La voix d’une nonne soulève le scepticisme sur l’usage de gaz chimiques par la Syrie

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Mère Agnès Mariam el-Sabir – Photo Andrea Bruce/New York Times

Par Ben Hubbard, le 21 septembre 2013

ADONIS, Liban – Alors que le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov cherchait à étoffer ses arguments selon lesquels les rebelles auraient perpétré les attaques chimiques du 21 août près de Damas, il orienta l’attention vers le travail d’une bonne sœur de naissance libanaise de 61 ans, qui avait conclu que les vidéos horrifiantes montrant des centaines de victimes mortes ou agonisantes, dont beaucoup d’enfants avaient été fabriquées d’avance afin de fournir un prétexte à une intervention étrangère.

« M. Lavrov est une personne intelligente, » a dit la nonne, Mère Agnès Mariam de la Croix, arborant un large sourire lors d’une interview récente dans cette ville montagnarde du Liban. « Il n’accolera jamais son nom à qui que ce soit racontant des bêtises. »

La Mère Agnès, qui vit en Syrie depuis des années, n’a aucune expertise ou formation en criminologie d’armes chimiques ou en cinématographie, et bien qu’elle se soit trouvée à Damas au moment des attaques, elle ne rendit pas visite aux sites et n’interviewa pas les victimes. Pour autant, ses allégations – elle ne dit pas qui a fait les vidéos – ont singulièrement relevé son statut naguère modeste de mère supérieure depuis longtemps installée du Monastère de St. Jacques le Mutilé, un monastère catholique grec melkite du centre de la Syrie.

Désormais, elle est applaudie par les supporters du président syrien Bachar al-Assad, comme championne de discours qui ressemblent aux siens propres, et traînée dans la boue par le activistes de l’opposition qui soupçonnent que le gouvernement soutient son travail en tant qu’ambassadrice officieuse.

Certains groupes prêchant le droit international voient la référence de M. Lavrov envers une nonne sans formation comme une marque de désespoir.

« Le fait que le gouvernement russe compte sur l’évaluation de cette femme sur ce qui s’est passé démontre tout simplement le manque de preuves derrière leurs arguments, » a dit Lama Fakih, une chercheuse syrienne de Human Rights Watch. « Elle n’est pas un expert en arts militaires. »

Il existe d’autres ombres autour de Mère Agnès. Elle a aidé des journalistes étrangers à obtenir des visas, suggérant une confiance de la part du gouvernement. La veuve et deux collègues de Gilles Jacquier, un journaliste français tué à Homs l’année dernière, ont publié un livre dans lequel ils suggèrent qu’elle avait conspiré à lui préparer un piège mortel sur les ordres du gouvernement syrien.

Elle a porté plainte pour diffamation, a nié tous liens avec le gouvernement et n’a pas parlé publiquement en faveur de M. Assad lui-même. Elle avait critiqué la Syrie pour son occupation du Liban qui avait pris fin en 2005 et affirmé que des hélicoptères gouvernementaux avaient frappé près du monastère de St. Jacques à trois reprises, provoquant des dommages. son seul intérêt, dit-elle, est ce qui est meilleur pour les Syriens – elle poursuit en disant qu’il s’agit pour les puissances étrangères de ne pas interférer afin que les Syriens puissent régler leurs problèmes.

« Ce n’est pas de la politique, » dit-elle. « C’est humanitaire. »

Elle a refusé de dire qui, selon elle, a produit les vidéos qu’elle a dénoncées comme fausses, ou qui aurait pu conduire ces attaques. « Je ne peux incriminer, et je n’incriminerai pas, » a-t-elle dit. Mais elles soupçonne que certains des enfants dans les vidéos aient été enlevés par des combattants d’al-Qaïda dans des villages alaouïtes à plus de 240km de distance – une opinion également exprimée par les officiels syriens.

Vêtue d’une ample robe brune, d’une guimpe blanche, d’un voile noir et de sandales en caoutchouc, portant une grosse croix autour du cou, Mère Agnès décrivit une vie dévote qui jusqu’à récemment était restée à l’écart de la politique moyenne-orientale.

Née sous le nom Marie Fadia Laham à Beyrouth, elle fut éduquée par des bonnes sœurs françaises. Le décès de son père alors qu’elle avait quinze ans la laissa avec des « questions existentielles ».

« Ceci m’amena à devenir une hippie, » concède-t-elle avec un sourire.

Elle s’attacha à des étrangers venus au Liban pour les drogues – « La marijuana du Liban est la meilleure du monde, » dit-elle – et voyagea en Inde et au Tibet avant de rentrer dans les ordres. À 19 ans, dit-elle, elle est devenue nonne de l’ordre des Carmélites, où elle a passé les 22 années suivantes. Dont une bonne partie fut vécue pendant la guerre civile de 15 ans du Liban, au cours de laquelle elle aida à déplacer des familles, selon ses dires.

Elle finit par déménager en Syrie, devenant la Mère Supérieure du monastère de St. Jacques et supervisant une communauté de 3 moines et 12 nonnes dans la ville de Qara, dans le diocèse de Homs.

Le soulèvement qui a commencé en Syrie en 2011 a quelque peu versé dans le monastère au départ, au travers d’histoires racontées par des laboureurs musulmans, a dit Mère Agnès. Mais elle s’y trouva davantage immergée plus tard dans l’année lorsqu’elle commença ses propres recherches.

Grâce à des conversations tenues avec des Syriens et du clergé à travers le pays, dut-elle, elle découvrit à la lumière « le faux drapeau du Printemps Arabe ». Plutôt qu’un soulèvement populaire venant de citoyens mis en rage par la stagnation économique et l’oppression politique, dit-elle, elle trouva une conspiration concoctée par des puissances internationales avec pour vue la destruction de la Syrie.

Elle affirme que les répressions brutales de la part du gouvernement ont été inventées par les médias de masse, et elle renie la lente transformation du mouvement de l’opposition en soulèvement armé, affirmant que les rebelles s’étaient précipités dans la violence. Tout en concédant que certains contestataires étaient armés de bonnes intentions, elle affirme que le conflit a été alimenté par des puissances étrangères, comprenant Israël, l’Arabie Saoudite, les Frères Musulmans et al-Qaïda. Elle mit en exergue la situation actuelle de la Syrie, avec plus de 100000 morts, des tensions sectaires amères et les djihadistes prenant le contrôle de pans entiers de territoire, comme preuve qu’elle avait toujours eu raison.

« Ce qui s’est produit c’est l’interférence de la moitié du monde dans les affaires internes de la Syrie, infiltrant le pays avec des combattants étrangers, recyclant al-Qaïda et mettant la population sous la menace, » assène-t-elle, ajoutant que le monde avait failli à la Syrie. « Nous sommes ici, et nous n’avons rien réussi. Nous avons détruit la Syrie. »

Elle a payé le prix pour son franc-parler. L’an passé, des rebelles proches du monastère l’ont avertie que des combattants extrémistes projetaient de la kidnapper, et l’ont aidée à s’enfuir, dit-elle. Elle n’est pas encore rentrée.

Après les attaques chimiques du mois dernier, dit-elle, elle s’est enfermée dans une chambre d’hôtel de Genève et étudié les vidéos des morts sur son ordinateur, ne dormant que par courts intervalles et ne vivant que d’eau. « C’était comme une descente en enfer, » se souvient-elle. Elle dit qu’elle avait soumis ses découvertes à des diplomates étrangers et des responsables du Conseil des Nations Unies sur les Droits de l’Homme dans un rapport de 50 pages qui soulignait ce qu’elle considère être des incohérences flagrantes dans les vidéos, et demandé pourquoi il y avait si peu d’images de femmes et d’enterrements. M. Lavrov la cita quelques jours plus tard.

Son travail lui gagna également des louanges de la part des supporters de M. Assad. Beucoup d’entre eux figurent dans la minorité chrétienne de Syrie, uqi constitue 10 pour cent de la population et s’est pour la plus grande part gardée hors du conflit. Beaucoup craignent qu’une victoire de l’opposition majoritairement sunnite les laisse sans havre dans le pays, et se sont dévolus à M. Assad.

« Elle est une patriote, elle aime la Syrie et la Chrétienté, elle se tient droite et n’a jamais peur de dire la vérité, » a dit une femme chrétienne de 30 ans jointe par téléphone à Damas et qui ne nous a donné que son prénom, Alissar, pour des raisons de sécurité.

Mais Sid Ahmed Hammouche, un reporter suisse qui a aidé à écrire le livre qui accuse Mère Agnès de complicité enddans le décès de son collègue, la voit différemment. « Elle défend le régime et joue la carte chrétienne, » dit-il. « Nous savons tous que Bachar voulait jouer la carte chrétienne, et le veut toujours. »

Aurélien Breeden a contribué à la rédaction depuis Paris, Andrew Roth depuis Moscou, et un employé du New York Times depuis Beyrouth, au Liban.

Source: http://www.nytimes.com/2013/09/22/world/middleeast/seeking-credible-denial-on-poison-gas-russia-and-syria-turn-to-nun.html

 



Catégories :International

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