Catastrophes estivales et occupation des cerveaux

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L’observation des oiseaux livre quelques secrets sur le mode d’existence de ces volatiles dont on devine les intentions et les moyens mis en œuvre pour se reproduire. Observons d’autres drôles d’oiseaux, les journalistes, les politiques et même les cadres de l’industrie que nous y décèlerons quelques traits de caractère du genre humain. Parfois proches de ceux observés en scrutant les occupations d’espace par les oiseaux mais aussi nombre de mammifères.

Les médias sont en ce moment très occupés par les catastrophes en tous genre, climatique mais aussi techniques, car cet été, un train a déraillé à Bretigny, puis un autre en Espagne, puis deux trains en collision en Suisse et pour l’Italie, un car dans le ravin et beaucoup d’interrogation. La presse outrepasse son objectif d’informer et de rassembler des faits. Bien souvent, elle se prend à faire le travail d’un juge mais comme les journalistes n’ont pas la formation adéquate, l’enquête médiatique est plus proche des aventures de Tintin et Milou. L’autre soir, en contrebas du viaduc près de Naples, un envoyé spécial a montré à la caméra un boulon de fixation de la rambarde. Il était rouillé alors p’tet bien que s’il avait été en bon état, le car serait resté sur le viaduc… no comment.

L’été meurtrier avec ses accidents est un signe des temps médiatiques. On y voit des catastrophes avec des envoyés spéciaux vite dépêchés sur les lieux comme pour occuper le terrain, chaque chaîne voulant montrer qu’elle est au plus près de l’événement, quitte à ne rien dire de plus que les autres médias. L’autre jour, une jeune journaliste se trouvait face à la mer sur une improbable plage de l’Hérault, livrant les chiffres officiels des noyades, comme si elle venait d’interroger le secouriste lambda qui, n’en doutons pas, connaît par cœur le nombre de noyés, en mer, à l’océan, dans les lacs, les piscine, avec les chiffres pour comparer les années. Non, les chiffres sont dans les données que la rédaction du JT a pu se procurer et la sobriété eut consisté à annoncer les chiffres depuis le studio de la chaîne publique.

Mais les médias sont mus par une toute autre intention, celle d’occuper le territoire des faits médiatisés pour montrer leur présence et conférer à l’information un indice de réalité que le reportage n’aurait pas s’il n’était qu’un film tourné puis monté dans les studio et présenté par le grand ordonnateur de la messe du JT. Parfois, ces scènes relèvent du comique, comme ce jour où un journaliste se tenait devant le motel où aurait été vu Dupont de Ligonnès. Pour peu, le téléspectateur aurait pu imaginer que l’intéressé se trouvait dans les parages et si ça se trouve, dans les toilettes du motel, à quelques dizaines de mètres de l’envoyé spécial. Autre anecdote qui m’a été rapportée, celle d’un journaliste causant en direct depuis le désert, annonçant que derrière lui se déroulaient de terribles combats. Ce qui n’était pas faux, sauf que pour aller « derrière » observer les hostilités, il fallait parcourir des centaines de kilomètres.

Longtemps après les conquêtes impériales, de Athènes à Rome, puis les guerres modernes visant à découper le monde, la tactique d’occupation du terrain est devenue un motif presque universel, la marque d’un pouvoir, celui de l’extension, de la présence. Pas forcément pour contraindre les populations ou étendre ses parts de marché. La présence se veut symbolique, elle est devenue un signe, avec toutes des agences bancaires disséminées dans les villes dont le nombre augmente alors que la qualité des services diminue. Présence pour rassurer et là, on se situe dans le champ politique. Depuis quelques années, les ministres disposent d’une feuille de route pour les vacances.

Cette spécialité mise en place avec un grand sérieux par Sarkozy a été reprise par le président Hollande incitant les ministres à prendre peu de vacances et à rester mobilisé. Ce qui signifie ne pas vraiment profiter des vacances. Surtout ne pas s’éloigner du territoire français car il est nécessaire d’être joignable et disponible en cas d’événement marquant. Pourtant, en cette période estivale, surtout en France, les activités ordinaires cessent, hormis les urgences et le tourisme. Mais on ne sait jamais, un train peut dérailler, un bus s’éclater dans un ravin, une tempête faire quelques morts, un incendie occasionner des drames et des dégâts et une canicule affoler les autorités sanitaires. Je n’ose pas évoquer une facétie du virus H5N7.

Le citoyen s’interroge sur la nécessité de la présence d’un ministre lorsqu’une catastrophe se produit. Un ministre ne fera aucun miracle, ne sauvera aucune vie et même que selon des dires des secouristes, une venue ministérielle ne fait que perturber l’organisation des secours car il faut gérer le déplacement, les médias, avec les incontournables gardes du corps. La présence ne sert pas les secours mais elle veut rassurer le téléspectateur qui est devant son écran. Parfois, on peut s’interroger sur ces vacances contraintes des ministres. Le gouvernement demande des efforts aux Français, il y a la crise, la rigueur, alors ces ministres privés de vraies vacances, on se demande si ce n’est pas une sorte de punition symbolique permettant à la conscience citoyenne populiste d’être partiellement sevrée de sa sourde colère.

Quoi qu’il en soit, nous assistons à la montée en puissance de ce dispositif d’occupation des cerveaux par les gouvernants en place et même quelques célébrités à qui les chaînes offrent du temps d’antenne. Les gouvernants socialistes ne font qu’emprunter les sillons tracés par les ministres de Sarkozy qui eux-mêmes ont accentué les « traits médiapolitiques » déjà présents. La prise des cerveaux citoyens n’est ni de gauche ni de droite. Elle repose sur un ressort humain qu’on trouvera dans une version instinctive chez nombre d’animaux et notamment les mammifères. Il faut occuper l’espace. A l’ère où les territoires nationaux sont pratiquement définitifs, l’occupation se fait par d’autres moyens et notamment les médias qui eux aussi, tentent d’occuper le terrain dès qu’il ne passe un événement classé top info.

Les hauts représentants de l’Etat se greffent à tous les grands événements « marquant » nos existences car ils sont médiatisés. Une tempête, une catastrophe, un fait divers tragique dans une école, un énorme incendie, une fermeture d’usine, quelques règlements de comptes avec des morts et voilà les ministres dépêchés et parfois un président. La peine doit être partagée par tous à l’ère des médias compassionnels. Et quand ce sont de grands événements sportifs ou culturels, il faut une présence étatique, comme si la gloire d’une équipe était due à une ministre ou comme si un opéra spectaculaire avait été mis en scène par les service de la culture dirigés par la ministre. Une tragédie dans le monde, une star ou un grand écrivain qui décède, un champion olympique et voilà que notre président condamne, salue, félicite, congratule par communiqué interposé.

L’expansion des ego n’a pas de limites. L’homme est une espèce dont la visée est téléologique et dans le télos, il y a notamment le ressort expansionniste, qu’on trouve hypertrophié chez les grands dirigeants mais qui est plus répandu qu’on ne le pense. Le métaphysicien du véda y verra la marque de l’un des trois gunas, rajas, celui qui est dirigé vers le monde et détermine l’avidité pour percuter le milieu, quitte à le vampiriser parfois.

Article de Bernard Dugué



Catégories :Médias

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