Devenez apocalyptique: pourquoi « radical » est la nouvelle norme

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Tim DeChristopher, militant écologiste US – Photo David Newkirk

Par Robert Jensen, le 24 mai 2013

En décembre 2008, Tim DeChristopher a assisté à une manifestation lors d’une vente aux enchères de droits de forage sur des terres sauvages de l’Utah, aux USA. Il trouva un meilleur moyen de troubler cette vente lorsqu’il se mit lui-même à surenchérir sur les concessions en tant qu’ « enchérisseur 70 ». Il gagna pour $1,8 million de parcelles et gonfla le prix de beaucoup d’autres. Quand il fut découvert qu’il n’avait pas d’argent pour assumer ses enchères, la vente dut être fermée.

Tim DeChristopher fut condamné à deux ans de prison pour son geste, mais son courage stoppa la vente de 5.500 hectares de paysage sauvage et mit en lumière la mauvaise conduite du gouvernement. Le ministre de l’aménagement Ken Salazar annula une vente reprogrammée parce que le Bureau de Gestion du Territoire avait bâclé son analyse environnementale et s’était concerté avec le National Park Service de façon inadéquate. En janvier 2013, une cour fédérale refusa un appel de la part de l’industrie de l’énergie pour relancer les concessions. DeChristopher sortit de prison en avril.

Vous vous sentez anxieux au sujet de la vie dans une société en panne sur une planète en rupture? Ce n’est guère étonnant: la vie telle que nous la connaissons est terminée. Quand la culture dominante encourage le déni dys-fonctionnel – avalez une pilule, faites du shopping, trouvez votre félicité – il y a une approche plus raisonnée. Acceptez l’anxiété, embrassez l’angoisse plus profonde – et devenez apocalyptique.

Nous sommes témoins de crises écologiques multiples en cascade, nous débattant avec des institutions politiques et économiques qui sont incapables de reconnaître, sans parler de gérer, les menaces qui pèsent sur la famille humaine et le monde vivant tout entier. Nous intensifions un assaut contre les écosystèmes dans lesquels nous vivons, diminuant la capacité de ce monde vivant à soutenir une présence humaine à grande échelle pour l’avenir. Quand tout le monde s’assombrit, regarder les choses du bon côté n’est pas une vertu mais un symptôme d’aliénation.

Dans ces circonstances, l’anxiété est rationnelle et l’angoisse salutaire, des signes non de faiblesse mais de courage. Un chagrin profond pour ce que nous sommes en train de perdre – et avons déjà perdu, peut-être à jamais – est approprié. Plutôt que de réprimer ces émotions nous pouvons nous y confronter, non pas comme des individus isolés mais collectivement, non seulement pour notre propre santé mentale mais pour augmenter l’efficacité de notre organisation en faveur de la justice sociale et de la durabilité écologique, toujours à portée de main. Une fois que nous aurons mis de l’ordre dans ces réactions, nous pourrons devenir apocalyptiques et nous mettre vraiment au travail.

Ceci peut sembler étrange, puisque nous recevons régulièrement le conseil de surpasser nos craintes et de ne pas nous abandonner au désespoir. Faire l’apologie de la « vision apocalyptique » semble encore plus singulier, étant données les comparaisons avec les réactionnaires religieux de la « fin des temps » et les survivalistes laïcs de « mauvaise augure ». Des personnes dotées de sensibilités critiques, ceux qui se sentent concernés par la justice et la durabilité, pensent à nous comme étant des réalistes, et moins prompts à tomber pour des fantaisies théologiques ou de science-fiction.

Beaucoup associent « apocalypse » avec les sottises sur « l’enlèvement » issues de certaines interprétations du Livre chrétien de la Révélation (aussi connu comme l’Apocalypse selon Saint Jean), mais il est utile de se rappeler que le sens original du mot n’est pas « fin du monde ». « Révélation » du Latin et « apocalypse » du Grec veulent tous les deux signifier le soulèvement d’un voile, le dévoilement de quelque chose qui était caché, une mise en lumière. Parler de manière apocalyptique, en ce sens, peut approfondir notre compréhension des crises et nous aider à voir à travers les multiples illusions créés par des gens et des institutions puissants.

Mais il y a une fin à laquelle nous devons faire face. Une fois que nous avons honnêtement regardé les crises en face, alors nous pouvons gérer avec ce qui se termine – pas le monde entier, mais les systèmes qui structurent présentement nos vies. La vie telle que nous la connaissions s’approche, en effet, de son terme.

Commençons avec les illusions: quelques histoires que nous nous sommes raconté – des affirmations venant de Blancs , d’hommes, de citoyens US selon lesquelles la domination est naturelle et appropriée – sont assez faciles à démonter (bien que beaucoup s’y accrochent encore). D’autres idées trompeuses – comme celle de l’affirmation que le capitalisme est compatible avec les principes de base de la moralité, une démocratie qui ait du sens, et une durabilité écologique – requièrent davantage d’efforts à démanteler (peut-être parce qu’il ne semble pas y avoir d’alternative).

Mais plus dure à déloger encore est peut-être l’illusion centrale de l’économie d’extraction du monde industriel: que nous pouvons maintenir indéfiniment une présence humaine importante sur Terre avec les niveaux de consommation du monde industrialisé contemporain. La tâche de ceux qui possèdent une sensibilité critique n’est pas seulement de résister à des normes sociales oppressantes et à une autorité illégitime, mais d’énoncer une vérité simple que presque personne ne veut reconnaître: la vie technophile à haute technologie et haute énergie de nos sociétés opulentes est une impasse. Nous ne pouvons pas prédire avec précision le rôle que vont jouer la compétition pour les ressources et la dégradation écologique dans les décennies à venir, mais c’est un écocide que de ne traiter la planète comme rien d’autre qu’une mine hors de laquelle nous pouvons tout extraire, et un terrain vague à utiliser comme décharge.

Nous ne pouvons pas savoir précisément quand il va falloir quitter la fête, mais elle est bel et bien finie.

Ceci semble-t-il théâtral? Alarmiste à l’excès? Considérez n’importe quelle mesure cruciale de la santé de l’écosphère dans laquelle nous vivons – assèchement des nappes phréatiques, perte des couches arables des sols, contamination chimique, toxicité plus grande dans nos propres corps, le nombre de « zones mortes » des océans, l’accélération de l’extinction des espèces, et la réduction de la biodiversité – et posez-vous une question simple: où allons-nous?

Souvenez-vous également que nous vivons dans un monde basé sur le pétrole qui épuise rapidement le pétrole facilement accessible et peu cher, ce qui implique que nous sommes face à une reconfiguration majeure de l’infrastructure qui sous-tend la vie quotidienne. Entre-temps, l’obstination à éviter cette reconfiguration nous a fait entrer dans l’ère de « l’énergie extrême », faisant usage de technologies toujours plus dangereuses et destructrices (fracturation hydraulique, forage en eaux profondes, extraction de charbon à flanc de montagne, extraction des sables bitumineux).

Oh, ai-je oublié de mentionner la trajectoire indéniable du réchauffement/changement/dérèglement climatique?

Les scientifiques de nos jours parlent de points de basculement et de limites planétaires, et de combien l’humanité pousse la Terre au-delà de ses limites. Récemment, 22 scientifiques de renom ont averti que les Humains risquent d’être en train de forcer une transition critique à l’échelle de la planète ayant « le potentiel de transformer la Terre rapidement et irréversiblement vers un état inconnu de toute expérience humaine, » ce qui veut dire que « les ressources biologiques que nous prenons actuellement pour acquises peuvent être sujettes à des transformations rapides et imprévisibles dans l’espace de quelques générations humaines. »

Cette conclusion est le fruit de la science et du bon sens, pas de croyances surnaturelles ou de théories de la conspiration. Les conséquences politico-sociales sont claires: il n’y a pas de solutions à nos problèmes si nous persistons à maintenir l’existence à haute énergie et haute technologie vécue dans la majeure partie du monde industrialisé (et désirée par beaucoup qui en sont actuellement exclus). Beaucoup de personnes à l’esprit fort qui sont volontaires pour faire changer d’autres systèmes d’oppression tiennent fortement à ce mode de vie. Le critique Fredric Jameson a écrit, « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme », mais ce n’est qu’une partie du problème – pour certains, il peut être plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin de l’air conditionné.

Nous vivons une espèce de fin des temps. Pas la fin du monde – la planète survivra avec ou sans nous – mais la fin des systèmes humains qui structurent notre politique, notre économie, et notre vie sociale. « L’apocalypse » ne requiert pas de phantasmes de sauvetage céleste ou de discours machistes sur la survie; devenir apocalyptique entend de voir clair et de se consacrer à nouveau à des valeurs essentielles.

Premièrement, nous devons affirmer la valeur de notre travail pour la justice et la durabilité, bien qu’il n’y ait pas de garantie que nous puissions altérer le cours désastreux de la société contemporaine. Nous entreprenons des projets dont nous savons qu’ils peuvent échouer parce que c’est la bonne chose à faire, et ce faisant nous créons de nouvelles possibilités pour nous-mêmes et pour le monde. Tout comme nous savons tous que nous allons mourir un jour et sortons quand-même du lit tous les matins, une analyse sincère de la réalité planétaire n’a pas à nous paralyser.

Alors laissons donc tomber les clichés éculés tels que « le peuple fera ce qu’il faut s’il connaît la vérité, » ou « des mouvements sociaux du passé démontrent que l’impossible peut arriver. »

Il n’y a pas de preuve directe que la conscience de l’injustice amènera automatiquement les citoyens US, ou qui que ce soit d’autre, à la corriger. Quand les gens pensent que l’injustice est nécessaire pour maintenir leur confort matériel, certains d’entre eux acceptent ces conditions sans se plaindre.

Les mouvements sociaux autour des thèmes de la race, du genre et de l’orientation sexuelle ont réussi à changer des lois et des pratiques oppressantes, et à un moindre degré à modifier des croyances profondément ancrées. Mais les mouvements que nous célébrons le plus souvent, comme le combat d’après-guerre pour les droits civiques, a pris place dans une culture qui assumait une expansion économique continuelle. Nous vivons aujourd’hui une époque de contraction permanente – il y aura moins, pas plus, de tout. Faire pression sur un groupe dominant pour qu’il abandonne certains privilèges quand il y a une attente de ressources inépuisables est un projet différent que lorsqu’il y a une compétition accrue pour celles-ci. Cela ne veut pas dire que rien ne peut être fait pour faire avancer la justice et la durabilité, seulement que nous ne devrions pas être naïfs à propos de cet aspect inévitable de la question.

Voici un autre cliché à jeter par-dessus bord: la nécessité est la mère de l’invention. Pendant l’ère industrielle, les êtres humains, en exploitant de nouvelles ressources d’énergie concentrée, ont généré une innovation technologique sans précédent sur une courte période. Mais il n’y a pas de garantie qu’il existe des solutions technologiques à tous nos problèmes; nous vivons dans un système qui a des limites physiques, et les indices disponibles nous suggèrent que nous sommes proches de ces limites. L’intégrisme technologique – la croyance quasi-religieuse que l’usage de technologies avancées est toujours approprié, et que tous les problèmes inattendus qui en découlent peuvent être résolus par davantage de technologie – est une promesse aussi creuse que les autres intégrismes.

Si tout ceci semble trop lourd à porter, c’est parce que ça l’est. Nous faisons face à des défis nouveaux et plus conséquents. Jamais auparavant dans l’histoire humaine les catastrophes potentielles n’ont été aussi globales; des crises sociales et économiques de cette ampleur ne nous ont jamais menacé en même temps; et nous n’avons jamais eu autant d’informations au sujet des menaces avec lesquelles nous devons nous confronter.

Il est facile de dissimuler notre incapacité à gérer cet état de fait en la projetant sur d’autres. Quand quelqu’un me dit, « Je suis d’accord avec votre analyse, mais les gens ne peuvent pas la supporter », je présume que ce que la personne veut vraiment me dire est, « Je ne peux pas le supporter. » Mais le supporter est, en fin de compte, la seule option sensée.

Les politiciens carriéristes continueront à protéger les systèmes existants de pouvoir, les dirigeants d’entreprises continueront à maximiser les bénéfices sans vergogne, et la majorité des gens continuera à éviter ces problèmes. C’est le travail de personnes avec une sensibilité critique – ceux qui se prononcent ouvertement en faveur de la justice et de la durabilité, même quand c’est difficile – de ne pas reculer simplement parce que le monde est devenu plus menaçant.

S’approprier le cadre apocalyptique n’entend pas de se séparer de la société civile ordinaire ou d’abandonner des projets en cours qui œuvrent pour un monde plus juste au sein de systèmes existants. Je suis professeur dans une Université qui ne partage pas mes valeurs ou mon analyse, et pourtant je continue à enseigner. Dans ma communauté, je fais partie d’un groupe qui aide des gens à créer des coopératives ouvrières qui opéreront au sein d’un système capitaliste qui est, je le pense, une impasse. J’appartiens à une congrégation qui lutte pour radicaliser la chrétienté tout en faisant partie d’une dogmatique prudente, et souvent peureuse.

Je suis apocalyptique, mais la rhétorique vide tirée d’anciens moments révolutionnaires ne m’intéresse pas. Oui, nous avons besoin d’une révolution – de plusieurs révolutions – mais une stratégie n’est pas encore évidente. Donc, alors que nous travaillons patiemment à des projets réformistes, nous pouvons continuer à offrir une analyse radicale et expérimenter de nouvelles manières de travailler ensemble. Alors que nous sommes engagés dans l’éducation et l’organisation communautaire avec des objectifs immédiats modestes, nous pouvons contribuer au renforcement des réseaux et institutions qui peuvent être la base du changement plus radical dont nous avons besoin. Nous pouvons, à l’intérieur de ces espaces, articuler et vivre les valeurs de solidarité et d’équité qui sont toujours essentielles.

Adopter une vision du monde apocalyptique ne veut pas dire abandonner l’espoir mais affirmer la vie. Comme James Baldwin l’avait dit il y a plusieurs décennies, nous devons nous souvenir « que la vie est le seul repère et que la vie est dangereuse, et que sans l’acceptation enjouée de ce danger, il ne peut y avoir de sécurité pour personne, jamais, nulle part. » En évitant la réalité frappante de notre moment dans l’histoire nous ne nous rendons pas plus en sécurité, nous sapons le potentiel des luttes pour la justice et la durabilité.

Comme Baldwin l’avait écrit de manière si poignante dans ce même essai de 1962, « Tout ce à quoi nous nous confrontons ne peut pas être changé, mais rien ne peut changer si nous ne nous y confrontons pas. »

Il est temps de devenir apocalyptique, ou de s’écarter du chemin.

Robert Jensen  écrit cet article pour Love and the Apocalypse, l’édition de l’été de Yes! Magazine. Jensen, professeur à l’école de journalisme de l’Université du Texas à Austin, est l’auteur de « Argumenter pour nos vies: un guide de l’utilisateur sur le dialogue constructif » et « Nous sommes tous apocalyptiques maintenant: sur les responsabilités à enseigner, prêcher, rapporter, écrire, et parler en public ». Jensen peut être joint à rjensen@austin.utexas.edu.

Source: http://www.yesmagazine.org/issues/love-and-the-apocalypse/radical-is-the-new-normal



Catégories :Opinion

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4 réponses

  1. Je dois à mon ami Jacques Laurin de découvrir ce texte. J’acquiesce à la nécessité d’un « dévoilement » qu’aucun texte messianique n’a encore prévu. J’y ferai simplement une objection sous la forme d’un point d’ordre: quelle est l’urgence? La planète, ou la civilisation? Sauver la planète en sacrifiant la civilisation n’a pas grand intérêt. Penchez-vous s’il vous plait, en dehors de tous anathèmes et stigmatisations, sur la crise qui est en train de détricoter le tissu social et la civilisation à l’échelle planétaire.

    • Romain, en tant que traducteur (et non auteur, juste relais) mais foncièrement d’accord (heureusement c’est moi qui décide ce que je traduis), il me semble que tu n’as pas saisi le message profond du texte, qui est: il est déjà beaucoup trop tard pour que cela se passe bien. Si vous ne le voyez pas, c’est que vous avez du ketchup (oups copyright :p ) plein les yeux…

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