L’OTAN global et l’échec catastrophique en Libye – Leçons pour l’Afrique dans la forge de l’unité africaine, par Horace Campbell

206702004-muammar-al-gaddafi-1L09Par Donnchadh Mac an Ghoill, le 5 octobre 2013

En octobre 2011, quelques jours après l’assassinat brutal du leader libyen, le Colonel Mouammar al-Qaddafi, le Secrétaire Général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, déclara que la mission de l’OTAN en Libye avait été l’une des plus réussies de l’histoire de l’OTAN. Dans son nouveau livre, le Professeur Horace Campbell entreprend d’analyser cette affirmation, et d’analyser l’ensemble de le guerre de l’OTAN contre le peuple libyen, dans le contexte des efforts africains pour obtenir l’unité politique et économique.

Mouammar al-Qaddafi était un homme du corps militaire. Il était issu d’une tradition de lutte armée du Tiers-Monde contre l’impérialisme. C’était une tradition qui, de par sa nature, avait été faite de plans secrets et d’alliances cachées. Le Professeur Campbell est un homme de lettres, un homme qui a voué sa vie à une résistance contre l’impérialisme basée sur l’écriture, et un activisme ouvert et public. Il est souvent malaisé pour ces deux traditions de se comprendre. Il y a une tendance, chez chacune d’entre elles, à sous-estimer les accomplissements de l’autre.

Cette incompréhension amène le Professeur Campbell à répéter certaines affirmations qui ont été courantes au sein de la Gauche Occidentale, comme quoi Al Qaddafi avait fait la paix avec les forces impérialistes et adopté le néo-libéralisme. Ceci malgré le fait que le Professeur lui-même cite un câble de WikiLeaks (de Cablegate, ndt), envoyé à Washington en 2008 depuis l’Ambassade US à Tripoli, qui exprimait l’opinion qu’ « il n’y aura aucune réforme politique ou économique réelle en Libye tant qu’al-Qaddafi demeure sur la scène politique. » C’est une vérité qu’il y avait des individus corrompus et à l’esprit faible dans le gouvernement libyen, qui étaient tombés pour le mensonge du néo-libéralisme, mais cela ne fait que démontrer qu’Al Qaddafi n’était pas le tyran tout-puissant que certains voudraient faire accroire – il devait se battre depuis son coin du ring, et il ne gagnait pas toujours.

Une autre affirmation malheureuse est qu’Al Qaddafi aurait parlé des habitants de Benghazi comme de « rats », et aurait menacé de les massacrer. Ceci n’est tout simplement pas vrai. Al Qaddafi parlait des bandes de lyncheurs racistes qui, le deuxième jour de leurs « manifestations pacifiques », ont sorti cinquante travailleurs migrants noirs d’un site de construction, les ont enfermés dans un abri, et les ont brûlés à mort. Il ne faisait pas référence aux bonnes gens de Benghazi – l’écrasante majorité. Même après ces atrocités racistes, Al Qaddafi proposa la paix à ceux qui voudraient bien déposer les armes. Il ordonna à ses troupes de se retirer de Benghazi et laissa une route de retraite ouverte jusqu’en Égypte. Comme le Professeur Maximilian Forte a démontré, dans son « Slouching Towards Sirte – NATO’s War on Libya and Africa » (« Se Traînant Vers Syrte – La Guerre de l’OTAN contre la Libye et l’Afrique », ndt), des avions militaires français ont attaqué un convoi de l’armée libyenne – quittant Benghazi. Les troupes toujours situées dans Benghazi avaient reçu l’ordre de ne pas riposter, tant et si bien que lorsqu’un baraquement militaire fut attaqué par les « manifestants pacifiques », qui se sont servi d’un attaquant kamikaze pour faire exploser son portail, les soldats se laissèrent capturer plutôt que de riposter. Les soldats noirs furent mis à l’écart – et lynchés. C’est vrai que les autorités libyennes ont fait une erreur à Benghazi. Mais l’erreur n’a pas été d’avoir usé de trop de force – elle a été de ne pas avoir rapidement isolé les terroristes racistes et usé de toute la force de l’état contre eux – comme tout état le ferait, et comme il se doit.

Il y avait eu beaucoup de ces « soulèvements » à Benghazi au fil des ans, initiés par des groupes djihadistes liés à al-Qaeda. Toutefois, dans des sociétés majoritairement tribales comme en Libye, ces groupes djihadistes sont fortement reliés à des regroupements tribaux spécifiques. Al Qaddafi avait toujours géré ces soulèvements d’une manière particulière. Il ferait un modeste étalage de force étatique pour montrer aux djihadistes qu’ils n’avaient aucune chance de réussite, et ensuite leur permettraient de s’échapper – pour ne pas avoir à les tuer. 2011 fut différent – les leaders d’al-Qaeda avaient été assurés, par leurs contrôleurs du Mi6 et de la CIA, que s’ils répandaient assez le meurtre et le désordre, ils seraient virtuellement assurés du soutien de l’OTAN.

Je souhaite mentionner une autre incompréhension dans le livre du Professeur Campbell, avant de passer à ses aspects les plus nobles. Al Qaddafi ne s’est pas déclaré Roi des Rois. C’est un honneur qui lui fut conféré par les anciens des tribus kenyanes. Cela ne signifiait pas qu’ils le considéraient comme leur seigneur, mais comme le premier parmi ses pairs. La dédicace peut être visionnée sur YouTube, et quiconque la regarde sera frappé par l’humilité avec laquelle Al Qaddafi a reçu cet honneur. Je suis sûr que le Professeur Campbell serait le dernier à refuser à des peuples indigènes le droit d’honorer leurs amis. L’honneur était particulièrement important pour Al Qaddafi, car il savait que l’unité africaine ne pouvait se produire sans le soutien des chefs tribaux – en qui les Africains ordinaires ont généralement davantage confiance qu’en leurs dirigeants élus.

Du fait de ces erreurs, et d’autres que je n’ai pas mentionnées, je conseillerais à toute personne intéressée par la Libye de lire d’abord « Se Traînant Vers Syrte… » de Maximilian Forte, qui est impeccable dans sa recherche et son analyse, puis de lire ensuite le livre du Professeur Campbell.

Je mentionne ces sujets au début de cette revue littéraire, afin de pouvoir maintenant me concentrer sur le cœur du livre du Professeur Campbell, qui n’est pas tant sur la Libye que sur l’OTAN et ses ambitions. Comme Campbell le rend très clair, la guerre de l’OTAN contre la Libye et contre l’Afrique a commencé bien avant 2011. Elle est, et a toujours été, une guerre pour garder l’Afrique divisée et faible, et ainsi incapable d’être maîtresse de sa propre destinée. En pratique, c’est une guerre pour défaire les gains obtenus dans les années ’50 et ’60, et faire régresser l’Afrique au statu quo de la fin du XIXè siècle.

Avant même que l’ONU ne lève ses sanctions contre la Libye en 2003, Al Qaddafi avait conçu d’un vaste projet – l’unification de l’Afrique. Ce n’était pas une idée nouvelle, bien sûr, mais Al Qaddafi avait un plan particulier – utiliser la force de sa personnalité hors du commun, et le pouvoir des revenus pétroliers de la Libye, pour faire du rêve une réalité. Après des décennies de lutte armée contre l’impérialisme, dans les années ’90, Al Qaddafi était plus intéressé par les possibilités de ce qui s’appelle aujourd’hui le « soft power » (puissance douce, ndt). Il a fait la paix avec le Tchad et d’autres voisins avec lesquels il avait été en conflit, et les a graduellement attirés à l’intérieur d’une nouvelle sphère d’influence qu’il était en train de développer. Quand les sanctions ont pris fin, de grandes sommes d’argent devinrent disponibles pour soutenir ce soft power. La Jamahiriya libyenne construisit des écoles, des hôpitaux, des routes, des hôtels, des systèmes de communication, des fermes commerciales, &c, dans toute l’Afrique. Elle a mis le premier satellite africain de télécommunications en orbite – épargnant ainsi à l’Afrique des milliards de dollars qu’elle versait à des opérateurs européens de satellites. Dans « Se Traînant Vers Syrte…« , le Professeur Forte a compilé les câbles de WikiLeaks des Ambassades US en Afrique démontrant que les diplomates US s’inquiétaient beaucoup du fait que le soft power d’Al Qaddafi était en train de leur couper l’herbe sous le pied à chaque tournant. Comme réaction à ces défaites, en 2007 l’administration US établit la United States Africa Command (AFRICOM, le commandement militaire US pour l’Afrique, ndt), pour projeter la puissance militaire US en Afrique. Ici encore, ils ont essuyé un revers provenant d’Al Qaddafi. La Libye monta au créneau pour insister qu’AFRICOM ne devrait pas pouvoir établir son Quartier Général sur le sol africain. Ils ont dû s’en aller la queue basse vers Stuttgart, en Allemagne, pour construire leur QG. Ce fut un camouflet que l’élite US n’allait pas oublier – ou pardonner.

Al Qaddafi savait que l’unité politique devait prendre assise sur l’unité économique. Il était la force principale derrière la fondation de l’Union Africaine (UA), et pressait pour la création d’une monnaie africaine unique et d’une Banque Centrale Africaine. Ces projets nécessitaient des quantités colossales d’argent – encore plus que les revenus pétroliers de la Libye n’engrangeaient. Le seul lieu où obtenir ce genre de somme rapidement était d’entrer dans le bassin à requins lui-même – Wall Street – et la Libyan Investment Authority (LIA, Autorité Libyenne d’Investissement, ndt) commença à faire des affaires avec le plus vicieux de tous les requins – Goldman Sachs. Tout d’abord, la Libye subit des pertes énormes, mais ensuite, comme le dit le Professeur Campbell, la Libye visa la gorge. Tout le système de Ponzi de Wall Street repose sur le pétrodollar, et sur le blanchiment des pétrodollars à travers les « marchés sombres » de Dubaï. Le Professeur Campbell écrit:

Après décembre 2010, la Banque Centrale de Libye acquit une position dominante dans l’Arab Banking Corporation, basée au Bahraïn. L’Arab Banking Corporation appartenait à la Kuwait Investment Authority, la Banque Centrale de Libye, l’Abu Dhabi Investment Authority, et à d’autres actionnaires minoritaires. Tout geste en direction d’une indépendance dans les prises de décisions de l’Arab Banking Corporation menaçait la toile de spéculateurs de l’industrie des dérivatifs qui dépendaient du recyclage des pétrodollars des nations riches en pétrole que sont le Koweït, la Libye, et les Émirats Arabes Unis. La Libye avait visé la gorge, en cherchant à rendre captif le fondement de l’Intercontinental Exchange.

Toute la saga de l’Arab Banking Corporation et de Wall Street nécessitera un livre entier à lui tout seul. Il s’agit d’un thème clé pour comprendre pourquoi la Libye fut attaquée en 2011, et requiert sérieusement une analyse académique complète. Le Professeur Campbell doit être salué pour avoir attiré l’attention de la communauté académique sur cette nécessité. Qui aura le courage d’aller nager aussi loin dans ces eaux dangereuses?

Tôt en 2011, la Banque Centrale de Libye avait amassé 144 tonnes d’or à Tripoli, et avançait dans ses plans de lancer le Dinar Or qui, s’il était accepté par d’autres pays africains, dotés de leurs richesses minérales incommensurables, deviendrait rapidement la monnaie la plus puissante de la planète. Campbell cite Sarkozy disant, vis-à-vis de la guerre en Libye: « Nous devons protéger l’Euro. » Le pétrodollar était trop lourdement menacé de perdre sa position hégémonique sur les marchés de l’énergie.

Al Qaddafi avait utilisé le soft power et la « Diplomatie du Dinar » pour battre les Anglo-Saxons et leurs chiens courants français en Afrique. Il était entré dans le bassin à requins de Wall Street, et les y avait vaincus là-bas aussi. Hélas, les puissances impérialistes avaient une autre carte à jouer – le meurtre.

Je n’ai guère besoin de récapituler le catalogue de mensonges déversés sur la Libye par des médias occidentaux soumis et par leurs congénères du Golfe Persique. Al Jazeera changea vite d’avoir été une source médiatique anciennement respectée en le plus grossier et éhonté pourvoyeur de mensonges. Campbell entre dans tous ces détails. Il rejoint le Professeur Forte en entrant dans des détails très précis concernant l’ignoble mépris de l’OTAN pour les vies des civils en Libye, et comment l’OTAN a aidé et encouragé des lynchages racistes et le nettoyage ethnique de dizaines de milliers de civils noirs; comment les navires de l’OTAN ont violé la loi maritime internationale, en regardant se noyer plus de 1500 personnes noires dans la Méditerranée, alors qu’ils essayaient d’échapper au carnage raciste, et se refusant à porter assistance aux victimes; comment les rebelles racistes se sont démontrés ineptes contre l’Armée Libyenne (désormais dénommée « Forces de Qaddafi » par les médias impérialistes), pour que 6000 soldats qataris, des milliers de mercenaires étrangers, et des centaines de Forces Spéciales de l’OTAN aient dû se déguiser en « rebelles » pour que Tripoli puisse être capturée. Et même à ce moment-là, les citoyens de Tripoli se sont rassemblés, par milliers, autour du complexe d’Al Qaddafi, sans rien de plus que leurs corps pour défendre l’honneur de leur nation. L’OTAN démontra son souci des populations civiles – en arrosant la foule de tirs de mitrailleuses depuis des hélicoptères Apache. Un de ceux qui furent tués était le journaliste de 22 ans Mohanned Magam, qui fut abattu dans le dos depuis un hélicoptère Apache alors qu’il tentait de venir en aide à d’autres victimes. Mohanned avait été l’organisateur principal de l’énorme rassemblement anti-OTAN à Tripoli du 1 juin 2011, qui a été gardé sous silence par la plupart des médias occidentaux, mais a depuis été reconnu comme une démonstration extraordinaire de courage citoyen sous la terreur de menaces de bombardements.

Ce ne fut pas long, avant que les mensonges grinçants sur l’immense succès en Libye commencèrent à tomber en morceaux – même aux yeux des audiences occidentales, qui s’ennuyaient déjà de la Libye et qui attendaient déjà la campagne de bombardements suivante sur leurs écrans TV. La nuit du 11 septembre 2012, l’Ambassadeur US Chris Stevens rejoignit les milliers qui s’étaient déjà fait torturer et lyncher par les rebelles de l’OTAN. Stevens semble s’être complu à se considérer comme une espèce de Lawrence d’Arabie. Il adorait être en compagnie d’hommes violents, et n’avait guère de patience pour les procédures habituelles auxquelles le corps diplomatique devait adhérer. Il rejetait la protection standard par les US Marines, et préférait s’entourer de mercenaires – certains d’entre aux provenant des milices djihadistes locales. Pendant la soi-disante « révolte », Stevens préférait dormir dans un hôtel qui était utilisé par les milices locales, plutôt que de rester dans une quelconque structure diplomatique sécurisée. Il tirait de la fierté du fait que la chambre d’hôtel dans laquelle il vivait désormais avait parfois été occupée par le Chef du Renseignement Militaire libyen, Abdullah al-Sanoussi. C’était son petit titre de gloire. Suivant l’assassinat d’Al Qaddafi, il semble qu’il se soit concentré sur le recrutement de jeunes hommes pour aller combattre en Syrie, et à conclure des affaires d’armement avec les milices pour envoyer des armes en Syrie. La raison exacte pour laquelle l’une de ces milices a décidé de l’attaquer reste un mystère. Il s’agissait peut-être d’un contrat d’armement qui a mal tourné, ou cela pouvait concerner le fait, qui a émergé plus tard, que la CIA s’était servi de ce qui passait pour un consulat à Benghazi comme d’une « prison secrète », pour y détenir des membres des milices. Ces questions allaient devenir une pelote d’épingles pour l’administration US – et mener à ce que plusieurs têtes haut placées ne tombent, y compris celle du patron de la CIA, David Petraeus.

S’il y a un personnage central dans ce livre, c’est le Général David H. Petraeus. Tellement de choses qui ne vont pas avec l’OTAN sont reflétées en la personne de cet homme – la mégalomanie, la promptitude à perdre tout contact avec la réalité, et le manque quasi-total de sens moral. La réputation de Petraeus en tant qu’espèce de génie militaire lui vient de ses formidables découvertes en Irak. Par exemple, il a découvert que si vous payez des « Contractants Militaires », c’est-à-dire des mercenaires, pour mener les combats, le bilan de morts que vous devez donner au public US chute considérablement. Le problème avec cette découverte est que les mercenaires font de très mauvais combattants contre des insurgés armés, mais savent très bien commettre des atrocités contre la population civile désarmée. Il découvrit aussi que si vous escamotez tous les revenus nationaux d’un état pétrolier, et vous serviez de l’argent pour payer les insurgés afin qu’ils ne tuent pas vos soldats, tant que les paiements sont versés à temps, ils observeront sans doute la trève. Son autre brillante découverte fut que le public US ne veut pas vraiment de la vérité – ou, en tout cas, ne fait pas beaucoup d’efforts pour l’avoir. Plus gros et plus excitant est le mensonge, plus il deviendra acceptable. Obama était si impressionné par Petraeus qu’en juin 2010, il le nomma commandant des forces US en Afghanistan. Les choses n’étaient pas si faciles là-bas. Le seul revenu national valant la peine d’être escamoté est l’argent de la drogue provenant de l’opium. Mais, Petraeus avait encore un peu de magie qui lui restait. Il fit la promotion de l’idée que la CIA devrait devenir la première ligne de l’action offensive US. Non pas que des agents de la CIA se retrouveraient près des lignes de front. Du fond de leurs fauteuils confortables, ils bombardent des foyers, des écoles, des mariages et même des hôpitaux avec leurs joysticks. La guerre par drones interposés est le nom de la partie. Cependant, rien de tout cela n’était aussi excitant que l’Irak, et Petraeus passait de plus en plus de son temps à essayer d’expliquer à ses fans adorateurs dans les médias occidentaux pourquoi l’armée la mieux armée et la mieux entraînée du monde se faisait battre, sur tous les fronts, par des guerriers tribaux faiblement armés. Petraeus se réfugia de la futilité de son existence dans les charmes de sa biographe énamourée, Paula Broadwell. Campbell écrit: « Petraeus comprenait l’enjeu de l’héritage d’un général, et c’est sur les bases de son sens de l’histoire qu’il soutint le projet de Paula Broadwell d’écrire sa biographie. » Comme nous allions le comprendre plus tard, Paula avait des ambitions plus élevées que la simple écriture d’un livre – elle voulait faire sa propre petite marque dans l’histoire.

Malgré les échecs en Afghanistan, en 2012, l’étoile du Général Petraeus brillait à son zénith. En 2011, Obama l’avait nommé Directeur Général de la CIA, position à partir de laquelle il pouvait poursuivre ses efforts pour faire avancer la CIA dans le rôle d’arme offensive en pointe de l’arsenal impérial US. Ses attaques de drones ont continué à massacrer des centaines de civils innocents – mais cela n’était là pas une raison pour laquelle un homme n’aurait pas pu devenir président. Le Professeur Campbell écrit: En décembre 2012 il fut enfin révélé que Roger Ailes de Fox News avait approché Petraeus pour le recruter comme candidat présidentiel pour les élections de 2012… Rupert Murdoch offrirait le soutien financier à sa candidature présidentielle. » Petraeus, cependant, décida de ne pas faire ce grand bond, et eut pu s’attendre à faire avancer sa réputation à la CIA pour au moins encore quatre ans – si le lynchage de Chris Stevens n’était pas intervenu.

Les médias US se réfèrent à cet incident simplement comme « Benghazi ». Comme si rien ne s’était jamais produit avant, ou après, à Benghazi. Comme si Stevens n’était pas juste un seul homme parmi les centaines, peut-être les milliers (l’OTAN dit qu’il ne fait pas de décompte des morts) de personnes lynchées dans cette ville, depuis février 2011. Ms. Broadwell a lâché sa propre petite bombe dans le giron de David Petraeus, lorsqu’elle révéla que la CIA avait entretenu une prison secrète dans ce qui était supposé être un consulat US. Des questions furent soulevées sur les activités de Stevens à Benghazi, et pourquoi les procédures habituelles pour la protection des diplomates avaient été jetées par la fenêtre. Toutes ces questions, au bout du compte, étaient reliées au genre de régime militaire que Petraeus avait engendré pendant tout ce temps – le remplacement de soldats par des mercenaires, le recours régulier à l’assassinat comme arme politique, la confusion des rôles diplomatiques et militaires, et l’usage de gangs locaux pour mener des opérations militaires. Sans doute, démissionner à cause d’une affaire extra-conjugale était-il plus facile que d’avoir à répondre à ces questions.

Le Professeur Campbell analyse la disposition des forces de l’OTAN, et trouve que loin d’avoir prouvé la puissance de l’OTAN, la guerre contre le peuple libyen a exposé sa faiblesse définitive. Sur vingt-huit états membres, seuls huit ont accepté de faire partie de la guerre contre la Libye. Campbell cite le Premier Ministre polonais, Donald Tusk, disant: « Le cas de la Libye n’est-il pas encore un autre exemple de l’hypocrisie européenne? » La Pologne a refusé de se joindre à la razzia sur le pétrole. Sur les huit, seuls les deux états anglo-saxons et la France ont pris une quelconque part réelle aux bombardements. L’Italie permit que ses base aériennes soient utilisées pour lancer les raids de bombardements. Évidemment, la réalité de l’OTAN est qu’il consiste des USA – plus ses chiens courants. Toutefois, dans le cas de la Libye, les Britanniques et les Français pouvaient flairer le pétrole et étaient impatients de pouvoir se jeter dessus. Campbell rapporte que c’était surtout les Français qui voulaient la guerre, et qu’ils ont les premiers ouvert les hostilités – le convoi de l’Armée Libyenne mentionné plus haut, qui se retirait de Benghazi.

L’une des sections les plus intéressantes de ce livre a trait aux conflits et tiraillements entre les renégats eux-mêmes, pour savoir qui allait avoir la plus grosse part du gâteau libyen, une fois les bombardements terminés. En dépit des larges sourires devant les caméras, il y avait une intense rivalité entre Cameron et Sarkozy. L’Italie semblait penser qu’elle avait un droit de préséance dans tout nouveau découpage pétrolier, du fait qu’elle avait été l’ancienne puissance coloniale. Les Français ont témoigné un grand intérêt pour l’eau de la Libye et la Grande Rivière Artificielle, dont certains ont évalué la valeur à 70000 milliards de dollars – bien plus que ne vaut le pétrole. Le gouvernement US semblait moins intéressé par le pétrole et par l’eau, et plus intéressé par la prise de contrôle de la Libyan Investment Authority et de l’Arab Banking Corporation – sans nul doute agissant sur ordre de Wall Street.

Donc, que pouvons-nous dire de la nature du « succès » de l’OTAN en Libye? Huit mois de bombardements par les forces aériennes combinées des USA, de la Grande-Bretagne et de la France. 6000 troupes qataries, des milliers de mercenaires, et des centaines de forces spéciales de l’OTAN, et tout ça pour vaincre un pays ayant la population de l’Irlande! Ou, à peu près la moitié de la population de la « Vaillante Petite Belgique ». Au bout de huit mois, à 150 raids aériens par jour, la majeure partie de la flotte aérienne de l’OTAN était interdite de vol, à cause du manque de pièces de rechange et de l’épuisement des équipes volantes. Seul un menteur ou un fou appellerait cela un « succès » pour l’OTAN. Alors que j’écris, les appels des bellicistes à une attaque contre la Syrie ont été émoussés par l’échec d’une attaque chimique sous faux drapeau, une habile diplomatie de la part des gouvernements russe et syrien – et une bonne dose de Realpolitik. Ces Généraux US, qui ont étudié la guerre de l’OTAN contre le peuple libyen, seront plus hésitants à réitérer le « succès » – contre la beaucoup plus puissante, plus préparée, et plus aguerrie Armée Arabe Syrienne et ses alliés en Iran, au Liban, en Russie et, peut-être, aussi en Chine. Après la Libye, les analystes militaires russes et chinois n’ont pas tardé à en saisir les implications – l’OTAN est une force faible dans le monde, et qui s’affaiblit.

Ce qui est très frappant à propos de ce livre est le rôle joué par le Président des USA, Barack Obama. Nulle part apparaît-il comme un acteur majeur. L’Honorable Pasteur Louis Farrakhan s’est lamenté que les Maîtres des Hommes aient tourné Obama en assassin. Obama n’est pas tellement un assassin qu’un homme qui se lève et fait des imitations à la John Wayne, chaque fois que les militaires US perpètrent une atrocité. La machine de guerre, mise en route durant la présidence Bush, n’a cessé de croître plus vite et de devenir plus destructrice tout au long du séjour d’Obama à son poste. Si Obama voulait réfréner les « Croisés » chez les militaires US (ainsi que Campbell appelle Petraeus et ses compagnons d’aventure chrétiens), désigner leur porte-étendard pour commander en Afghanistan et ensuite devenir patron de la CIA étaient de curieuses façons de le montrer. Il est clair que le Professeur Campbell serait loin d’être aussi dur avec Obama que je ne le suis ici. Il lui accorde le bénéfice du doute.

Une fois de plus, le capitalisme occidental est face à une crise dévastatrice, et une fois de plus, se tourne vers la richesse fabuleuse de l’Afrique comme sa seule bouée de sauvetage. Campbell prend en compte les dynamiques politiques et économiques en Afrique, et découvre que beaucoup de choses ont changé depuis la fin du XXè siècle. Le Colonel al-Qaddafi a envoyé des ondes de choc à travers l’Europe quand il a convaincu l’état italien d’accepter des réparations de guerre d’un montant de $200 millions par an, pendant 25 ans, pour ses anciens crimes coloniaux contre le peuple libyen, avec en prime le retour d’artefacts culturels dérobés pendant l’occupation coloniale. Et si chaque pays africain faisait de même? Comment l’Europe pourrait-elle réagir à une telle demande? Comment l’Occident pourrait-il se présenter comme le secours de l’Afrique, quand il échoue à payer ce qu’il doit en réparations? Ou même les admettre. Et l’Afrique n’est plus contrainte de ne faire commerce qu’avec l’Occident. La Chine, l’Inde et le Brésil ont été extrêmement actifs à travers l’Afrique. Alors que l’Occident ne semble avoir rien d’autre à offrir à l’Afrique que des bombes, ces pays offrent le développement. Il a souvent été dit que la guerre contre le peuple libyen était en réalité une guerre par procuration contre la Chine. Il y a certainement du vrai là-dedans mais, peut-être la Chine n’était-elle pas très enthousiaste des idées d’Al Qaddafi au sujet d’une Afrique forte et unie. Elle n’a sûrement pas fait grand-chose pour empêcher la Libye de se faire lyncher.

Le « succès » de Rasmussen en Libye a été lent à fournir aux entreprises pétrolières occidentales le butin qu’elles convoitaient tant. En effet, l’atmosphère générale de violence et le manque presque total de sécurité a voulu dire que, loin de se trouver davantage d’entreprises occidentales en Libye, celles qui s’y trouvaient déjà à l’époque de la Jamarihiya fuient à présent le pays – s’efforçant de se débarrasser de leurs investissements à des prix largement bradés à quiconque est assez téméraire pour les acheter. Une grève dans l’industrie pétrolière a presque gelé toute activité dans le pays. L’est de la Libye menace d’instaurer un état autonome, et réclame que « son pétrole » ne serve qu’à l’est de la Libye. Au sud du pays, aucun élément d’un quelconque état ne peut être trouvé. Les ressources en eau de la Grande Rivière Artificielle d’Al Qaddafi ont été coupées, en protestation contre le rapt d’une jeune femme par la police. Aujourd’hui, la Libye est sous le contrôle de facto d’à peu près 1700 milices, qui soumettent les gens aux lois qu’ils décident d’inventer – comprenant des flagellations publiques pour avoir enfreint des codes islamiques. Il y a des conflits territoriaux perpétuels entre ces milices, qui ne coûtent pas seulement la vie aux membres des milices, mais également à des membres de la population civile qui se retrouvent pris dans les tirs croisés. La plupart des partis politiques se sont retirés du soi-disant Congrès National, laissant les Frères Musulmans continuer à faire semblant d’être un gouvernement.

La Libye, la Somalie, la République Démocratique du Congo, le Mali – il semble que ces états brisés suivent le paradigme de l’AFRICOM/OTAN pour l’Afrique. L’espoir est maintenant que la Syrie puisse rejoindre la liste d’ex-états que « nous Occidentaux » pouvons être confiants demeureront dans des temps obscurantistes, pour ne jamais relever la tête. Peut-être que quand Rasmussen a décrit la guerre de l’OTAN contre la Libye comme un succès, il voulait simplement dire que le pétrole et l’eau de la Libye ne serviraient plus comme moyen d’unification de l’Afrique. Désormais, les ressources libyennes serviront comme arme contre l’Afrique – pour financer davantage de domination impérialiste de l’Afrique.

Malgré tout cela, le Professeur Campbell conclut sur une note d’espérance, de défi, et de respect pour le dirigeant et martyr africain, Mouammar al-Qaddafi, peut-être acquis lors de l’écriture de ce livre. Les Africains, croit-il, en sont venus à réaliser que le moment est venu où ils doivent intensifier leurs efforts pour l’Unité Africaine. Seule une Afrique Unie peut assurer aux peuples africains la paix, la justice et la prospérité qu’ils méritent si amplement, et que l’immense richesse naturelle et humaine de l’Afrique devrait leur garantir. Campbell termine:

Il est maintenant plus clair que la décision d’exécuter Mouammar al-Qaddafi a été prise pour taire une voix de l’anti-impérialisme. Loin d’avoir réduit au silence et humilié les Africains, il y a en ce moment une prise de conscience que le travail pour la liberté et l’unité de l’Afrique doit être engagé avec encore plus de clarté. L’exécution a eu l’effet inverse, et le travail d’expulser les forces militaires étrangères d’Afrique va s’intensifier.

Source: http://zeroanthropology.net/2013/10/05/book-review-global-nato-and-the-catastrophic-failure-in-libya-lessons-for-africa-in-the-forging-of-african-unity-by-horace-campbell/



Catégories :Opinion

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