlement, ces derniers sont devenus leurs meilleurs (et parfois uniques) clients, qui absorbent, au nom de la dette, les liquidités du marché, empêchant une relance de l’économie réelle. Celle justement qui se meurt en Espagne, en Italie ou en Grèce et qui génère les cohortes, de plus en plus massives de chômeurs. Là, les États (et leurs banques) en faillite (réelle) augmentant ici la dette des États dits sérieux sans pour autant que la relance pointe à leur horizon, bien au contraire. Elle s’étend, à Chypre, à Malte et bientôt au Luxembourg ou ailleurs, concentrant au nom de cette uniformisation financière l’ensemble de la finance au sein de deux ou trois pays européens, ou plutôt à leurs banques. Lesquelles, hier moribondes, contrôlent désormais tout processus décisionnel de la classe politique de ces États, toute perspective alternative.

Et pourtant, on n’est pas à un paradoxe près, plusieurs de ces banques (dont des plus prestigieuses en Allemagne ou au Pays Bas) sont, techniquement parlant toujours en faillite, si l’on considère qu’une banque qui ne peut ni prêter ni emprunter est morte. Pourquoi donc ne le sont-elles pas ? Parce que, contrairement à Chypre, l’Etat peut éventuellement intervenir à leur faveur. Cet État « sérieux » qui peut toujours faire appel au marché au moindre coût pour les financer et leur permette, par magie, de continuer à être opérationnelles au sein…du marché. Mais nos économistes et autres commentateurs continuent, inlassablement, à répéter « cachez-moi ce sein que je ne saurais voir ».

Les infiltrés

Ainsi (et sic), si on est préoccupé par les cohortes de chômeurs espagnols, il faut, en France, persévérer dans la rigueur et accélérer les réformes. Les âneries et autres enfumages pleuvent… Cahuzac n’est qu’un cas isolé. On veut bien (et on comprend qu’il faut bien amuser la gallérie). Mais à quoi bon, alors, lancer une vaste campagne pour trouver le nombre de biens mobiliers et immobiliers, de chacun des ministres ? Calculer les mètres carrés, les voitures et les vespas en leur possession ? L’opinion se divise. Les pour et les contre. Moraliser la vie politique, disent les uns, reste une nécessité. C’est du flicage, de l’exhibition malsaine, disent les autres. Et le sage chinois dit  : quand on montre la lune à un crétin il regarde le doigt.

Méfions nous des croisades viriles. Prendre Jérusalem, les Falkland ou Tombouctou, pénétrer l’Irak ou l’Afghanistan, posséder  le Congo, le Vietnam ou le Liban, n’est en fin de compte qu’un signe d’impuissance pour affronter chez soi les effets d’une politique de coupe réglée, de prédation inique. Faire la guerre à la drogue, mener campagne pour loger les mal logés, déclarer la guerre à l’abstraction financière, s’attaquer à des moulins à vents multiples et variés (nègres, arabes, grecs, italiens et tutti quanti) c’est tout simplement cacher maladroitement une volonté coupable de ne rien vouloir changer, de faire porter le chapeau à l’autre, et surtout à ne pas montrer la lune, au cas où l’on aurait à faire avec quelqu’un qui n’est pas forcément stupide.

Il n’y a pas d’amour, dit-on, il n’y a que des preuves d’amour. Où sont-elles, chez les adorateurs du peuple qui nous gouvernent ? Que reste-t-il de la réforme financière ? De l’éradication du chômage et des comptes offshore, ici ou ailleurs ? De l’Etat exemplaire, de la lutte contre la corruption ? Un an c’est pas grand chose, mais existe-t-il l’ombre du soupçon d’un espoir qu’il existe, ne serait-ce qu’une volonté timorée, d’en découdre ?

Parlons donc de la lune et donnons lui un nom. Le banquier transnational, allemand de préférence mais aussi français, britannique ou américain. Trop puissant pour faire faillite il y a cinq ans, il est désormais trop puissant pour être juste poursuivi en justice. Il a ses sbires, ses agents, ses représentants, ses lobbys, ses réseaux, agissant aussi bien au sein des Etats et leurs administrations, qu’au sein de l’Europe. Il met le holà à toute volonté de vraiment changer quoi que ce soit. Il est présent au cabinet du président, a dans sa poche plusieurs députés, il dirige le FMI et la BCE, La soi-disant redoutable chancelière Merkel et son ministre des finances ne sont que ses fondés de pouvoir. Au lieu de partir en guerre contre la finance mondialiste (du déjà vu passablement old faschion), faisons juste l’inventaire de ces réseaux, de ces hommes et de ces femmes présents partout où une décision pourrait (éventuellement) être prise.

Et on comprendra alors pourquoi la réforme du système financier ne se fera pas et que ce Président, ce parlement, cette Commission, ce Parlement Européen, cette BCE, continueront à brasser du vent pour que rien ne change. Et si tout cela n’est pas suffisant, les propagateurs médiatiques des peurs du siècle (sortie de l’Euro, Inflation, grands méchants loups-garous chinois ou indiens, récession et autres trouvailles à la carte) sont là pour garantir la pérennité d’un système qui n’a plus rien à offrir sinon ces peurs. N’ayez pas peur, disait jadis un pape anticommuniste, et c’était sans doute son homélie la plus courte mais aussi la plus juste, si on veut s’attaquer au marché. La politique de la France ne se fait pas à la corbeille disait un président, auquel ont tourné le dos ses épigones (dont son premier ministre, puis successeur) en déclarant allégeance à la toute puissance du marché qu’ils ont, eux-mêmes, fait roi. Un autre président, américain, déclarait naïvement : on peut mentir une fois à tout le monde, plusieurs fois à quelqu’un mais on ne peut pas mentir tout le temps à tout le monde. Je préfère Marx qui écrivait, dans l’Idéologie allemande : Prendre le pouvoir est nécessaire pour faire croire que son propre intérêt est l’intérêt général.

Le Bengale en Grèce

Il y a belle lurette que le pouvoir se conjugue en réseaux. En flux financiers, maritimes et d’internet, en connections commerciales ou institutionnelles. Loin du droit de la Cité (là ou il existe toujours). En un clin d’œil, les discours des grands argentiers et autres dirigeants s’uniformisent, puisque désormais « gouverner » se résume à « communiquer ». Il y a belle lurette aussi que, avec l’excuse de la conformité et de la standardisation, la production industrielle délocalisée impose ses « règles de qualité » tout en profitant du vide juridique et social concernant le travail.

Combien de fois faudra-t-il répéter que les redoutables chinois, les pernicieux indiens, les esclavagistes bengalis ne sont que des masques derrière les quelles se cachent nos entreprises les plus prestigieuses, celle qui font de leur image l’atout majeur de vente, garantissant qualité, fiabilité, esthétique ou luxe. Leurs patrons, bien connus et présents au sein de la presse populaire mais surtout économique, s’époumonent à nous expliquer que, pour concurrencer le prix du travail en Chine au Bengladesh ou en Inde il faut faire baisser le nôtre. Et pour contrecarrer le laisser-faire l’arbitraire autoritariste au sein de ces pays, il faut « alléger » nos propres lois.

C’est ce qui se passe, avec une dureté incroyable, là où le pouvoir politico-économique impose la crise. Celle-ci a donc une utilité, elle ne tombe pas du ciel, elle permet la tiers mondialisation du travail en occident, tout en imposant la fin de l’exception financière et fiscale, c’est-à-dire la fin de toute autonomie, de toute souveraineté, et la mise en place d’une « monnaie unique » à plusieurs vitesses à l’exemple de la Chine. Pour garantir cette pression qui permet un retour en arrière magistral en Grèce, à Chypre, en Espagne au Portugal etc., les flibustiers de l’industrie pharmaceutique, du luxe, de l’alimentation, de l’automobile, des grandes enseignes et des grandes surfaces n’hésitent pas une seconde à délocaliser encore et toujours chez les moins offrants en thermes du coût du travail, ou d’y importer de la main d’œuvre, dès lors qu’une pays, renforce sa juridiction.

Ainsi, à l’Ile Maurice, dans les bagnes de l’industrie offshore on trouve de moins en moins de mauriciens et de plus en plus de chinois, de mozambicains, etc. Parallèlement, l’ile Maurice, Doubaï, Qatar etc., délocalisent leurs offshore et leurs champs de canne ou de céréales en Afrique de l’est. Il se trouvera toujours un espace moins règlementé que les autres… Ces mêmes entreprises, dont l’enseigne est l’argument de vente principal s’offusquent de la contrefaçon, dont ils sont, généralement à l’origine. Ce qui vaut pour les produits manufacturés, vaut aussi pour l’agro-alimentaire : des millions d’hectares sont confisqués à des paysans au profit des multinationales de l’alimentation et « cédées » pour 99ans.

Le consommateur, lui, ne voit que du vent : des produits conformes, bien standardisés et empaquetés souvent labélises made in Europe puisque celle-ci a décidé que l’identité d’un produit est celle de la dernière action, c’est-à-dire… l’empaquetage. Ne soyez pas donc surpris d’apprendre que le premier exportateur de médicaments en Allemagne est un « conditionneur ».

Cette économie entropique a certes besoin de feed back  : l’opinion – avec raison -, s’insurgera des comptes offshore d’un ministre du budget prônant la rigueur, de l’exil fiscal d’un acteur, s’émouvra quand une usine au Bengladesh s’écroule sur des centaines d’ouvriers, se lamentera en apprenant que des travailleurs immigrés ramasseurs de fraises en Grèce sont tirés comme des lapins le jour où, enfin, ils décident de demander leur salaire, ou qu’un conseiller de la chancelière et héros du foot bavarois joue à la bourse en cachette depuis ses comptes suisses.

Cette ville-monde qui se construit aux dépens du citoyen, qui s’organise en réseaux en dehors de toute procédure décisionnelle démocratique, cette citadelle autocrate ne peut être contestée par des demi-mesures. Celui qui se propose le changement radical comme programme se doit de proposer du sang et es larmes, offrir l’impossible et exhiber le coût d’une telle « révolution démocratique ». Si le connais-toi toi-même a encore un sens, si il peut se décliner pour comprendre cette ville – monde, il faut commencer par faire tomber les masques. Et surtout se préparer en un combat qui ne sera pas une partie de plaisir. Pas un seul député chypriote n’avait accepté d’entériner les mesures de la Troïka. Et pourtant, quatre jours plus tard, elles étaient imposées, encore plus dures en guise de punition.

A bon entendeur…

Par Michel Koutouzis



Catégories :Éco

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