Algérie: Le Berbère et les barbares

Matoub LounesL’assassinat du chanteur Lounès Matoub ravive les vieilles rancœurs en Kabylie, région rebelle au pouvoir central et aux islamistes. Alors, la mère du troubadour assassiné a pointé le fusil vers le ciel et tiré deux coups de feu. Non pour défier l’au-delà ni par esprit de vengeance, mais pour célébrer la résurrection de Lounès Matoub, chanteur kabyle vénéré, tout juste enterré ce 28 juin devant la vaste demeure familiale, au pied d’un frêle cerisier. Car la tradition veut qu’on salue ainsi la naissance d’un garçon. En écho au geste maternel, les « patriotes » – miliciens civils – du village montagnard de Taourirt Moussa braquent leurs pétoires vers le firmament et criblent de plombs de chasse la moiteur d’un dimanche étouffant. Puis Malika, la soeur du rebelle défunt, tente d’apaiser depuis la terrasse la foule révoltée. « Lounès est revenu, lance la cadette aux cheveux de jais, vêtue de l’ancestrale robe brodée aux couleurs chatoyantes. Il dort. Laissez-le reposer. Desserrez votre étreinte. Partez dans le calme. Il a besoin d’air: les balles des tueurs brûlent encore. »

La cohorte des fidèles ne prendra la route de Tizi Ouzou (110 kilomètres à l’est d’Alger) qu’après avoir entendu l’un des titres du prochain album de leur martyr, féroce parodie de Kassamen – Je fais serment – l’hymne national algérien. « C’est leur dieu, avance Malika. Eux savent que les éclipses ne durent pas. » Un chanteur est mort. Un mythe a vu le jour. Le culte a déjà son mausolée, cette tombe de terre fraîche, et ses disciples, les centaines de milliers de jeunes Kabyles venus en procession jusqu’au hameau, entassés dans des autobus, des fourgonnettes et des camions-bennes. Beaucoup ont marché des heures sous le cagnard, foulant l’asphalte du virage où, trois jours plus tôt, un commando de maquisards islamistes embusqué a mitraillé la Mercedes de Lounès, achevé à bout portant. Le credo, lui, s’ébauche au gré des banderoles et des slogans scandés rageusement, reflet fidèle des thèses du « saltimbanque » qui flétrissait avec un égal acharnement le régime et les fous d’Allah. « Pouvoir assassin! Zeroual assassin! Ouyahia traître! » Voilà pour le président élu, Liamine Zeroual, son Premier ministre – de souche kabyle – Ahmed Ouyahia, accusés de museler la culture berbère et sa langue, le tamazight, mais aussi de pactiser avec l’intégrisme. Ni l’un ni l’autre n’ont d’ailleurs eu le moindre mot de compassion pour Lounès et les siens. « L’arabo-islamisme, le plus court chemin vers l’enfer », voilà pour les forcenés du jihad. « Matoub éternel » ou « La lumière aura un jour raison des ténèbres », voilà de quoi entretenir la flamme des militants. Deux ennemis, une colère: Malika Matoub invitera les fans de son aîné à associer dans leurs anathèmes les Groupes islamiques armés (GIA) aux autorités.

Sur le pare-brise poussiéreux d’une voiture échouée, telle une épave, sur la route de Taourirt Moussa, un doigt vengeur a tracé cette formule: « Vive Matoub. A bas les Arabes! » L’hostilité s’avère massive, parfois haineuse. Un marcheur dégaine sa caméra vidéo? Aussitôt, sa voisine se plante face à l’objectif et hurle un déluge d’injures racistes. « On ne se laissera pas arabiser! » Tel fut le cri de ralliement des émeutiers qui, au lendemain du meurtre, ont saccagé Tizi Ouzou ou, plus à l’est, Béjaïa. C’est qu’aux yeux des berbérophones – 25% de la population algérienne – la loi d’arabisation, en vigueur à compter du 5 juillet, relève de l’agression. Soucieux de ménager la « famille révolutionnaire », à commencer par les vétérans du Front de libération nationale (FLN) et leurs ayants droit, autant que de rallier la clientèle intégriste, le pouvoir a exhumé un texte voté en 1991 et sagement gelé par l’ancien président Mohamed Boudiaf, tombé voilà six ans sous les balles des adeptes de l’Etat islamique. En clair, il s’agit d’instaurer, sous peine de sanctions, l’usage exclusif de l’arabe dans l’administration et l’enseignement. Une idée neuve? Pas vraiment. En 1968, le président Houari Boumediene signa un décret analogue. Nul n’est dupe. En privé, les promoteurs de cette réforme la jugent vouée à l’échec. Et admettent combien le pays peine à forger une identité nationale respectueuse de sa diversité culturelle. « La politique linguistique officielle, écrit l’universitaire Gilbert Grandguillaume, procède par contrainte et par exclusion. D’un côté, elle impose une langue, alors qu’il convient de la faire aimer. De l’autre, elle relance l’anathème sur les langues parlées, notamment le berbère et le français (…). Bref, l’arabisation tend à exclure toutes les langues sauf une. Celle que seul le pouvoir parle (1). » Et encore: une infime minorité d’Algériens maîtrisent l’arabe littéral.

Dictée par l’idéologie, la nouvelle législation vise donc l’idiome du colonisateur autant que le tamazight. Elle enterre aussi l’une des promesses de Zeroual. Si la Constitution concède aux Berbères le statut de « composants » de la personnalité algérienne, elle n’élève pas le tamazight au rang de langue nationale, comme l’exigent les ténors politiques kabyles, prompts à dénoncer la « loi scélérate ». Et voici que le meurtre de Lounès Matoub transforme le coup bas en complot. « Etrange amalgame, objecte une architecte algéroise. On oublie un peu vite qu’Ouyahia, qui est kabyle, met en oeuvre une arabisation récusée par Boudiaf, qui ne l’était pas. » Il n’empêche: la rancoeur est si profonde que la conjugaison du crime et de la loi suffit à embraser la région, rebelle par nature au pouvoir central. Le 26 juin, au lendemain de la mort de l’idole, la stupeur et le chagrin font place à la colère. Notamment devant la morgue de l’hôpital Mohamed-Nedir, où repose le corps de Lounès. Fureur dévastatrice, mais ciblée. Armés de pierres et de barres de fer, des bandes de jeunes prennent d’assaut les édifices publics de Tizi Ouzou. Le palais de justice, l’agence d’Air Algérie, les banques, le supermarché…

Deux lycéens sont tués par balles

Pas une enseigne, pas un panneau en arabe n’échappe aux casseurs. Le scénario hésite entre l’Intifada palestinienne et l’insurrection albanaise du printemps 1997. On abat les lampadaires. On dresse çà et là des barricades. On incendie bâtiments et véhicules. Les pneus enflammés dégagent d’âcres volutes de fumée noire. Le jour suivant, les insurgés de la Cité des genêts saccagent ce qui peut l’être encore. Longtemps passives, les forces de l’ordre recourent aux gaz lacrymogènes et aux « tirs de sommation ». Sommations fatales: deux lycéens sont tués par balles. L’un à Tizi, l’autre à Sidi Aïch, non loin de Béjaïa. C’est que la fièvre a gagné d’autres communes de Kabylie. Faut-il y voir l’effet des appels à la retenue de Malika Matoub et des leaders kabyles? Dimanche, jour des funérailles, un calme précaire régnait sur le centre-ville dévasté. Reste à effacer les stigmates du soulèvement, carcasses de voitures calcinées, façades noircies par le feu…

Il sera plus ardu de panser d’autres plaies. Celles qu’ouvre, chez les filles et les garçons nés sous Boumediene ou Chadli, l’assassinat du barde insoumis. « Avec lui disparaît l’unique repère que se reconnaissait la jeunesse kabyle, concède son ami, le psychiatre Saïd Sadi, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Il y aura désormais un avant et un après-Matoub. Coupable de trop de reniements, le pouvoir suscite un rejet a priori. » Peu avant l’inhumation, une poignée de rebelles a sommé le Dr Sadi de retirer de l’Assemblée les élus RCD et de prendre les armes. L’un d’eux lui a même tendu un fusil, l’invitant vainement à tirer un coup de feu symbolique. Nul doute que, dans ces jours de deuil et de rage, un discours trop conciliant saperait l’assise des partis kabyles.

Entier, intransigeant, provocateur, Lounès Matoub, 42 ans, incarnait jusqu’à l’excès le radicalisme de son public. « Sur le terrain de la cause berbère, admet l’un de ses intimes, c’était un extrémiste qui tolérait mal la contradiction. Et gare à quiconque lui faisait front! Même si, chez cet hypersensible, les brouilles ne duraient pas. » Partisan d’uneédérale, au sein de laquelle la Kabylie jouirait d’une ample autonomie culturelle et politique, le chanteur au verbe cru et à la voix râpeuse avait plaidé en vain pour le boycottage du scrutin législatif de juin 1997. Inutile de chercher au fil des chansons ou des entretiens la moindre concession. « Je ne suis ni Arabe ni obligé d’être musulman », écrivit-il en 1995 dans Rebelle (2), récit de son enlèvement par un commando islamiste. « Mon peuple, confiait-il alors à L’Express, refuse depuis le VIIe siècle, date de l’invasion arabe, de prostituer ses valeurs au nom de celles de l’islam (…). L’arabisation à outrance des années 70 a marqué le début de la descente aux enfers (3). » Quant à l’école algérienne, l’écorché vif qui se vantait de ne savoir ni parler ni écrire la langue officielle l’accusera maintes fois de « fabriquer des monstres qui éteignent les étoiles ». Allusion aux artistes et intellectuels exécutés par les tueurs islamistes. Il dédiera un refrain fameux – Kenza – à la mémoire de Tahar Djaout, écrivain et journaliste assassiné le 26 mai 1993. Intitulé Lettre ouverte au chef du gouvernement et à messieurs les Députés, le pastiche de l’hymne national résonne comme l’ultime témoignage de son goût pour l’outrance. Et aux oreilles de maints Algériens comme le dernier sacrilège.

Né en janvier 1956 dans son cher village de Taourirt Moussa, à 25 kilomètres au sud de Tizi Ouzou, Lounès fut l’élève indocile des pères blancs. « Je leur dois, disait-il, d’avoir découvert la laïcité, la République, Voltaire et Baudelaire. » Mais c’est en écoutant sa maman fredonner des mélopées traditionnelles lors de veillées funèbres que le gamin, dont on dit qu’il bricola sa première guitare avec un bidon d’huile de moteur, devine sa vocation. De mariages en fêtes paysannes, il se taille une enviable renommée, au point d’enregistrer à 22 ans un premier album, Ayizem (Le Lion). Lounès chante alors la femme, la mer et la terre de Kabylie. Son répertoire se politise en 1980 sur fond de Printemps berbère, ce soulèvement étudiant réprimé dans le sang à l’université de Tizi. Le héros des « Imazighen » – hommes libres – figure parmi les animateurs du mouvement, aux côtés de Saïd Sadi et de Ferhat Mehenni, autre voix adulée.

Huit ans plus tard, il paie chèrement son engagement dans la révolte d’octobre. A l’heure où les chars de l’armée écrasent l’insurrection de la jeunesse algéroise, sonnant ainsi le glas de l’ère Chadli, Lounès convoie des tracts au coeur de la Kabylie. Sur un barrage, un gendarme lui lâche une rafale de kalachnikov dans l’abdomen. Opéré à 14 reprises, le chantre de la berbérité, franc buveur et fumeur impénitent, laissera sur le billard un peu de ses entrailles et beaucoup de sa santé. Banni du petit écran, le procureur ne baisse pas pour autant la garde. Et, le 25 septembre 1994, il tombe aux mains d’une phalange des GIA. Aussitôt, le Mouvement culturel berbère menace les ravisseurs d’une « guerre totale » si l’on refuse de libérer Lounès sain et sauf. Ce qui fut fait, au terme d’une détention de deux semaines, même si le commando, érigé en tribunal, a jugé cet « ennemi d’Allah » passible de la peine de mort. Le captif, lui, feint de se convertir et jure d’abandonner la chanson, pratique impie. Serment qu’il trahira trois mois plus tard au Zénith, à Paris.

Dès lors, le rescapé vivra le plus souvent en France, sous protection policière, sans pour autant renoncer à ces journées de temps à autre sur la terre natale. « C’était chez lui un besoin viscéral », souligne son ami Aomar Mohellebi, journaliste au quotidien Liberté. Au pays, Lounès circule sans escorte depuis son mariage avec Nadia, l’été dernier. « De toute façon, ils m’auront un jour, avait-il confié à un proche. Autant préserver mon intimité jusqu’au bout. » A l’évidence, le Lion des collines se savait en sursis. « Je préfère mourir pour mes idées que de vieillesse et de lassitude », répétait-il avec une sorte de fatalisme orgueilleux. Son compagnon Aomar n’a rien oublié des heures passées avec lui la veille du drame. « Ce n’était pas le Matoub que je connaissais, raconte-t-il. Comme si un pressentiment l’habitait. Lui d’ordinaire si volubile ne parlait guère, sinon pour commenter chacune des 12 chansons de son futur album, que nous écoutions sur cassette. Ensuite, il m’a ramené en voiture à Tizi, sans arme à portée de la main. Pas même celle que lui ont fournie les Français. Au moment de le quitter, je lui ai dit comme de coutume ??Que Dieu te protège ». Il a souri sans répondre. »

Impulsif, parfois tourmenté, le disparu emporte dans la tombe quelques rancunes tenaces. Jamais il ne pardonna à tels de ses anciens complices d’avoir mis en doute l’authenticité de son enlèvement. Et moins encore de l’accuser de s’être prêté à une mise en scène politique. Le scandale éclate en mai 1996, lorsque le fils de Taourirt Moussa accuse au micro de Beur FM l’illustre chanteur Lounis Aït Menguellet, coupable d’avoir gardé sur l’affaire un silence prudent, de « cotiser » au GIA sous l’empire de la peur. « Appel au meurtre », rétorque l’intéressé. Plus péremptoire, Ferhat Mehenni, l’ami d’hier, dénonce le « coup monté » de la séquestration. « L’épisode a meurtri Lounès, insiste un fidèle. Il en parlait sans cesse. C’était une obsession. »

Bien sûr, on peut imputer cette détestable querelle aux rivalités entre demi-dieux d’une même scène. Mais elle révèle plus encore l’âpreté des luttes fratricides qui minent la mouvance kabyle. On connaissait les invectives qu’échangent le RCD de Saïd Sadi, farouchement hostile à toute ouverture vers les islamistes, et le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed, partisan d’un « dialogue sans exclusive ». Tiraillé, le Mouvement culturel berbère s’est lui-même scindé en trois factions. Le MCB-Coordination nationale, proche du RCD; le MCB-Commissions nationales, acquis au FFS; et le MCB-Rassemblement national, de Mehenni. A quand un MCB-Canal historique? Quoique lié au Dr Sadi, Lounès Matoub s’est toujours montré rétif aux allégeances partisanes. « Je suis une grenade dégoupillée, aimait-il à dire. Si une formation tente de me manipuler, je lui explose entre les mains. » Là encore, les derniers enregistrements ont valeur de testament. Car le chanteur y dénonce le poison de la division.

Un crime « emblématique »

S’il se disait condamné, Lounès n’a jamais oublié qu’ici la Camarde guette aussi les humbles. « On peut être condamné à mort sans le savoir, répétait-il. Comme ces jeunes filles qui rejettent le voile et le ?mariage de jouissance? – version GIA du viol des villageoises enlevées – ou celles qu’on assassine sur le chemin de l’école. Comme ces jeunes, châtiés pour avoir accompli leur service national. Comme tant d’autres, coupables d’être parents d’un agent de police ou d’un magistrat, coupables d’avoir pris le bus. » Tandis que la planète s’émeut à juste titre d’un crime « emblématique », les sans-grade tombent par dizaines sous la lame des tueurs, malgré les ratissages spectaculaires de l’armée et des milices. En Kabylie, région où sévit Hassan Hattab, le rival de l’ « émir natio- nal » des groupes islamiques armés, Antar Zouabri. Mais aussi dans l’Ouest. Près de Saïda, dans la nuit du 24 au 25 juin, 17 anonymes périssent dans leur taudis, massacrés à la hache et au poignard. Parmi eux, un bébé de quelques mois, le crâne fracassé contre un mur. Et à El-Khemis, non loin d’Aïn Defla, un camion de volailles est intercepté à un faux barrage. Ses trois passagers sont égorgés, puis livrés aux flammes. Qui tirera pour ceux-là la salve de la renaissance?
1. Le Monde diplomatique, février 1997.
2. Stock.
3. L’Express du 19 janvier 1995.

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Cet article est publié quelques semaines après l’assassinat du chanteur et opposant Kabyle Matoub Lounes dont la commémoration du 15ème anniversaire d’assassinat aura lieu demain.

Source: http://www.lexpress.fr/informations/le-berbere-et-les-barbares_629583.html#PxdxZJb8SVW7hXdZ.99



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