Diabolisation et castration, bienvenue dans la pensée eunuque !

Écouter en audio J’ai comme l’impression que l’époque est à la diabolisation. Ce sentiment m’est apparu lors d’une discussion dans un café philosophique consacré à l’inné et l’acquis. Je m’étais employé à répondre à un participant m’interrogeant sur des découvertes scientifiques récentes. Ce qui a amené un autre interlocuteur à qualifier mes propos de bluff, puis à se lancer dans une diatribe anti-scientifique mêlant l’idéologie, les semences de tomate, la bombe atomique, Fukushima et Hiroshima, bref, un mauvais procès fait à une science devenue coupable de tous les maux et qu’il faudrait bannir des discussions philosophiques afin d’adopter la liberté de conscience permettant un autre rapport au monde. Cet interlocuteur a visiblement diabolisé la science, rendue responsable des tourments contemporains et des catastrophes et même coupable de lui infliger un mal-être. J’avoue avoir pensé à une caricature, une posture théâtrale de jeu philosophique mais avec un ressort assez sérieux. Ma position étant qu’il ne faut pas mélanger la science et ses applications, que la science doit être comprise pour être critiquée en ne la laissant pas aux seules mains des experts et enfin que la science offre des connaissances précieuses sur l’univers, la nature et l’humain. En ce sens, la science enrichit la philosophie. On comprend aisément que diaboliser, c’est disqualifier celui qui pense différemment et se priver d’une dialectique pouvant être fructueuse. Diaboliser, c’est aussi selon l’étymologie, diviser, voire jeter à côté.

Ces petits détails de dispute philosophique auraient été vite ensevelis dans l’oubli si je n’avais pas allumé le poste en début de soirée pour écouter débattre des observateurs avertis sur un supposé nouveau visage de l’Iran, avec un président prononçant un discours d’ouverture à l’ONU puis serrant la main de François Hollande avant un court entretien entre les deux chefs d’Etat. Parmi les invités de ce plateau télévision, deux ont utilisé des arguments bricolés pour tenter de disqualifier la démarche du président Rohani, notamment le prétexte selon lequel l’initiative ne serait pas personnelle mais autorisée en haut lieu par le chef des ayatollah et comme c’est le guide suprême (pourtant élu par un collège) qui donne son aval, alors la démarche de Rohani est suspecte, comme toute intervention médiatique ou diplomatique provenant de ce pays. La diabolisation fonctionne à plein régime. Quoi que fasse la partie adverse, elle est au non d’un préjugé infaillible entachée de suspicion et d’intention cachées. La diabolisation ne facilite pas la négociation et finit même par aboutir à une option militaire. On le voit aussi en Syrie avec la diabolisation du régime. Comme si on disqualifiait définitivement le président Assad pour aboutir à une option militaire au nom d’une chose jugée d’avance.

Le diable, ce qui divise mais aussi qui incarne le mal. En France, le diable en politique, c’est le Front National. Quoi que fasse et dise ce parti, il sera disqualifié. Caroline Fourest se charge de jouer la police contre les extrémismes, surtout islamistes, mais c’est souvent en énonçant quelques mensonges pour disqualifier l’adversaire. Pour les plus sévères, elle mène une chasse aux sorcières. Noël Mamère parle d’un cordon sanitaire pour mettre le FN hors jeu lors des élections. Cordon sanitaire, cette notion évoque le sort des pestiférés à une époque révolue. Le FN National serait infecté par un mal. Et même ses électeurs si l’on en croit la thèse pharmacologique d’un Bernard Stiegler. L’électeur du FN est malade mais notre intellectuel sait être bienveillant et se propose de guérir les gens là en allant leur parler. Remercions-le pour cette mansuétude. A une autre époque, les gens jugés malades d’un point de vue idéologique finissaient au Goulag ou dans les asiles. Je n’évoquerai pas ceux qui, désignés comme porteur d’un mal ontologique de part leur origine, finirent dans les camps pour ne pas revenir. Cela étant, si le FN est diabolisé, n’oublions pas qu’il a lui-même diabolisé les immigrés et un peu l’Europe.

Une lecture de l’Histoire montrerait que la diabolisation ne date pas d’hier. Sans remonter jusqu’aux écrits testamentaires, nous pouvons jeter un regard sur la fin de la Renaissance, période plutôt trouble qui se solda par les guerres de religion mais aussi la chasse aux sorcières avec quelques manuels savants à la clé comme ce « marteau des sorcières », ouvrage publié en 1487 par deux dominicains afin de régler leur compte avec celles qui « copinaient » avec le malin. Rappelons que le statut des sorcière s’est transformé en quelque siècles, passant du théologique (on dirait de nos jours, idéologique, avec l’hérésie) à l’ontologique (la sorcière infestée par le mal). L’hérétique peut parfois abjurer (négocier on dirait) et sauver sa peau. La sorcière du 16ème siècle qui est l’incarnation du mal doit être brûlée une fois le jugement du tribunal d’inquisition prononcé.

La diabolisation a son « pas tout à fait équivalent » en philosophie politique. Il suffit de lire l’œuvre de Carl Schmitt pour qui la tâche du politique est de séparer le monde en amis et ennemis. Ce qui est une manière de diviser le monde. Sans pour autant diaboliser l’ennemi. Ce n’est que du formel plaqué sur du réel. Par contre, la doctrine Bush a franchi un pas en diabolisant l’Irak et l’Iran.

La pratique de la diabolisation intempestive est le signe d’une époque crépusculaire. Les uns diabolisent le monde de la finance, croyant qu’il suffit de faire les poches des riches pour résoudre les problèmes de la société. Les autres diabolisent toute théorie de l’évolution qui se refuse à suivre aveuglément Darwin et sa sélection naturelle. Le diable c’est le créationnisme. Dans quelques-uns de mes articles portant uniquement sur les règles de l’évolution avec des références scientifiques sérieuses, sans aucune allusion à l’intelligent design, un ou deux imbéciles voient le créationnisme ; comme en d’autres temps l’inquisition traquait le malin chez les femmes aux mœurs pas conventionnels. La diabolisation accompagne les époques où la peur domine, comme la notre, depuis 2000 ; elle va de pair avec le principe de précaution. Qu’on se défende face à quelques jihadistes excités est légitime, qu’on diabolise l’Iran avec sanction à la clé nuit plus au peuple iranien qu’aux dirigeants.

La diabolisation à outrance est une castration de la pensée. Elle empêche le dialogue, la dialectique, la négociation, la compréhension d’une situation complexe où il n’y a pas que des bons et des méchants, des justes et des corrompus. C’est ce qu’on peut appeler la pensée eunuque, une pensée castrée par les diabolisations. Une pensée qui se complait souvent dans un moralisme visqueux. Il manque un Nietzsche pour croquer ce monde crépusculaire qui ne connaît plus les vertus ni l’intelligence critique mais se laisse guider par les diabolisations et donc les simplifications visant à castrer la pensée qui devient eunuque. Notre philosophe cathodique BHL ne suit pas la trace des Marcuse et autres Adorno. Il se plaît à juger, à émettre des sentences morales, à diaboliser Poutine et Assad. Bienvenue dans la pensée eunuque !

Article de Bernard Dugué



Catégories :Société

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