Le lanceur d’alerte incarcéré John Kiriakou nous écrit depuis sa cellule, une « brève de Loretto »

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Par Brian Sonenstein, le 29 mai 2013

L’ancien agent de la CIA John Kiriakou, qui avait lancé l’alerte sur l’usage de la torture par l’administration Bush, purge actuellement une peine de 30 mois de prison à l’Institution Correctionnelle Fédérale de Loretto, en Pennsylvanie. Ci-dessous se trouve une lettre qu’il nous a récemment envoyée, détaillant sa vie en prison.

Si vous ne l’avez pas déjà fait, envisagez s’il vous plaît d’ajouter votre nom à la pétition réclamant sa libération au président Obama.

« Lettre de Loretto »

Salutations depuis l’Institution Correctionnelle Fédérale de Loretto, en Pennsylvanie. Je suis arrivé ici le 28 février 2013 pour purger une peine de 30 mois, pour avoir violé la « Intelligence Identities Protection Act » de 1982 (loi sur la protection de l’identité des agents de renseignement, ndt). En tout cas c’est ce que le gouvernement veut que croient les gens. En fait, c’est ma punition pour avoir lancé l’alerte sur le programme illégal de torture de la CIA et pour avoir dit au public que la torture était une politique officielle du gouvernement US. Mais c’est une autre histoire. Le but de cette lettre est de vous parler de la vie carcérale.

Lors de l’énoncé formel de la condamnation en janvier, le Juge, les procureurs et mes avocats convinrent tous que je purgerais ma peine au Camp de Travail Fédéral de Loretto. Cependant, à mon arrivée et à ma grande surprise, le Corrections Officer (CO, ou « maton ») qui me fit passer les procédures d’arrivée m’informa que le Bureau des Prisons avait estimé que je faisais courir un « risque à la sécurité publique », et que je purgerai donc la totalité de ma peine dans la prison proprement dite, et pas dans le camp de travail.

La procédure d’arrivée dura à peu près une heure et comprit un relevé d’empreintes digitales, une photo de ma bobine (la troisième après le FBI et les Marshals), mon quatrième prélèvement d’ADN, et une fouille au corps exhaustive, déshabillé. On me remit un pantalon marron et trop large, deux chemises marron, deux caleçons, deux paires de chaussettes et une paire de sandales bon marché. Mes propres vêtements furent empaquetés et envoyés à mon épouse par courrier. Le CO m’emmena ensuite à une banquette en acier dans « l’Unité Centrale » et s’en alla. Je ne savais pas quoi faire, alors je fis une sieste.

Ma cellule ressemble à un cabinet creusé dans un bloc de béton. Construite pour loger quatre hommes, la mienne en retient six. La plupart des autres en retiennent huit. Mes compagnons de cellule comprennent deux Dominicains purgeant des peines de 24 et 20 ans pour trafic de drogue, un Mexicain faisant 15 ans pour drogue, un Porto-Ricain purgeant 7 ans et demi pour trafic de drogue, et l’ancien auditeur de Cuyahoga County dans l’Ohio, qui purge une longue peine pour corruption. Ce sont tous des mecs sympas et nous apprécions notre compagnie mutuelle.

La population de la prison est plus ou moins ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Loretto compte 1369 prisonniers (je ne me décris jamais comme un « détenu ». Je suis un prisonnier). Parmi eux, quelques 50% sont noirs, 30% sont latino, et 20% sont blancs. Sur les prisonniers blancs, la plupart sont des pédophiles avec des histoires personnelles qui vous retourneraient les tripes. La plupart des autres prisonniers blancs sont là pour la drogue, à part une douzaine ou à peu près qui ont monté des systèmes de Ponzi (arnaques financières, ndt). Sur les 1369 prisonniers, 40 disposent d’un diplôme universitaire et 6 d’entre nous détiennent une maîtrise. Le programme d’éducation carcérale est robuste. (Mais quand je me suis porté volontaire pour enseigner à une classe, mon « conseiller » a crié, « Bordel, Kiriakou! Si je voulais vous voir enseigner à une classe, je vous demanderais d’enseigner à une putain de classe! ») J’assure l’entretien de la chapelle. Je gagne $5,25 par mois.

Le réfectoire, ou « salle à rate », a été l’expérience la plus difficile de mes premiers jours. Où devrais-le m’asseoir? Le premier jour, deux Aryens, complètement recouverts de tatouages, m’accostèrent pour me demander, « T’es un pédophile? » Non, j’ai répondu. « T’es une tarlouze? » Non? « Est-ce que t’as de bons papiers? » Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Il s’avéra qu’il fallait que j’obtienne une copie de mes documents officiels de condamnation afin de prouver que je n’étais pas un agresseur sexuel d’enfants. Je le fis, et fus accueilli par les Aryens, qui ne sont pas vraiment des Aryens, mais plus précisément des ploucs imbus d’eux-mêmes.

Le réfectoire est divisé de manière très formelle. Il y a une table pour les Blancs avec de bons papiers, une section de table pour les Amérindiens, une section de table pour les gens appartenant à une certaine « sous-culture » stéréotypée italo-américaine (la mafia, ndt), deux tables pour les Musulmans, quatre tables pour les pédophiles (!!!, ndt), et toutes les tables restantes sont pour les Noirs et les Latinos. Nous ne mangeons pas tous en même temps, mais chaque table est plus ou moins réservée comme je l’ai dit.

La violence n’a pas été un problème d’importance depuis mon arrivée. Il y a peut-être eu une douzaine de bagarres, presque toujours au sujet du programme TV. Les choix sont plus ou moins inscrits dans la pierre, entre ESPN, MTV, VH1, BET et Univision. Je n’ai pas regardé la TV depuis que je suis là. Cela n’en vaut tout simplement pas la peine. Sinon, la violence n’est pas un problème. la plupart des mecs ici sont arrivés dans cette prison de basse sécurité depuis une prison de moyenne ou haute sécurité, et ils ne veulent pas y retourner.

J’ai également eu de la chance à ce propos. Ma réputation m’a précédé, et une rumeur s’est répandue comme quoi j’étais un tueur de la CIA. Les Aryens murmuraient que j’étais un « chasseur de Musulmans », mais les Musulmans, sur les bases de mes dons en langue arabe et d’une déclaration tombée à point nommé de la part de Louis Farrakhan (leader musulman US, ndt), m’ont loué comme un champion des droits humains des Musulmans. Pendant ce temps, les Italiens m’ont vu d’un bon œil parce que je suis patriote comme eux, et que j’ai un dégoût viscéral pour le FBI, qu’ils ont aussi. J’ai de bonnes relations avec les Noirs parce que j’ai aidé plusieurs d’entre eux à écrire des demandes de réduction de peine ou des lettres aux Juges et que je ne leur demande rien pour cela. Les Latinos me respectent parce que mes compagnons de cellule, qui représentent une myriade de gangs de la drogue, leur ont dit de le faire. Jusqu’ici, tout va bien.

La seule chose ressemblant à un problème que j’aie rencontrée est venue des matons. À mon arrivée, après à peu près quatre jours, j’ai entendu une annonce que l’on m’a dit de redouter: « Kiriakou – pointez au bureau du lieutenant immédiatement. » Très vite, j’ai donné le numéro de téléphone de mon épouse à un ami et lui ai demandé de l’appeler si, pour une raison ou une autre, j’étais envoyé au SHU (Special Housing Unit), plus communément connu sous le nom de mitard, ou mise à l’isolement. Je n’avais rien fait de mal, mais ce genre de choses arrive tout le temps.

Quand je suis arrivé au bureau du lieutenant, je fus introduit dans le bureau du SIS, le Special Investigative Service. Il s’agit de la version carcérale du bureau des détectives, qui se trouve dans tous les commissariats. J’y vis une copie de mon livre sur le bureau, « The Reluctant Spy » (L’espion réfractaire, ndt), ainsi que des copies en DVD de tous les documentaires dans lesquels j’ai fait une apparition. La maton me montra une photo d’un Arabe. « Connais-tu ce type, » me demanda-t-il. Je lui répondis que je l’avais rencontré la veille, mais que notre conversation s’était limitée à « enchanté de faire ta connaissance ». Eh bien, dit le maton, ce type était l’oncle du terroriste de Times Square, et après notre rencontre, il a appelé un numéro au Pakistan, a rendu compte de la rencontre, et fut instruit de me tuer. J’ai dit au maton que je pouvais tuer le mec avec mon pouce. Il fait à peu près 1m65 et 58kg face à mes 1m85 et 110 kg. Le maton me dit qu’ils pensaient à le transférer, et donc que je devrais chercher à l’éviter. Mais le plus j’y pensais, le moins j’y trouvais de sens. Pourquoi l’oncle du terroriste de Times Square serait-il dans une prison à basse sécurité? Il devrait être dans une prison à sécurité maximum. J’ai donc demandé à mes amis musulmans de vérifier qui il était. Il s’avère qu’il est un Kurde irakien de Buffalo, état de New York. Il y était l’imam d’une mosquée, qui se trouvait être aussi la mosquée où venaient prier les « 7 de Lackawena » (les 7 de Lackawena furent accusés de conspiration à une entreprise terroriste). Le FBI mit la pression sur lui pour qu’il témoigne contre ses paroissiens. Il refusa et prit cinq ans pour obstruction à la justice. L’ACLU (American Civil Liberties Union, union US des libertés civiques, ndt) et plusieurs groupements pour la liberté religieuse se sont ralliés à sa défense. Il ‘avait rien à voir avec le terrorisme.

Entre-temps, le SIS lui avait dit quej’avais fait un appel à Washington après notre rencontre, et que j’avais été ordonné de le tuer! Nous avons beaucoup ri de la gaucherie avec laquelle le SIS avait essayé de nous faire nous attaquer l’un l’autre. Si nous l’avions fait, nous aurions passé le reste de nos peines au SHU – le mitard. À la place, nous sommes en bons termes, nous échangeons des salutations en arabe et en anglais, et nous bavardons.

Le seul autre problème que j’aie eu avec les matons remonte à deux semaines après mon arrivée. Je reçois beaucoup de courrier en prison (et je réponds à toutes les lettres que je reçois). Du lundi au vendredi, les prisonniers se rassemblent devant le bureau des matons du quartier où ils sont logés pour l’appel du courrier. Une matonne massacre mon nom à chaque fois qu’elle le prononce. Donc quand elle fait l’appel de mon courrier, j’entends « Kirkakow, Kiriloo, Teriyaki » et un million d’autres variantes. Un jour après l’appel je suis passé à côté d’elle dans le hall. Elle m’arrêta et dit, « C’est toi l’enculé dont je n’arrive pas à prononcer le nom? » Je lui ai répondu, « Ki-ri-AH-koo. » Elle rétorqua, « Et si je t’appelais tout simplement trou-du-cul? » Je me suis éloigné sans réagir et un ami avec qui je marchais dit, « Classe ». Je lui ai répondu, « Connasse de base plutôt. » Une heure plus tard, quatre matons descendirent sur nos deux cellules, balançant par terre toutes nos affaires personnelles dans ma première « fouille de cellule ». Leçon retenue: les matons peuvent nous traiter comme moins que des hommes mais nous devons leur témoigner un faux respect même quand il n’est pas mérité.

J’en écrirai davantage sur les matons la prochaine fois. Si vous voulez m’écrire une ligne, je peux être joint à: John Kiriakou 79637-083, P.O. Box 1000, FCI Loretto, PA, 15940, USA.

Meilleures salutations depuis Loretto,

John

Source: http://dissenter.firedoglake.com/2013/05/29/imprisoned-cia-torture-whistleblower-john-kiriakou-pens-letter-from-loretto/



Catégories :Lanceurs d'alerte

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1 réponse

  1. Total injustice !!!!

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