1984 en 2014 ?

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Et si Orwell s’était juste trompé de trente ans…

L’aspect le plus pervers du totalitarisme, c’est qu’on ne s’en rend pas compte. C’est comme la bonne santé, paradoxalement. On ne se réveille pas tous les matins en se disant « Je suis en bonne santé » ou alors, pensait Cioran, c’est le signe qu’on sera bientôt malade. Le totalitarisme, c’est la même chose. Il va de soi. Et si par hasard on se réveille un matin en se disant « je vis dans un monde totalitaire », c’est qu’on est malade. Regardez ce qui arrive à Winston Smith dans 1984 de George Orwell. C’est comme une grippe ou une dépression,  c’est une prise de conscience qui s’apparente à la fois à un malaise physique et à une maladie de l’âme. Heureusement,  il sera rééduqué dans les caves du ministère de l’Amour et à la fin il aimera de nouveau Big Brother. Le totalitarisme, c’est l’art que met un système à se présenter comme parfait et à désigner ceux qui le contestent comme des malades, des gens dont la perception de la réalité est altérée.

Alors, autant vous le dire, je dois être malade. Je cherche un policier de la pensée pour tout lui avouer. J’ai l’impression de vivre dans un monde totalitaire. Or, il est évident que notre monde n’est pas totalitaire. Le vrai totalitarisme, comme tout le monde le sait, a disparu avec la chute du Mur de Berlin. Les pays de l’Est, l’URSS étaient des pays totalitaires, n’est-ce pas ? La preuve, ils enfermaient les dissidents, souvent dans des hôpitaux psychiatriques car précisément seuls des paranoïaques ou des maniaco-dépressifs pouvaient contester l’excellence des réussites du socialisme réel.

À propos de dissident, il est où Snowden ? Quelque part à Moscou, d’après les dernières nouvelles. L’histoire a de ces renversements. Poutine, protecteur presque malgré lui d’un Winston Smith version 2.0, sûrement malade, qui a refusé de continuer à falsifier l’Histoire dans les locaux de la NSA qui ressemblent furieusement à ceux du Ministère de la Vérité. Et Assange, toujours coincé à l’ambassade d’Equateur à Londres. Depuis juin 2012 ? Ah, quand même…

Mais bon, je sais : dire que j’ai l’impression, une impression qui s’est singulièrement accentuée en 2013, de vivre dans un monde totalitaire, c’est presque indécent. Je ne me rends pas compte de la chance que j’ai. Chaque jour, j’ai pourtant des preuves visibles, tangibles de l’insoutenable liberté qui est la mienne.

Par exemple, je peux m’informer, 24h sur 24, en temps réel. Il y a les chaines infos, il y a internet, il y Ttwitter. Et c’est de ma faute, uniquement de ma faute si d’une part j’ai l’impression d’entendre toujours la même chose et d’autre part si j’ai de plus en plus de mal à hiérarchiser tout ce qui m’est si généreusement donné. Je n’ai qu’à faire un effort, me dit-on du côté de la génération Y, je préférais peut-être l’époque de l’ORTF ou des journaux papier qui tâchaient les mains ?

Je peux encore voter aux élections. Elles sont organisées régulièrement. Tout le monde a le droit se présenter. Certains amis, aussi malades que moi, me font cependant remarquer que depuis qu’ils sont en âge de voter, aucune élection n’a vraiment changé quoi que ce soit.  Que si les élections servaient à quelque chose, il y a longtemps, qu’on les aurait supprimées comme le disait Coluche, cet orwellien qui s’ignorait. N’est-ce pas la gauche à partir de 1983 (tiens, un an avant 84) qui s’est chargée de mettre le pays aux normes de ce qu’il fallait qu’il devienne, c’est-à-dire une entité territoriale permettant à la mondialisation de se déployer comme elle l’entendait ?

Ce déploiement s’est d’ailleurs poursuivi dans l’indifférence générale le week-end dernier à Bali. 160 pays de l’OMC, pendant que l’humanité pleurait Mandela, ont  signé un accord pour continuer de mettre en place la libéralisation des échanges, c’est-à-dire ce qui va façonner tous les aspects de notre existence dans les années qui viennent et nous donner un nouveau monde. Un nouveau monde qui pour le coup va vraiment nous faire regretter Mandela, au-delà de cette surenchère émotionnelle un rien suspecte, un rien stalinienne de ces derniers jours. Je ne compare pas Mandela à Staline, bien entendu, je compare les deux émotions planétaires, à la fois sincères et orchestrées, autoalimentées, qui se sont emparées de l’humanité à 60 ans tout juste d’intervalle. Je compare, de fait, deux émotions totalitaires.

Et quand bien même on se serait intéressé à ce qui s’est dit à Bali, l’OMC vous aurait expliqué à quel point elle était philanthropique et que son but était d’enrichir les pays du Tiers monde. Que répondre à tant de bonnes intentions ? Comment oser critiquer une telle pureté  d’âme ? Bien sûr, le moyen proposé pour enrichir les pays du Tiers monde, c’est de faire tomber les dernières barrières douanières des pays riches ou moins pauvres, autant dire achever la destruction des modèles sociaux péniblement mis en place au cours de l’histoire. Comme ça, on ne rendra pas forcément plus riche la population des pays pauvres mais on rendra sûrement plus pauvre la population des pays riches.

Mais non, j’exagère, je suis malade : l’OMC ne peut pas avoir autant de pouvoirs. Penser que ce sont aujourd’hui des organismes supranationaux composés d’experts non élus qui décideraient de ce que vont devenir des pays entiers, c’est très exagéré. C’est un symptôme de ma maladie, de ma paranoïa : demandez aux Grecs, au Espagnols, aux Portugais ce qu’ils en pensent. Ils vous diront à quel point c’est du grand n’importe quoi, ils vous diront heureusement que la Troïka était là pour les aider à faire un régime et perdre toute cette mauvaise graisse, ils vous diront qu’ils sont presque guéris, qu’ils n’ont plus de système de santé ni de retraites et que grâce à ça, bientôt, ô joie, pleurs de joie ! , ils pourront emprunter de nouveau sur les marchés ! Et que tout pourra recommencer comme avant !

Alors, lecteur, je t’en prie. Ne suis pas ce chemin dangereux sur lequel je m’égare. Jouis de ton ordinateur, de ton smartphone, n’écoute pas les prophètes de malheur, les Cassandre névrosées qui t’expliqueront que le Sénat vient de confirmer un vote de l’Assemblée sur la loi de programmation militaire dont un article permet l’accès à toutes des données personnelles. De toute façon, c’est comme pour le télécran, euh pardon pour la vidéosurveillance : tu n’as rien à cacher, n’est-ce pas ?

http://www.causeur.fr/1984-en-2014,25389



Catégories :Société

9 réponses

  1. ALLELOUYA MES FRERES
    Je pensais etre seule a percevoir les choses de cette façon. Je suis heureuse de constater qu’il existe des personnes (rares) qui savent utiliser leur sixieme sens c’est a dire leur troisieme oeil.

  2. Je partage votre sentiment, la répression des libertés se fait de plus en plus sentir et nous n’excerçons absolument aucun contrôle sur les lois et les accords intervenant dans notre vie privée. La situation est plus qu’inquiétante.

  3. D’autant qu’on ne peut pas comparer Winston Smith à Julian Assange, Winston n’avait aucune prétention politique, il voulait juste vivre caché et jouir de ce qu’on lui a toujours refusé, Winston aurait très certainement bien intégré la société dans le meilleur des mondes. Après oui le résultat est le même, on est bel et bien dans un système totalitaire qui dépasse la sphère politique telle qu’on l’envisage habituellement, ce qui fait que chaque élection n’est en fait qu’une mascarade, sauf que nous n’y sommes pas allé de la même façon. On vit dans un monde dans lequel le meilleur façon de résister à la tentation c’est d’y céder, on est dans la culture Carpe Diem ce qui fait qu’on ne se projette plus du tout dans l’avenir, on est restreint à notre présent, réduit à nos désirs, nos pulsions, il n’y a que de cette façon qu’on peut cultiver l’indifférence. A l’heure actuelle les politiques peuvent faire les saloperies qu’ils veulent, tant qu’on a un toit sur la tête, de la bouffe dans nos assiettes, du divertissement, il n’y aura jamais de révolte, il y aura toujours des gens pour défendre ce système, et pas forcément ceux qu’on croit.

  4. J’ai toujours eu du mal avec les gens qui voyaient la ferme des animaux comme une déscription de l’URSS et 1984 comme un livre utopique. A mon sens la ferme des animaux est une description de « l’idéal et de l’esprit humain » le simple fait que les idéologies qui partent toujours d’un bon sentiments sont au final vraiment dangereuse. Quand à 1984, c’est lui que je vois comme une critique (romantique) du communisme stalinien. Quand à notre société moderne d’aujourd’hui, je penses plutôt au « Meilleur des Mondes » ( Brave new world) où chacun est heureux de sa situation et où on distrait la population pour les faire travailler sans poser de questions et où ceux qui pensent par eux même (et sont né hors des usines du gouvernement) sont perçus comme des « sauvages ». Les gouvernements aujourd’hui n’ont pas vraiment besoin d’appliquer la repression comme dans une dictature, nos voisins le font déjà si bien ! Voyez donc les jugement portés sur les familles faisant l’école à domicile ! Ou ceux qui ne veulent pas faire vacciner leurs enfants !

Rétroliens

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