Syrie : une escalade aveugle vers la guerre

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Dans un isolement diplomatique sans précédent, souligné par le sommet du G20, les États-Unis et la France s’apprêtent à frapper le régime syrien. Cette aventure s’engage sans qu’aucune réponse soit apportée aux questions complexes que pose le conflit syrien, et alors que les buts de guerre varient d’un jour à l’autre.

Le premier ministre italien l’avait souligné. Le sommet du G20 était « la dernière occasion » de construire une discussion – à défaut de compromis – sur la crise syrienne. La discussion à peine ouverte fut fermée. Ce fiasco politique fait maintenant place à une escalade vers une intervention militaire contre le régime syrien, dont tout laisse penser à ce stade qu’elle pourrait dégénérer en une vaste guerre régionale impliquant une partie de l’Occident.

Car, un à un, les éléments se mettent en place qui rendent possible la catastrophe : l’isolement diplomatique des États-Unis et de la France ; par contrecoup, un durcissement de la Russie mais aussi de l’Iran (sans parler du Hezbollah) ; des objectifs de guerre qui, côté américain, semblent avoir changé ; une Europe désintégrée par l’initiative solitaire de François Hollande ; une ONU comme effacée ; le régime d’Assad qui réorganise à grande vitesse ses capacités de défense ; une ou des rébellions syriennes qui comptent bien s’appuyer sur une opération américano-française pour en finir avec le régime et ne pas s’égarer dans de longues négociations.

  • C’est donc une dangereuse montée aux extrêmes de chacun des acteurs du conflit qui est en train de se produire, la perspective de la guerre radicalisant les positions inconciliables. Ces derniers jours, Américains et Français expliquaient au contraire qu’une opération « limitée de frappes ciblées » amènerait les parties à s’asseoir à une table de négociation. Avant même le début d’un engagement militaire, la dynamique est d’ores et déjà inverse, menaçant de déboucher sur une déflagration aux conséquences incalculables.
  • 1. Un isolement diplomatique sans précédent

« Nous ne sommes plus dans le cadre d’une guerre civile en Syrie, note – sous anonymat – un officiel américain cité par le New York Times. Nous sommes dans une guerre régionale dont le champ de bataille est la Syrie. » Paris et Washington en ont-ils pris la mesure ? Sourds aux inquiétudes de leurs alliés, n’écoutant pas les avertissements de grands pays émergents (Afrique du Sud, Brésil, Inde), refusant d’explorer dès maintenant les pistes d’un règlement politique, leur détermination à conduire une intervention militaire les laisse dans un stupéfiant isolement dont profite à plein la Russie.

Car il faut remonter à 1956 et à la calamiteuse expédition de Suez pour trouver une configuration diplomatique semblable. Il s’agissait alors pour la France et le Royaume Uni, et contre l’avis de tous, de “punir” le régime égyptien de Nasser après la nationalisation du canal de Suez. L’aventurisme du socialiste Guy Mollet et du conservateur Anthony Eden, avec le soutien d’Israël, fut stoppé net sous la pression conjointe des États-Unis et de la Russie.

Le socialiste Hollande et le démocrate Obama préparent-ils un Suez à grande échelle dans un Proche-Orient devenu poudrière ? L’un et l’autre assurent travailler à la constitution d’une « large coalition ». Qui les soutient, sans pour autant s’engager militairement ? L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, la Turquie, le Danemark, l’Australie, Israël. Il y aurait également, dit-on au Quai d’Orsay, la Croatie, la Grèce, la Lettonie, la Roumanie, Chypre et le Maroc…

En regard de cette maigre liste, aucun des acteurs importants, ayant participé à des interventions militaires ces vingt-cinq dernières années, ne soutient cette opération. Le Royaume Uni, par la voix de son Parlement, a dit non. L’Allemagne, appuyée par la grande majorité des pays européens, ne veut pas sortir du cadre de l’ONU. L’Union européenne estime qu’« il n’y a pas de solution militaire ». L’Otan exclut toute participation. L’Italie en appelle elle aussi à l’ONU, l’Espagne demande la prudence, le Canada est en retrait, le Japon veut une solution politique. Et il y a bien sûr l’ONU, son secrétaire général Ban Ki-moon ayant répété, jeudi, qu’une « solution politique est le seul moyen d’éviter un bain de sang ».

  • 2. L’ONU et le risque de désintégration d’un système de sécurité international

La rupture est consommée. Mettant en avant le blocage continu de la Russie au conseil de sécurité, Français et Américains ont décidé de s’affranchir des Nations unies et de la légalité internationale. « La Russie continue de prendre le conseil de sécurité en otage, a assené jeudi l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Samantha Power (voir la vidéo ci-dessus), il n’y a plus de chemin possible » vers un compromis au sein de cette instance.

Au-delà du blocage russe – et chinois –, jamais depuis un quart de siècle une intervention militaire n’a été annoncée dans un tel dédain de l’organisation internationale. Français et Américains mettent en avant l’exemple de la campagne du Kosovo, en 1999, engagée sans l’accord du conseil de sécurité. C’est une comparaison fallacieuse, tant cette intervention – d’ailleurs conduite par l’OTAN et appuyée par la quasi-totalité de l’Europe – venait après des années de résolutions de l’ONU, de négociations diplomatiques, de travail auprès de la Russie qui, d’ailleurs, finira par lâcher Milosevic (à lire ici une tribune d’un ancien conseiller de Clinton «Pourquoi la Syrie n’est pas le Kosovo»).

Même le déclenchement de la guerre d’Irak par George Bush, en 2003, avait donné lieu à des mois de bataille diplomatique à l’ONU. Le rapport de la mission d’inspection sur les armes de destruction massive conduite par Hans Blix fut âprement débattu. Des résolutions tentèrent d’éviter le recours à la guerre. Bush décidait in fine de passer outre le conseil de sécurité mais prenait soin, dans le même temps, de construire une large coalition (plus de quarante pays). On sait par ailleurs le désastre de cette guerre menée hors mandat de l’ONU.

Enfin, il faut rappeler que l’intervention en Libye, en 2011, qui a provoqué la chute de Kadhafi, combinait ces deux éléments clés : une forte coalition (Royaume-Uni, France, États-Unis, Italie, OTAN, soutien européen et soutien de la Ligue arabe) ; et une résolution du conseil de sécurité l’autorisant.

Tir d'un missile Tomahawk depuis un navire de guerre américain.Tir d’un missile Tomahawk depuis un navire de guerre américain.© (dr)

Cette fois, et avec une brutalité politique qui peut même en remontrer à George Bush, deux pays choisissent de balayer l’organisation garante de la légalité internationale. A-t-on bien pris la mesure d’une telle décision ? Que le conseil de sécurité, instance des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et des puissances nucléaires, soit imparfait, impuissant trop souvent (le génocide rwandais, les guerres de Tchétchénie, la RDC-Congo), est une plate évidence. Sa réforme, annoncée depuis vingt ans, est d’ailleurs en panne, aucun des cinq membres permanents ne voulant partager son pouvoir et, en premier lieu, son droit de veto. Mais il demeure “le moins mauvais des systèmes” dans un monde aujourd’hui largement redessiné par les dynamiques complexes portées par les révolutions arabes.

Par ailleurs, mettre en avant le blocage russe (réel et participant aujourd’hui de cette escalade vers la guerre) ne suffit pas à l’expliquer. Or plusieurs experts, et pas seulement les Russes, estiment que dans les multiples cycles de négociations menés depuis deux ans, les puissances occidentales, convaincues qu’elles étaient d’une chute imminente du régime de Bachar al-Assad, n’ont pas construit les conditions d’un possible accord avec Moscou, écartant l’Iran comme des représentants du régime syrien. D’où le rejet par la Russie de tout projet de résolution au conseil de sécurité.

Des buts changeants

  • 3. Quels buts de guerre, quel “jour d’après” ? La liste des questions sans réponse

Les buts de guerre ont-ils déjà changé ? On se souvient de la dynamique créée par l’intervention en Libye. Il ne s’agissait à l’origine que de créer des zones d’interdiction aérienne et de protéger les populations contre d’éventuels massacres : le résultat fut la chute et la mort de Kadhafi ainsi qu’un changement de régime.

Dans le cas syrien, Américains et Français se sont défendus de toute stratégie de « regime change », c’est-à-dire de renversement du dictateur de Damas. Une réponse limitée, proportionnée, ciblée et dissuasive, a-t-il été dit. « Un avertissement », a répété Jean-Marc Ayrault pour que le régime de Damas renonce à l’usage d’armes chimiques et accepte de négocier. Or les Américains sont en train de revoir leurs objectifs. Quand il n’était pas question, il y a quelques jours, de changer véritablement l’équilibre des forces en Syrie, il s’agit désormais de « dégrader significativement les capacités militaires » de Bachar al-Assad, a expliqué jeudi le Pentagone.

L’administration américaine répondait ainsi à un torrent de critiques et d’interrogations : des frappes limitées, pour quoi faire ? Et en quoi dissuaderaient-elles un régime prêt à tout, donc sans doute au pire, pour se sauver ?

Le président Obama a ainsi demandé au Pentagone de revoir ses plans d’intervention et d’élargir l’opération initialement prévue. Selon le New York Times, la liste première de 50 cibles a été allongée. Les tirs de dizaines de missiles Tomahawk pourraient être relayés par une offensive aérienne et une campagne de bombardements conduite par des avions américains et français. Les frappes viseraient les unités militaires en charge des armements chimiques, les aéroports, les sites de défense anti-aériens ainsi que les sites de commandement de l’armée syrienne. Bachar al-Assad, profitant du délai précédant une intervention, réorganise et “déménage” stocks d’armes, centres de commandements, unités d’élite, multipliant donc les cibles potentielles.

Ainsi l’opération se profile déjà très différente de celle qui fut présentée aux opinions comme aux parlementaires. Cette dynamique de guerre rend plus urgente encore la nécessité pour le pouvoir américain et l’exécutif français de s’expliquer par le menu s’ils veulent espérer convaincre l’opinion.

Car les questions s’accumulent face à des réponses floues ou dilatoires.

 

1. Est-il vraiment impossible de construire un consensus sur la responsabilité directe du régime d’Assad dans l’utilisation d’armes chimiques ? Pourquoi, plutôt qu’un rapport de cinq pages de synthèse, ne pas rendre publics des éléments matériels de preuves : script des enregistrements de communications de militaires syriens, analyses scientifiques des échantillons collectés sur le terrain ; photos satellites ?

2. Quels sont les termes de l’analyse qui conduit Washington et Paris à affirmer que des frappes « dissuaderont » Assad de recommencer ?

3. Quelles sont les analyses des militaires sur les capacités de représailles du régime syrien ?

4. Quelles sont les garanties que l’opération militaire sera « limitée » ?

5. Y a-t-il une estimation des dommages collatéraux sur la population civile d’une telle campagne ?

6. Pourquoi le Hezbollah, aujourd’hui engagé sur le champ de bataille syrien, serait-il dans l’incapacité de récupérer des armes chimiques ? Quelles sont les garanties qu’il ne mette pas le Liban à feu et à sang ou ne s’en prenne à Israël ?

7. Comment la Russie, l’Iran mais aussi les milices chiites irakiennes peuvent-elles répondre à une telle intervention ?

8. Comment et par qui, jusqu’à aujourd’hui, ont été armées les forces rebelles syriennes ? Comment distinguer entre l’Armée syrienne libre, des forces kurdes, les combattants islamistes, les groupes liés à Al Qaïda ? Comment armer les uns et pas les autres ?

9. Quels ont été les rôles de l’Arabie saoudite et du Qatar. Comment s’impliqueraient-ils dans une telle opération militaire ?

10. Pourquoi la France n’a-t-elle pas convoqué un conseil européen extraordinaire ou, à tout le moins, une réunion en urgence des ministres européens des affaires étrangères ?

11. Pourquoi une politique de sanctions drastique (gel des avoirs, interdiction de voyager, embargo) n’a-t-elle pas été mise en place depuis des mois ?

12. Pourquoi Bachar al-Assad et les principaux dirigeants et militaires syriens ne sont-ils pas inculpés de crimes de guerre et crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale, dont la mission est justement de « punir et sanctionner » ?

L’avertissement d’International Crisis Group

A-t-on entendu des réponses précises à ces questions simples (et il pourrait y en avoir bien d’autres) ? La pauvreté du débat parlementaire français du 4 septembre (lire ici) a interdit de seulement les aborder. Elles ne sont pourtant que le préalable à un autre débat autrement décisif et qui porte sur l’après-Bachar al-Assad. Cette intervention militaire, assurent Paris et Washington, doit être le prélude à la mise en place d’une solution politique.

François Hollande accueilli par Vladimir Poutine au sommet du G20.François Hollande accueilli par Vladimir Poutine au sommet du G20.

Qu’a-t-il été dit de cette solution politique ? Rien, à ce jour, sauf la volonté de mettre autour d’une même table les différents acteurs du conflit. Assad, affaibli, s’en remettrait à la négociation. Rien ne permet de l’affirmer. Jeudi, l’ambassadrice américaine aux Nations unies a d’ailleurs enterré le seul embryon de processus politique existant, la conférence de Genève-II, repoussée depuis plusieurs mois et où devait se discuter une transition politique. Dans les conditions de blocage actuelles, aucune avancée n’est à attendre de ce côté, a-t-elle noté.

Or c’est bien cette trame d’un possible règlement politique qui manque cruellement aujourd’hui à la France comme aux États-Unis. Dans un document remarquable (à lire intégralement ici), le centre d’études International Crisis Group met en garde contre les risques d’une guerre sans fin. Réputé et influent, d’ordinaire peu suspect de pacifisme et plutôt en phase avec les politiques des démocrates américains, l’ICG pointe l’extrême complexité de la situation. Des frappes militaires « renforceraient davantage l’incertitude qui caractérise un conflit au bilan humain extrêmement lourd, qui se déroule dans une région au bord de l’implosion. Les conséquences seront très certainement imprévisibles. » Une telle guerre « pourrait entraîner une escalade de la violence en Syrie dans la mesure où le régime pourrait se venger contre les rebelles, tandis que l’opposition pourrait tenter de saisir cette occasion pour en tirer profit et améliorer ses positions ».

Surtout le risque est qu’une telle intervention ferme les voies déjà très étroites d’un règlement politique négocié. Il faut, insiste l’ICG, « d’une part, élaborer un compromis politique réaliste, et d’autre part, solliciter la Russie et l’Iran afin de susciter leur intérêt, qui n’est pas de s’embourber dans un conflit sans fin qui semble s’aggraver sans cesse ». Démarches que se sont jusqu’à maintenant refusés à faire la France et les États-Unis. « La seule issue est politique. Chaque partie doit faire des concessions importantes et réduire ses exigences. Seul un compromis qui protégerait les intérêts de toutes les parties au conflit syrien et qui refléterait, plutôt que d’altérer, le rapport de force régional, permettra de sortir de la crise », ajoute le centre d’études. Dans un rapport datant de juin (il est à lire ici), l’ICG soulignait combien les « métastases » de la guerre civile syrienne se propageaient dans toute la région et combien les différentes factions combattantes de la rébellion avaient des intérêts divergents.

« Il faut faire bouger les lignes », disait avec assurance Laurent Fabius en début de semaine. Après deux ans d’inaction ou de faible mobilisation, la politique de la canonnière aujourd’hui annoncée risque d’abord d’ajouter la catastrophe au désastre syrien déjà là (plus de 100 000 morts et un pays détruit). Ou alors, il faut que l’exécutif français nous explique en détail les vertus de ce qui est aujourd’hui une aventure militaire.

http://www.mediapart.fr/journal/international/060913/syrie-une-escalade-aveugle-vers-la-guerre?onglet=full

 



Catégories :International

1 réponse

  1. Tiens on ne parle plus du milliard de dollars que FH est allé chercher à Ryad. En échange de quoi ?

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