Ma langue

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Une soi-disant polémique fait rage entre les partisans d’un enseignement en anglais dans le supérieur[1] et ceux qui sont contre. Parmi les premiers se trouvent madame Fioraso et monsieur Peillon ainsi que, probablement, une partie de l’establishment de l’enseignement supérieur. De l’autre côté, on trouve les syndicats et certains intellectuels. Si j’ai utilisé plus haut l’expression « soi-disant », c’est parce qu’en réalité, si le bon sens primait, il ne devrait pas y avoir polémique comme nous allons le voir dans la suite.

[1] Qui servira de cheval de Troie pour ensuite une généralisation à tous les niveaux.

Commençons par l’argument de ceux qui « tirent les premiers ». L’enseignement en langue anglaise serait nécessaire pour pouvoir attirer des étudiants étrangers, notamment chinois et indiens qui nous préfèrent des destinations anglo-saxonnes. Or, cet argument est bien mince. Il relève tout d’abord d’une conception marchande de l’enseignement. En effet, pourquoi la France viserait-elle à instruire d’autres populations que la sienne ? On pourrait le comprendre envers des pays qui n’auraient pas les moyens de se payer un système d’instruction, mais en Chine et en Inde, ce n’est pas réellement le cas et cela, en tout cas, ne l’est pas pour ceux qui ont les moyens de venir chez nous. On peut donc raisonnablement en déduire que nos dirigeants pensent retirer des avantages d’une fréquentation, par certains étrangers, de nos écoles et gageons que ces avantages se traduiront, in fine, en monnaie sonnante et trébuchante ! Pour qui et au profit de qui ? Cela, sans compter, à terme, la marchandisation d’un enseignement « officiellement » de grande qualité et qui sera vendu à prix d’or, avec, par exemple, le label Paritech ! Rappelons que le premier honneur d’une nation est d’enseigner sa population. Quand, comme monsieur Peillon, ministre de l’Éducation, on reconnaît, dans une émission de télévision récemment[1], que notre système forme 25% d’illettrés, on serait objectivement mieux inspiré de s’inquiéter de savoir comment l’on va enseigner sa propre population plutôt que de vouloir attirer des étudiants étrangers[2]… On pourrait aussi se demander comment un système qui produit 25% d’illettrés pourrait attirer des étrangers, à moins que ces derniers viennent soutenir un système aujourd’hui à bout de souffle et qui n’est pas capable d’avoir un noyau dur de candidats indigènes compétents…

Mais à bien y regarder sur le fond, on peut quand même penser qu’il est naturel, pour un enseignement, d’être convoité par des étrangers. Pour cela, il n’y a qu’une seule condition : que cet enseignement soit de classe internationale. Il ne fait nul doute qu’en 1929, on aurait payé cher de par le monde pour assister à un cours de physique quantique de Louis de Broglie. Feynman, d’ailleurs, lors de sa première visite en France, n’était guère intéressé que par lui… Donc, si l’enseignement français n’attire pas assez les étrangers, plutôt que de le stériliser en le faisant passer à l’anglais, on ferait mieux de s’occuper de son niveau réel, de ce qu’il procure aux élèves français qui, de fait, sont en concurrence avec les étudiants du monde entier, mondialisation oblige. Rappelons, si cela était utile, que nous ne sommes pas en concurrence avec Chinois, Indiens ou autres sur la maîtrise de l’Anglais, mais bien en mathématiques, en physique, en chimie, biologie, etc.

Passons à un point fondamental qui veut que l’on ne maîtrise bien que sa langue. J’ai eu la chance, dans ma carrière, de fréquenter de grands interprètes. L’un d’entre eux avait coutume de dire que dans sa langue, la parole se plie à l’esprit alors que dans une langue étrangère c’est l’inverse. Encore, était-il, comme je viens de le dire, un interprète français allemand de classe internationale. Alors, imaginez ce que cela peut donner pour un professeur français dont le cœur de métier ne saurait être la traduction, mais, par exemple, la maîtrise de la mécanique, de l’électronique ou autre discipline au choix !

Mais, dans le prolongement de cette réflexion, il est un fait encore plus grave. Prenons l’exemple d’un élève chinois qui vient suivre un cours en France. Si ce cours est dispensé en Français, en imaginant que notre étudiant soit « génial », il va comprendre quelque chose qui peut se décrire comme l’intersection de sa culture et de la culture française qui lui sera dispensée. Si, par contre, le cours est dispensé en anglais par un français, notre même étudiant chinois recevra l’intersection de sa culture avec l’intersection de la culture de son professeur avec la connaissance de la culture anglaise de ce dernier. Bref ! Très peu, sinon rien ! Dans ces conditions, il serait bien plus efficace à un étudiant chinois d’aller directement en Grande Bretagne, un raisonnement trivial avec ce qui vient d’être dit permettant aisément cette conclusion. Que dire alors d’un étudiant chinois en France qui viendrait écouter un professeur allemand qui lui parlerait en Anglais ?

Il y a par ailleurs une autre question tout aussi pertinente nous semble-t-il et qui est celle de l’uniformisation de l’enseignement. Il est effectivement clair que l’uniformisation de la langue accélérera, bien entendu, l’uniformisation du contenu. Aussi, tant monsieur Peillon que madame Fioraso étant des suppôts officiels de ce que l’on a coutume d’appeler la diversité, il nous faut bien remarquer que leurs actions vont exactement à l’inverse. « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais » !

Peut-être, enfin, y a-t-il un prisme encore plus pessimiste pour interpréter la position de madame Fioraso et monsieur Peillon. Peut-être participent-ils, volontairement, au déclassement de notre pays qui a été mis dans cette voie voilà maintenant quelques décennies et peut-être pensent-il porter le coup final par cette mesure intellectuellement indigente.

Je ne saurais éluder la potentielle position d’autres des tenants de cette réforme qui ne manqueront pas de mettre en avant la puissance économique de notre pays ou encore sa place dans le concert des nations en justificatif de cette voie délétère. Soyons clairs ! Si au lieu de bêtement copier l’Oncle Sam, si, en lieu et place de gouvernants médiocres depuis des décennies, si, en lieu et place d’une lâcheté généralisée nous avions eu un libre arbitre, des dirigeants éclairés et intelligents, des gouvernants courageux, alors notre pays ne se poserait pas ce genre de question. Il est vrai que la démocratie a érigé la culture du nombre en système totalitaire, mais cela n’est en rien naturel. Lors des conquêtes napoléoniennes, quelques millions de Français ont fait trembler le monde comme lors de la Deuxième Guerre mondiale, quelques millions d’Allemands l’ont fait eux aussi. Dans aucun des cas, il ne s’agissait de parler l’anglais alors que déjà, les Anglo-saxons étaient dominants.

L’Europe nous a déjà privés de démocratie, puisque les lois applicables en notre pays sont presque toutes décidées à Bruxelles, nous avons perdu le pouvoir de battre monnaie avec l’euro, notre réintégration dans le commandement intégré de l’OTAN nous a privés de notre défense. Il ne nous restait que notre langue et les fossoyeurs de notre nation veulent encore nous la voler !

Ce texte ne saurait être exhaustif dans ses arguments. Néanmoins, il donne le ton. Il ne peut y avoir polémique sur la langue d’enseignement dans nos écoles et universités. Nous savions les dirigeants déconnectés des peuples, en voilà une preuve supplémentaire qui, si elle est mise en place, contribuera à encore plus déconnecter les gouvernants de demain. La décadence d’une civilisation est phénomène connu. Étudiant l’Empire Romain, on a toujours du mal à voir quelle a été la mesure qui l’a conduit à l’effondrement. Vivant, en ce début de vingt-et-unième siècle, une situation quelque peu similaire en notre pays, de l’intérieur, il est étonnant de constater que ce n’est pas une mesure seule, mais, comme en aviation, une succession d’erreurs qui conduit au crash.

[1] « On n’est pas couché » en 2013

[2] On remarquera aussi la contradiction entre l’égalité des chances prônée par le ministre en France et ce favoritisme des classes dominantes dans des pays où les clivages sociaux sont extrêmement importants comme en Chine ou en Inde et qui seraient nos « clients ».

Par Geneste



Catégories :Tribune libre

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