Le hacking social, oui mais concrètement ?

manuel hacking socialLe livre « Manuel de communication-guérilla » nous offre d’excellents exemples concrets de ce que nous nommons hacking social :  l’événement décrit se déroule en Allemagne, lors d’un meeting de campagne (CDU) du ministre fédéral de la défense, avec un public de 150 personnes. Si la mécanique sociale n’avait pas été « hackée », l’événement aurait donné ceci :

« Un meeting de campagne parfaitement normal. Les portes s’ouvrent, les spectateurs font leur entrée, se saluent, bavardent. Peu à peu, la salle se remplit. La sécurité s’affaire à sécuriser. La première rangée est réservée, la salle est pleine. Attente, toussotements, murmures étouffés. Monsieur le Ministre pénètre dans la salle, accompagné de Monsieur le Responsable local et de Madame la Députée. Dans leur sillage, des messieurs portant des serviettes en cuir. Les trois personnalités montent sur la scène et s’installent à la table tandis que leur suite se répartit les chaises libres de la première rangée. Silence. Tous les regards convergent vers l’avant. Le responsable local salue le public, les huiles et le ministre, gratifiant ce dernier de ses remerciements appuyés. Il souligne l’importance du dialogue avec les citoyens et encourage le public à poser des questions une fois le discours achevé. Il passe la parole au ministre, puis se rassoit. Applaudissements polis. Monsieur le Ministre monte à la tribune. Applaudissements plus chaleureux. À cet instant, quelques trouble-fête se font entendre dans la salle, mais leur expulsion s’effectue sans tarder et sans grabuge. Le discours commence. Trois quarts d’heure plus tard, le ministre a fini sa démonstration. Applaudissements chaleureux. Le ministre se rassoit. Le patron local du parti peut alors lui exprimer sa gratitude et déclarer le débat ouvert. Après quelques moments d’hésitation, une demi-douzaine de citoyens se relaient au microphone pour formuler brièvement leurs questions. Un technicien accourt de temps en temps pour régler des problèmes de son. Le ministre répond à toutes les questions avec précision et compétence. La séance dure une demi-heure, après quoi c’est à la députée de prendre la parole. Elle regrette que l’heure soit déjà si avancée et prend congé en remerciant toutes les personnes présentes, et surtout Monsieur le Ministre, que nous remercions tout particulièrement. L’assistance, satisfaite, quitte la salle en bon ordre. »

conference

Tout le monde suit les normes implicites telle qu’applaudir au bon moment, ou écouter attentivement, et les seuls trouble-fêtes ont lamentablement échoué leurs tentatives trop offensives. Comment alors troubler cette fête avec succès ? Comment faire en sorte que cette machinerie sociale bien rodée, qui plus est en présence d’autorités diverses, soit détournée, que son résultat soit autre ?

entrer en phase hacking social

« Tout se déroule comme d’habitude, le remplissage de la salle, l’entrée en scène des protagonistes. Quelque vingt-cinq spectateurs piaffent d’impatience, ce que, fort heureusement, personne ne remarque. Au moment où le responsable local se dirige vers la tribune et que se fait un silence religieux, une femme se lève : « On étouffe ici, dit-elle, il faudrait ouvrir les fenêtres. » « Les gens n’ont qu’à éteindre leur cigarette ! » s’énerve quelqu’un dans la foule alors que personne ne fume. Un bénévole se précipite pour entrouvrir les fenêtres, sous les applaudissements du public »

C’est un premier hack : les normes sociales implicites intégrées en chacun de nous, sont bafouées par cette plainte « on étouffe ici ! ». On ne se plaint généralement pas devant tout le monde des conditions climatiques lors d’un meeting en présence d’autorités. Cependant, toute la subtilité de cette plainte est qu’on ne peut pas la considérer comme « trouble fête », elle peut être légitime, même si elle donne à l’assistance une impression de bizarrerie. La sécurité ne met pas dehors quelqu’un qui serait gêné par la chaleur d’une salle. De même, celui qui se plaint de cigarettes qui ne sont pourtant pas allumées n’a pas un comportement ouvertement répréhensible, les autres peuvent le juger négativement ou le trouver étrange, mais là encore cela ne suffit pas pour l’éjecter de la salle. Les applaudissements au bénévole sont également un hack : ils rendent important un fait qui ne l’est pas, et ce par des applaudissements qui rehaussent un évènement qui plus est banal, voire absurde.hobbits-clapping

« Le problème ayant été réglé à la satisfaction générale, le responsable local de la CDU peut enfin saluer l’assistance et célébrer l’âge d’or qui commence : “Le communisme, c’est fini !” Cette sentence déclenche une très longue et très bruyante salve d’applaudissements. Lorsqu’il peut enfin reprendre la parole et la céder au ministre, une femme assise près de la fenêtre l’interpelle au passage : “S’il vous plaît, il y a des courants d’air !” Murmures approbateurs dans la salle. Un bénévole ferme aussitôt la fenêtre, annonçant la montée du ministre à la tribune. Applaudissements. Le ministre remercie son public. Applaudissements plus forts. Le ministre remercie à nouveau, sur quoi les applaudissements redoublent de vigueur. Le ministre cesse enfin de dire merci, les applaudissements s’arrêtent. Il commence son discours, mais il n’a pas terminé sa première phrase que déjà c’est l’ovation, délirante et interminable. Exaspéré, le ministre demande au public de cesser d’applaudir car il voudrait commencer son discours. Les applaudissements refluent et le ministre évoque l’action courageuse des troupes allemandes. Cette fois, pas d’applaudissements. »

applaudir hacking socialLa norme sociale implicite guidant les applaudissements est complètement hackée : aucun de ces clappements de mains ne sont appropriés, ils perturbent le ministre, mais on ne peut pas accuser les gens de leur enthousiasme. La sécurité ne peut pas les arrêter car tous applaudissent et on n’éjecte pas des fans enthousiastes, même si leur enthousiasme est complètement décalé.

Est-ce que tous les membres du public étaient des activistes ? Non, l’applaudissement peut être généré par quelques activistes, le reste du public peut les suivre car ils ont enclenché le signal pour applaudir. Le public se conforme à l’attitude qui lui paraît majoritaire.

« Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le comportement du public. Chaque fois qu’un spectateur manifeste son approbation par des applaudissements timides, d’autres s’y mettent aussi et applaudissent à tout rompre. C’est vrai surtout quand le ministre s’engage dans des considérations particulièrement ennuyeuses : chacune d’elles, et elles sont nombreuses, récolte automatiquement des explosions de joie, qui durent juste assez longtemps pour embarrasser l’orateur, mais pas assez pour motiver une accusation de sabotage. Quelques spectateurs font néanmoins entendre leur mécontentement : “Les gens devraient arrêter d’applaudir, on est là pour écouter Monsieur le Ministre, pas pour taper dans les mains !” L’intéressé, qui ronge son frein, semble partager ce point de vue. Parmi les messieurs importants du premier rang, certains sourient du coin des lèvres. L’ambiance devient houleuse. Ici et là fusent des “Silence !” qui ne contribuent pas à dissiper la confusion. Alors que plusieurs jeunes persistent à applaudir avec enthousiasme, le colérique M. Schulz s’emporte et invective les gêneurs. Son voisin tente de le raisonner : “Arrête, espèce d’idiot, sinon c’est toi qui vas déranger tout le monde !” M. Schulz ne l’entend pas de cette oreille, mais son épouse finit par le calmer. Quelques sièges plus loin, M. Schmidt desserre son nœud de cravate et s’écrie à la cantonade : “C’est la faute à la télévision !” Il faudra soixante minutes au ministre pour venir à bout de sa démonstration. Il sera peu applaudi, le public s’étant lassé de lui témoigner son affection. »

Le point de vue a été complètement décentré : le public se concentre désormais sur ses propres sujets étranges, s’accusant les uns envers les autres. Les activistes aident à créer des phénomènes sociaux singuliers, sans pour autant se compromettre, en se comportant d’une façon non répréhensible et qui pourrait être perçue normale dans d’autres situations, mais qui ici empêche le meeting de réussir.

participer hacking social« On en vient au “débat”. Une longue file d’attente trépigne derrière le micro. Un membre des Jeunesses de la CDU pose une courte question à propos des responsabilités de l’armée fédérale. Le ministre lui répond avec précision et compétence. Puis une femme l’interroge sur la notion de “crise” mentionnée dans son discours. Elle a une théorie à ce sujet : c’est souvent en début d’année que les couples se séparent. En tant qu’expert des situations de crise, Monsieur le Ministre peut-il nous donner son point de vue ? L’intéressé se concentre pour répondre avec humour, mais sa tentative se révèle peu concluante. C’est maintenant au tour de la jeune femme séduisante et superchic de s’emparer du micro. Elle se fait bien du souci quant à l’avenir de nos troupes, qui ne trouvent plus à recruter en raison d’une natalité dramatiquement trop faible. Aussi propose-t-elle que les députés célibataires du Bundestag donnent leur sperme inutile à une banque prévue à cet effet, afin de garantir le renouvellement générationnel de nos soldats. Un membre de la sécurité se précipite sur la présumée provocatrice pour l’expulser. Elle a pourtant un bras dans le plâtre. Une dame d’allure respectable s’en émeut et prend la défense de la victime. »

L’activiste ne doit pas être repéré en tant que tel, donc il est ici subtil en tenant un rôle qui pourrait être réel, celui du participant à côté de la plaque qui a des théories décalées. Ce décalage ne peut pas être accusé sans que le ministre passe pour un intolérant ou se moquant de ses fidèles admirateurs, alors le hack réussit : le ministre est déstabilisé, son service de sécurité aussi. Le fait que la femme « décalée » (mais habillé de façon très classe) soit arrêtée déclenche des réactions en chaine qui elles aussi sabotent le meeting.

être enthousiaste hacking social« C’est alors que M. Schmidt bondit de sa chaise et vocifère de plus belle, le visage cramoisi : “C’est la faute à la télévision !” Un membre de la sécurité le prie craintivement et fort poliment de quitter la salle. Il n’en faut pas plus à Mme Schmidt pour glapir d’un ton hystérique : “Pas de violence ! Nous vivons en démocratie tout de même !” L’agent capitule et court se mettre à l’abri. Quelqu’un réclame la réouverture de la fenêtre. Le public tente de restaurer un semblant de calme dans ses rangs, mais rien ne semble pouvoir freiner le chahut. Désorientée, la femme sensible d’âge moyen rate son intervention au micro, mais personne ne s’en rend compte. Les quatre militaires [faisant partie du public] se consultent et analysent la situation en termes professionnels : “Qui est l’ennemi, qui en fait partie ?”

À la tribune, le ministre est en train de perdre sa contenance : “Vous devriez au moins avoir le courage de débattre !” crie-t-il à l’intention d’on ne sait qui. Il prévient qu’il ne répondra dorénavant plus qu’à des questions sérieuses. Un jeune homme d’allure tout à fait sérieuse – malgré ses cheveux longs – s’avance alors pour lui poser une question incohérente et fort compliquée, tenant en une seule phrase très longue, d’où émergent les mots “élargissement de l’Otan” et au moins dix-sept pays ex-soviétiques dont nul n’a jamais entendu le nom. Après quelques secondes d’hésitation, le ministre choisit de répondre à la question avec précision et compétence et fait donc état de réflexions sérieuses et importantes menées à ce sujet. Personne n’a rien compris. Un blanc-bec en costume et cravate bégaie une question maladroite sur l’engagement des troupes allemandes en Somalie. C’en est trop pour le ministre, qui hurle : “Assez de ces questions sans queue ni tête !” Les Jeunesses de la CDU viennent de perdre une recrue. »

Après une heure de « débat », la députée peut enfin prendre la parole. Elle déplore que les sympathiques habitants de cette jolie bourgade aient vu leur soirée gâchée par une poignée de vauriens venus d’on ne sait où. Le ministre quitte dignement la salle tandis que résonnent en chœur slogans et chansons : « Nous sommes le peuple, tu es le chef ! C’est Gugusse avec son violon qui fait danser les filles, qui fait danser les filles ! » Après quoi tout le monde se retrouve à l’extérieur pour le rendez-vous traditionnel avec le photographe du village. »

Le hack est une réussite. Le meeting finit par ressembler à une interaction sur Internet, avec ces trolls, ces comportements inappropriés, ces personnes jouant un rôle se confondant avec les authentiques délirants, on ne sait plus qui est sérieux et qui ne l’est pas, on ne sait pas qui est volontairement décalé. En résulte que l’autorité n’arrive plus a réagir convenablement et finit par ternir elle-même son image. Le public a pris toute la place, l’autorité a perdu de son pouvoir attentionnel grâce aux activistes ayant centré le point d’attention sur la fenêtre qu’il fallait ou non ouvrir, entre autres.

Les auteurs ne parlent pas de hacking social, mais de grammaire culturelle, cette grammaire étant le code implicite de notre monde social, ces normes que l’on suit tous par conformisme, par peur de déplaire, par soumission à l’autorité ou simplement par habitude. L’idée est de ne pas suivre ces codes, et ce de façon subtile, sans mouvement offensif direct envers la cible, avec des comportements qui ne peuvent pas être répréhensibles : être enthousiaste au mauvais moment, se préoccuper de questions mineures, avoir des questions excessivement intelligentes, mais provoquant un ennui majeur, faire part de préoccupations insensées, etc. Si certes, « applaudir » ne semble pas a priori une action épique d’activisme, il n’empêche que la compréhension de l’influence sociale que ce mouvement génère peut s’avérer une arme pacifique d’invalidation de meeting : c’est pourquoi nous nous pencherons très régulièrement sur ce qui parait être des « détails » du fonctionnement de notre société, mais qui expliquent les grandes manipulations et autres formatages, dont les effets peuvent être coupés ou détournés pacifiquement et avec efficacité.

9782355220319FSNous vous conseillons très largement la lecture du manuel de communication guérilla (disponible en ligne) qui fourmille d’exemples de la sorte et s’avère particulièrement « inspirant ». Globalement, tous les livres de cette maison d’édition sont très riches d’enseignement pour toute personne souhaitant « couper les ficelles » et on ne peut qu’applaudir l’initiative de tous les laisser librement disponibles en ligne.

Article de hackingsocialblog.wordpress.com



Catégories :Société

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