Stratfor Files: le directeur de Google Ideas fricote avec le « changement de régime »

stratfor-wikileaksLe 27 février 2012, Wikileaks a lancé la publication des « Global Intelligence Files » (petits papiers du renseignement mondial), plus de 5 millions d’emails de la société de renseignement privée Stratfor, basée au Texas. Les emails couvrent une période allant de juillet 2004 à fin décembre 2011. Ils révèlent le fonctionnement interne d’une entreprise qui annonce être un service de renseignement privé, mais qui fournit des services de renseignement confidentiels à de grandes entreprises, comme Dow Chemical Corporation à Bhopal (Inde), Lokheed Martin, Northrop Grumman, Raytheon, ainsi qu’à des agences gouvernementales, telles que le Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS), les « Marines » et l’Agence du renseignement pour la défense (DIA).

Eric Schmidt, président du conseil d’administration de Google – Photo Reuters/Fabian Bimmer

Par Yazan al-Saadi, le 14 mars 2012

Certains des cadres les plus haut placés de Google, dont le président du conseil d’administration et l’un des donateurs majeurs de la campagne présidentielle de Barack Obama Eric Schmidt, ont informé la firme de renseignements Stratfor sur les activités et les communications internes de Google sur le sujet du « changement de régime » au Moyen-Orient, selon des emails de Stratfor publiés par WikiLeaks et obtenus par al-Akhbar. L’autre source citée était le directeur de Google pour la sécurité Marty Lev.

Les échanges se sont surtout focalisés sur les actions de Jared Cohen, actuellement directeur de Google Ideas, un « think/do tank » étiqueté comme véhicule de la diffusion de la démocratie libérale à l’états-unienne. Cohen a aussi fait partie de l’équipe de prospective politique du Secrétaire d’État US (ministre des affaires étrangères, ndt) et été conseiller pour Condoleeza Rice et Hillary Clinton.

Les échanges d’emails, commençant en février 2011, suggèrent que les cadres de Google redoutaient que Cohen ait été en train de coordonner ses actes avec la Maison Blanche et avaient parfois raccourci sa mission, de peur qu’il ne prenne trop de risques. Le vice-président de Stratfor pour le contre-terrorisme Fred Burton, qui semblait opposé au rôle dissimulé et allégué à Google dans l’excitation des soulèvements, décrit Cohen comme un « électron libre » dont le meurtre ou l’enlèvement « pourraient être la meilleure chose qui puisse arriver » à Google.

La conspiration Cohen

L’attention que Stratfor porta à Cohen débuta le 9 février 2012, après que Burton eut transféré vers la liste des emails sécurisés de Stratfor un article de Foreign Policy discutant du départ de Cohen du State Department vers Google Ideas. De cet article, Burton nota que Cohen avait dîné au Caire avec Wael Ghonim le 27 janvier 2011, quelques heures à peine avant que le cadre égyptien de Google ne se fasse embarquer bruyamment par la Sécurité d’État égyptienne. (doc 1122191)

Le même jour, l’équipe de Stratfor fait référence à un article du Huffington Post qui soulignait le rôle de Cohen dans le « retard pris sur la maintenance programmée de Twitter afin que la révolution iranienne puisse continuer » et un article de Foreign Policy relevait également que Cohen était « un ancien de Rhodes University, avait passé du temps en Iran, [et] traîné en Irak pendant la guerre… ». Ces découvertes anodines ont davantage aiguillonné la curiosité de Stratfor au sujet de Cohen. (doc 1629270)

Le jour suivant, Burton transféra un message sur la liste sécurisée d’emails de Stratfor de la part d’une « très bonne source au sein de Google » qui annonçait que Cohen « s’en allait pour Gaza la semaine prochaine ». Burton ajouta, « Cohen, un Juif, est sûr de se faire cartonner… Google ne sait pas si Cohen opère sous licence du State Department, de la Maison Blanche, ou s’il s’agit d’un activiste hippie. »

Korena Zucha, une autre analyste senior sur la liste, demanda, « Pourquoi Google n’ont-ils pas encore coupé les ponts avec Cohen? Ou bien les activités de Cohen sont-elles activement appuyées par ceux qui sont plus haut dans la hiérarchie [de l’entreprise] que votre contact? »

En retour, Burton répondit, « Le rabbin de Cohen c’est Eric Schmidt le laquais d’Obama. Ma source essaie de découvrir si les propriétaires milliardaires soutiennent les efforts de Cohen en faveur des changements de régime. » (doc 1111729)

Plus tard, Burton transféra des informations de la part de la « source de Google » sue les liens de Cohen avec l’établissement de Movements.org. La source ajoutait, « Un site créé pour assister l’organisation en ligne de groupements et d’individus pour faire bouger la démocratie dans les nations récalcitrantes. Financé par des partenariats public/privé. » Burton souligna que le State Department US était le sponsor public officiel de l’organisation. » (doc 1118344)

En effet le State Department, en partenariat avec plusieurs grosses entreprises, était le principal sponsor du sommet inaugural « Alliance of Youth Movements » (alliance des mouvements de la jeunesse, ndt) à New York City qui établit par la suite Movements.org. Hillary Clinton prit fait et cause pour l’organisation et présenta un message vidéo durant le second sommet, tenu à Mexico City un an plus tard.

Jared Cohen le patron de Google Ideas, spécialiste ès infiltration électronique

Le 11 février, Burton écrivit à la liste sécurisée que Cohen projetait toujours d’aller à Gaza. Il ajouta, « Le mec est un électron libre. GOOGLE essaie maintenant d’empêcher son entrée à Gaza parce que le mec est comme radioactif. Il n’est pas clair pour GOOGLE s’il conduit sans permis, mais GOOGLE croit qu’il est en mission spécifique de « changement de régime » pour le compte des idiots gauchistes à l’intérieur de la Maison Blanche qui se servent de lui pour leurs propres agendas. » (doc 1113596)

Tout au long de cette journée, l’idée avancée par Burton et sensiblement aussi partagée par ses contacts de Google, sur l’implication de Cohen et de la Maison Blanche dans les soulèvements fut activement discutée parmi les analystes, en particulier sur le sujet de qui allait être la prochaine cible. (doc 1113965)

De là au lundi 14 février 2011, Burton partagea des informations avec George Friedman, le fondateur de Stratfor et Scott Stewart, vice-président de la division tactique de Stratfor, de sa source chez Google selon laquelle Cohen avait été ordonné de ne pas se rendre à Gaza. La source de Burton chez Google ajouta encore, « De plus, parce que je [la source non-identifiée] pense être peut-être sur la bonne piste à son sujet malgré ses dénégations [en référence à Cohen travaillant pour le State Department/Maison Blanche]. »

Quand il lui fut demandé de clarifier qui étaient ses sources chez Google, Burton affirma qu’il s’agissait de Marty Lev, directeur de Google pour la sécurité, et Eric Schmidt, l’actuel président du conseil d’administration de Google. (doc 398679)

Une semaine plus tard, Burton transféra un email interne à Google obtenu d’un « cadre supérieur de Google ». Cet email avait apparemment été envoyé par Cohen au cadre-sup’ de Google pour discuter du voyage programmé par Cohen en mars.

Dans celui-ci, Cohen écrivit, « Je voulais revenir vers vous et connaître vos pensées en cours sur le voyage proposé en mars aux Émirats Arabes Unis (EAU), en Azerbaïdjan et en Turquie. Le but de ce voyage est exclusivement d’engager la communauté iranienne à mieux comprendre les défis auxquels ils sont confrontés, comme élément de l’un de nos groupes Google Ideas sur les sociétés répressives. Voici ce que nous en pensons: conduire jusqu’à la frontière entre l’Iran et l’Azerbaïdjan et engager les communautés iraniennes proches de cette frontière (c’est important parce que nous avons besoin du point de vue iranien azéri). »

Après avoir lu l’email de Cohen, Stewart fit la remarque, « Cohen finira peut-être par avoir un accident s’il n’est pas prudent. Ceci n’est pas un jeu de cour de récréation. »

Burton répondit, « GOOGLE reçoit le soutien et la couverture aérienne de la Maison Blanche et du State Department. En fait, ils sont en train de faire des choses que la CIA ne peut pas faire. Mais je suis d’accord avec vous. Il va se faire kidnapper ou tuer. C’est peut-être la meilleure chose qui puisse arriver pour exposer le rôle caché de GOOGLE dans l’excitation des soulèvements populaires, pour parler crûment. Le gouvernement US peut alors nier toute connaissance et GOOGLE en reste à tenir le sac de merde. » (doc 1121800)

Le 10 mars 2011, Burton transféra un autre message de sa « source cadre-sup’ de chez Google » détaillant pourquoi il était requis de Cohen de ne pas entreprendre son voyage. La source expliquait que Google s’inquiétait des « valises » de Cohen en tant que « faiseur de politique du State Dept. US, de ses recherches et publications sur les extrémistes musulmans et les mouvements de la jeunesse, et de sa présence en Égypte alors que démarrait la révolution égyptienne. » La source déclarait également qu’il était recommandé à Cohen de « prendre un profil plus bas pour ce voyage spécifique et de laisser passer le temps avant de devenir visible et associé à des gens connus par les états pour leur activisme à défier les sociétés répressives. » (doc 1164190)

Un message ultérieur de la source de Burton le 22 mars 2011 affirmait que Cohen « a besoin du conseil de ne pas se rendre aux EAU ou en Turquie pour ces rencontres. » (doc 1133861)

Le dernier email traitant de Cohen date du 30 mars 2011. Ci-dedans, Burton transférait à la liste alpha (sécurisée) une réponse de sa source à sa question demandant si Cohen jouait alors un quelconque rôle en Libye. La source déclarait, « Pas que je sache. Il avait eu besoin du conseil de ne pas aller aux EAU ou en Turquie et il n’y est pas allé. » (doc 1160182)

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Google Ideas: Politiser la technologie

Il y a certainement plus qu’il n’y paraît derrière Cohen et ses actes; même ses supérieurs chez Google semblent le croire.

L’allégation, principalement de Burton, que Cohen ait pu visiblement jouer un rôle dans l’attisement des soulèvements qui ont renversé  Zine el-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak sous-estime, et parfois dénigre complètement, la capacité et l’habilité des mouvements locaux en Tunisie et en Égypte.

Ceci dit, Google Ideas, que dirige Cohen, est un nouveau venu. Selon un article du Financial Times publié en juillet dernier, Google Ideas semble faire fusionner les affinités activistes et idéalistes avec la poursuite par Google d’une expansion mondiale continue – rendant floues les distinctions entre activité commerciale et activisme politique. Schmidt et Cohen parlent de Google Ideas comme d’un « think/do tank » (cercle de réflexion ET d’action, ndt) qui ambitionne de gérer les affaires politiques et diplomatiques avec le concours de la technologie.

Le premier événement public pour ce « think/do tank », en partenariat avec le CFR (Council on Foreign Relations, ndt) et le festival du Film de Tribeca, se tint en juin dernier à Dublin. Il s’est rassemblé autour de 80 « ex »-extrémistes, comprenant d’anciens intégristes musulmans, des néo-nazis, des membres de gangs états-uniens et d’autres, à un « Sommet Contre la Violence Extrémiste ». L’annonce par Google affirmait que l’objectif de la réunion était « d’initier une conversation globale sur la meilleure façon de prévenir la radicalisation des jeunes et de dé-radicaliser les autres » et que « les idées formulées au sommet de Dublin seront incluses dans une étude à être publiée plus tard dans l’année. »

Une conséquence en a été la création du groupe « Against Violent Extremism » (contre l’extrémisme violent, ndt), qui est apparemment un réseau pour ceux qui étaient présents au sommet de Dublin. Au-delà du simple établissement d’un réseau, le groupe fait aussi la publicité de certains projets en mal de financement. Notablement, la plupart des projets se rapportent au Moyen-Orient, y compris une « Contre-Campagne Anwar al-Awlaki » – Anwar al-Alwaki, un citoyen US d’origine yéménite, fut assassiné en septembre 2011 par les USA pour ses prétendues connexions avec al-Qaeda.

Mais le site web de « Against Violent Extremism » ne semble pas être présentement actif. La dernière mise à jour pour des projets en souffrance de fonds fut faite en septembre et la dernière annonce concernant le fonctionnement du site remonte à octobre.

Plus récemment, Foreign Policy rapportait en janvier que le Brookings Institute, l’un des plus anciens et plus influents think-tanks de Washington, DC avait nommé Google Ideas comme « le meilleur nouveau think-tank établi ces dix-huit derniers mois. » De telles accolades suggèrent raisonnablement que Google Ideas est porté à devenir un acteur majeur à l’avenir.

Source: http://english.al-akhbar.com/node/5222

Et: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,18676.0.html

Traduction française: http://www.wikileaks-forum.com/index.php/topic,19201.0.html



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