Edward Snowden, après des mois de révélations sur la NSA, dit que sa mission est accomplie

imagesPar Barton Gellman, le 24 décembre 2013

MOSCOU – La voix familière au bout du fil, à l’hôtel, est allée droit au but. « Quelle heure dit votre montre, exactement? » demanda-t-il. Il vérifia l’heure avec la sienne et décrivit un lieu de rencontre. « Je vous vois là-bas, » dit-il.

Edward Joseph Snowden sortit à l’heure dite, seul, se mêlant à la foule légère de riverains et de touristes. Il tendit son bras pour une poignée de main, puis tourna l’épaule pour indiquer le chemin. En peu de temps il avait guidé son visiteur vers un espace sûr hors de la vue du public.

Pendant plus de 14 heures d’interviews, les premières qu’il ait accordées depuis son arrivée ici en juin, Snowden n’a pas écarté ses rideaux ou mis le pied dehors. La Russie lui a accordé un asile temporaire le 1 août, mais Snowden demeure une cible d’intérêt suprême pour les services de renseignement dont il a dévoilé les secrets sur une échelle aux proportions épiques.

Vers la fin du printemps, Snowden a fourni à trois journalistes, dont celui-ci, les caches de documents top secret de la National Security Agency, où il a travaillé sous contrat. Des douzaines de révélations ont suivi, puis des centaines, alors que les organisations médiatiques du monde entier ont repris le sujet. Le Congrès US a fait pression pour obtenir des réponses, de nouvelles preuves ont ravivé d’anciennes affaires et l’administration Obama a été obligée de déclassifier des milliers de pages qu’elle avait tenté de dissimuler depuis des années.

Prises ensemble, les révélations ont mis en lumière un système de surveillance mondiale qui s’est défait de la plupart de ses garde-fous après les attaques du 11 septembre 2001. Des autorités légales secrètes ont donné pouvoir à la NSA pour balayer les données de téléphone, d’Internet et de géolocalisation de populations entières. L’une des diapositives de présentation qui ont fuité décrivait la « philosophie de collecte » de l’agence comme « prenez un peu de chaque chose qui figure au menu. »

Six mois après que les premières révélations soient publiées dans le Washington Post et The Guardian en Grande-Bretagne, Snowden a bien voulu revenir en détail sur les origines et les répercussions de son choix. Il était détendu et alerte au cours des presque deux jours de conversation quasi-ininterrompue, alimentée de burgers, de pâtes, de glace et de pâtisseries russes.

Snowden a offert des anecdotes de sa carrière professionnelle et de sa vie récente de « chat d’intérieur » en Russie. Mais il redirigeait constamment la conversation vers la surveillance, la démocratie et le sens des documents qu’il avait dévoilés.

« Pour moi, en termes de satisfaction personnelle, la mission est déjà accomplie, » dit-il. « J’ai déjà gagné. Dès que les journalistes ont été en mesure de travailler, tout ce que j’avais essayé de faire s’est trouvé validé. Parce que, souvenez-vous, je n’ai pas voulu changer la société. J’ai voulu donner à la société une chance de décider si elle devait se changer elle-même. »

« Tout ce que je voulais c’est que le public ait une chance de donner son avis sur la façon dont il est gouverné, » dit-il. « C’est une borne du chemin que nous avons dépassée il y a longtemps. Désormais, ce que nous visons sont des objectifs encore à notre portée. »

‘Une plongée en aveugle’

Snowden est un homme réfléchi à la pensée ordonnée, avec une approche d’ingénieur à la résolution des problèmes. Il en était venu à croire qu’une dangereuse machine de surveillance de masse grandissait sans restrictions. La supervision à huis-clos par le Congrès et la Cour de Surveillance du Renseignempent Extérieur (FISC, Foreign Intelligence Surveillance Court, ndt) était un « cimetière de la magistrature », dit-il, manipulée par l’agence qu’ils étaient censés maîtriser. Les règles de classification érigeaient des murs empêchant le débat public.

Abattre ces murs serait un acte spectaculaire de transgression contre les normes qui y règnaient. Quelqu’un aurait à contourner la sécurité, extraire les secrets, et à prendre contact avec des journalistes sans être détecté, en leur fournissant assez de preuves pour écrire des articles.

Le business de la NSA est « la domination de l’information », l’utilisation des secrets des autres afin de modeler les événements. À 29 ans, Snowden a mis l’agence cul par-dessus tête sur son propre terrain.

« Vous vous rendez compte que vous plongez à l’aveugle, qu’il n’y a pas de schéma, » a dit Snowden, reconnaissant qu’il n’avait aucun moyen de savoir si le public partagerait son opinion.

« Mais quand vous faites peser cela contre l’alternative, qui est de ne pas agir, » dit-il, « vous réalisez qu’une certaine analyse vaut mieux que pas d’analyse du tout. Parce que même si votre analyse s’avère être fausse, le grand marché des idées le supportera. Si vous considérez cela du point de vue d’un ingénieur, d’un point de vue itératif, il est clair que vous devez essayer de faire quelque chose plutôt que de ne rien faire. »

Selon ses propres mots, Snowden a réussi au-delà de toute ambition raisonnable. La NSA, habituée à observer sans être observée, est face à une attention qu’elle n’a pas suscité depuis les années ’70, ou peut-être jamais.

Les effets en cascade se sont fait ressentir au Congrès, dans les tribunaux, dans la culture populaire, la Silicon Valley et les capitales du monde. La structure de base d’Internet est elle-même remise en question, alors que le Brésil et l’Union Européenne envisagent de prendre des mesures pour garder leurs données hors du territoire US et que des géants de la technologie dont Google, Microsoft et Yahoo prennent des mesures extraordinaires pour bloquer la collecte de données par leur gouvernement.

Pendant des mois, des officiels de l’administration Obama ont attaqué les motivations de Snowden et affirmé que le travail de la NSA avait été travesti par des fuites spécifiques et de mauvaises interprétations.

Le 16 décembre, dans une affaire qui n’aurait pas pu aboutir sans les révélations rendues possibles par Snowden, le Juge de Washington D.C. Richard J. Leon a décrit les capacités de la NSA comme « presque orwelliennes » et dit que le recueil en masse des données téléphoniques domestiques aux USA était probablement anticonstitutionnel.

Le lendemain, dans la Salle Roosevelt, une délégation inhabituelle de hauts cadres de vieilles compagnies du téléphone et de nouvelles entreprises d’Internet a informé le président Obama que l’intrusion de la NSA dans leurs réseaux était une menace pour l’économie US de l’information. Le jour suivant, un panel consultatif désigné par Obama fit la recommandation de nouvelles restrictions significatives à l’encontre de la NSA, y compris un terme mis au programme des métadonnées téléphoniques domestiques.

« Cette semaine est un point tournant, » a dit Jesselyn Radack du Government Accountability Project (Projet de Responsabilisation du Gouvernement, ndt), qui est l’une des conseillères juridiques de Snowden. « Cela a tout simplement été un déferlement. »

‘Ils m’ont élu’

Le 22 juin, le Ministère de la Justice a ouvert une plainte criminelle contre Snowden pour espionnage et vol délictueux de propriété gouvernementale. Ce fut une sèche énumération de statuts, sans une seule trace de la colère qui pulsait à travers les anciens morceaux sur Snowden.

Dans les cercles du renseignement et de la sécurité nationaux, Snowden est largement vu comme un saboteur sans vergogne, et les journalistes qui le soutiennent à peine moins sévèrement.

Au Forum sur la Sécurité d’Aspen en juillet, un général à quatre étoiles connu pour son égalité d’humeur a pesté au cours d’une réunion aux côtés d’un journaliste qu’il savait être en relation avec Snowden. Avant  de s’en aller, il se retourna et pointa du doigt.

« Nous n’avons pas eu un autre 11 septembre, » dit-il avec colère, parce que le renseignement a permis aux combattants de trouver l’ennemi les premiers. « Jusqu’à ce que vous ayez à appuyer sur la gachette, jusqu’à ce que vous ayez eu à enterrer vos propres gens, vous n’avez aucune idée. »

Il est largement dit de Snowden qu’il a brisé un serment du secret, un détour de phrase qui figure une trahison. Le Directeur de la NSA Keith B. Alexander et le Directeur du Renseignement National James R. Clapper Jr., ont utilisé cette formule.

Dans son interview avec le Washington Post, Snowden remarqua avec désinvolture que le Formulaire Standard 312, l’accord de non-divulgation d’informations classées confidentielles, est un contrat civil. Il l’a signé, mais a prêté son allégeance ailleurs.

« Le serment d’allégeance n’est pas un serment du secret, » dit-il. « C’est un serment à la Constitution. C’est le serment que j’ai respecté et que Keith Alexander et James Clapper ont trahi. »

Les gens qui l’accusent de déloyauté, dit-il, se trompent sur ses intentions.

« Je n’essaye pas de faire chuter la NSA, je travaille à améliorer la NSA, » dit-il. « Je travaille encore pour la NSA en ce moment-même. Ils sont les seuls à ne pas s’en apercevoir. »

Qu’est-ce qui a donné à Snowden, qui a maintenant 30 ans, le droit d’assumer cette responsabilité?

« Toute cette question – qui vous a élu? – renverse le schéma, » dit-il « Ils m’ont élu. Les superviseurs. »

Il nomma les présidents des comités du renseignement du Sénat et de la Chambre.

« Dianne Feinstein m’a élu en posant des questions sur le softball » lors d’audiences du comité, dit-il. « Mike Rogers m’a élu quand il a gardé ces programmes secrets… La cour de la FISA (Foreign Intelligence Surveillance Agency, ndt) m’a élu quand elle a décidé de légiférer depuis les bancs sur des choses qui dépassent de loin ce que cette cour a jamais été créée pour faire. Le système a échoué de façon radicale, et chaque niveau de supervision, chaque niveau de responsabilité qui aurait du se saisir de tout ceci, a abdiqué ses responsabilités. »

« Ce n’est pas qu’ils me l’ont mis sur le dos en tant qu’individu – que je suis qualifié de manière unique, un ange descendu des cieux – mais plutôt sur le dos de quelqu’un, quelque part, » dit-il. « Vous avez la capacité, et vous vous rendez compte que chaque autre personne assise autour de votre table a la capacité mais ils ne le font pas. Quelqu’un doit donc être le premier. »

‘Le test de la Une’

Snowden accorde que les employés de la NSA croient grosso modo en leur mission et font confiance à l’agence pour la gestion des secrets qu’ils prennent des gens ordinaires – de façon délibérée, dans le cas du recueil en masse des métadonnées, et « incidemment » quand le contenu des communications téléphoniques états-uniennes et des emails est aspiré dans les systèmes de la NSA avec des cibles étrangères.

Mais Snowden a aussi affirmé que l’acceptation des opérations de l’agence n’était pas universelle. Il avait commencé à tester cette proposition il y a plus d’un an, a-t-il dit, lors de conversations périodiques avec des collègues et des supérieurs qui dressaient l’ébauche de son plan en gestation.

Au début d’octobre 2012, dit-il, il a fait part de ses hésitations à deux de ses supérieurs au Directorat Technologique de la NSA, ainsi qu’à deux autres du Centre des Opérations sur les Menaces à la base régionale d’Hawaii. Pour chacun d’entre eux, ainsi que pour 15 autres collègues, Snowden a affirmé qu’il avait ouvert un outil de recherche de données appelé BOUNDLESSINFORMANT (informateur sans limites, ndt), qui se servait de « cartes d’intensité » codées par couleurs pour illustrer le volume de données ingérées par les mouchards de la NSA.

Ses collègues furent « abasourdis d’apprendre que nous recueillons davantage sur les citoyens US aux USA que sur les Russes en Russie, » a-t-il dit. Beaucoup d’entre eux ont été troublés, a-t-il ajouté, et certains ont dit qu’ils ne voulaient pas en savoir davantage.

« J’ai demandé à ces personnes, ‘Que pensez-vous que ferait le public si ceci était en première page?’  » a-t-il dit. Il releva que des critiques l’ont accusé de ne pas avoir suivi les canaux internes de réclamations. « Comment ceci n’en constitue-t-il pas un rapport? Comment ceci ne soulève-t-il pas le problème? » a-t-il dit.

Venu décembre, Snowden contactait des journalistes, bien qu’il n’ait pas encore transmis des informations confidentielles. Il a continué à faire passer le ‘test de la Une’ à ses collègues, dit-il, jusqu’au mois d’avril.

Sur la question de ces conversations, la porte-parole de la NSA Vanee Vines a envoyé une déclaration préparée d’avance au Washington Post: « Après une longue enquête, comprenant des entretiens avec ses anciens superviseurs et collègues à la NSA, nous n’avons pas trouvé de preuves appuyant l’affirmation de M. Snowden selon quoi il aurait apporté ces sujets à l’attention de qui que ce soit. »

Snowden a relaté d’autres conversations qu’il dit avoir eu lieu trois ans auparavant, où il avait été envoyé par le Directorat Technologique de la NSA soutenir les opérations d’un poste d’écoute au Japon. En tant qu’administrateur système, il avait un accès complet aux contrôles de sécurité et d’audit. Il a dit qu’il a relevé de sérieuses failles dans la sécurité de l’information.

« Je suis allé jusqu’à recommander qu’ils passent à un contrôle à deux hommes distincts pour l’accès administrateur en 2009, » a-t-il dit, la première fois à son superviseur au Japon et ensuite au chef des opérations du directorat dans le Pacifique. « C’est sûr, un lanceur d’alerte pourrait se servir de ces choses, tout comme un espion. »

Cette précaution, qui requiert un deuxième jeu d’identifications pour procéder à des opérations risquées telle que la copie de fichiers sur une mémoire externe, a été l’une des principales réponses sécuritaires aux suites de l’affaire Snowden.

Vines, la porte-parole de la NSA, a dit qu’il n’y avait aucune trace de ces conversations-là, non plus.

Les USA ‘cesseraient d’exister’

Juste avant de publier les documents au printemps dernier, Snowden passa une dernière fois les risques en revue. Il avait alors dépassé ce qu’il a décrit comme une « peur égoïste » des conséquences pour lui-même.

« Je vous ai dit que la seule peur [qui reste] est l’apathie – que les gens ne s’en soucieront pas, qu’ils ne voudront pas du changement, » a-t-il rappelé ce mois-ci.

Les documents dévoilés par Snowden ont retenu l’attention parce qu’ils ont révélé aux citoyens US une histoire qu’ils ignoraient avoir.

Les documents internes de briefing foisonnaient pendant « l’Âge d’Or de la Surveillance ». Des titres en couverture batailleurs comme MUSCULAR, TUMULT et TURMOIL vantaient la prouesse de l’agence.

Avec le concours d’entreprises privées de télécommunications, la NSA avait appris à capturer d’énormes flux de données à la vitesse de la lumière à partir des câbles de fibres optiques qui transportaient le trafic Internet et téléphonique par dessus les continents et par dessous les mers. Selon un document de la cache de Snowden, le Groupe des Opérations des Sources Spéciales (de la NSA, ndt), dont il était dit dès 2006 qu’il ingérait « une Bibliothèque du Congrès toutes les 14,4 secondes, » possédait un sceau officiel qui aurait pu être une parodie: un aigle, tenant entre ses serres tous les câbles du monde entier.

Chaque année, les systèmes de la NSA recueillent des centaines de millions de répertoires de boîtes de courrier électronique, des centaines de milliards de données de géolocalisation par téléphone portable et des millions de milliards de métadonnées d’appels téléphoniques domestiques.

La majeure partie de ces données, par définition et par destination, a appartenu à des gens ordinaires qui n’étaient soupçonnés de rien. Mais une nouvelle et vaste capacité de stockage et des outils de tri de ces informations ont permis à la NSA de s’en servir pour fabriquer une carte des relations humaines à l’échelle planétaire. Seulement ainsi, croyait sa direction, la NSA pouvait-elle atteindre plus loin que son univers de cibles connues du rensiegnement.

Du point de vue de la NSA, l’espionnage des transmissions, ou mouchardage électronique, était une question de vie ou de mort, « sans lequel l’Amérique que nous connaissons cesserait d’exister, » selon une présentation interne de la première semaine d’octobre 2001 tandis que l’agence raffermissait sa réaction aux attaques d’al-Qaeda sur le World Trade Center et le Pentagone.

Avec des enjeux tels que ceux-là, il n’y avait aucune capacité que la NSA a cru qu’elle devait laisser sur la table. L’agence suivit des ordres provenant du président George W. Bush pour démarrer le recueil domestique d’informations sans l’aval du Congrès ou des tribunaux. Quand la NSA acquit ces pouvoirs plus tard, certains d’entre eux sous l’interprétation secrète de lois passées par le Congrès entre 2007 et 2012, l’administration Obama est allée encore plus loin.

« PRISM: les dollars de vos impôts au travail »

Avec PRISM, le nom de code pour la collection de données utilisateurs de Google, Yahoo, Microsoft, Apple et de cinq autres entreprises basées aux USA, la NSA pouvait obtenir toutes les informations provenant de ou allant vers n’importe quelle cible spécifiée. Les entreprises n’avaient pas d’autre choix que de se plier aux requêtes de données issues du gouvernement.

Mais la NSA ne pouvait pas se servir de PRISM, qui était supervisé une fois par an par la cour de surveillance, pour la collection de presque toutes les données gérées par ces entreprises. Afin d’élargir son accès, elle a fait équipe avec son homologue britannique, le Government Communications Headquarters, ou GCHQ, pour faire effraction dans les liaisons privées par fibres optiques qui connectaient les centres de données de Google et de Yahoo à travers le monde.

Cette opération, qui portait le nom de code MUSCULAR, mouchardait sur les données d’entreprises US depuis l’extérieur du territoire US. La NSA, par conséquent, croyait qu’elle n’avait pas besoin de la permission du Congrès, ou de supervision judiciaire. Les données de centaines de millions de comptes US s’écoulaient le long de ces liaisons Google et Yahoo, mais des règlements confidentiels autorisaient la NSA à penser que ces données avalées à l’étranger appartenaient à des étrangers.

‘Menace persistante’

La révélation du projet MUSCULAR a mis en rage et galvanisé les cadres US des technologies de l’information. Ils croyaient que la NSA avait un accès légal par leurs portes d’entrée – et avait de toute façon fracassé les portes de derrière.

L’avocat en chef de Microsoft Brad Smith est allé sur le blog de son entreprise pour appeler la NSA une « menace persistante avancée » – la pire des dénominations dans le jargon des cercles US de la cybersécurité, en général réservée aux hackers chinois soutenus par leur gouvernement et les associations criminelles sophistiquées.

« Pour l’industrie dans son ensemble, ça a fait que tout le monde s’est demandé si nous en savions autant que nous le pensions, » s’est souvenu Smith lors d’une interview. « Cela a souligné le fait qu’alors que les gens avaient confiance que le gouvernement US se conformait aux lois US pour l’action sur le territoire US, peut-être se passait-il des choses à l’extérieur des États-Unis… qui rendaient tout ceci plus compliqué et plus déconcertant encore que nous ne le savions. »

Ils se demandaient, a-t-il dit, si la NSA « collectait des données propriétaires des entreprises elles-mêmes. »

Emmenées par Google et ensuite par Yahoo, une entreprise après l’autre annonça des plans onéreux de cryptage de son trafic de données sur des dizaines de milliers de kilomètres de câbles. C’était un coup direct – et dans certains cas, explicite – au recueil de données utilisateurs en masse par la NSA. Si la NSA voulait l’information, elle devait la demander ou contourner le cryptage, une cible après l’autre.

Quand ces projets seront terminés, Internet deviendra un lieu moins amical pour le travail de la NSA. L’agence peut toujours collecter les données d’à peu près n’importe qui, mais la collection des données de tout le monde sera plus difficile.

La réaction de l’industrie, a reconnu Smith, était motivée par une menace économique. Les entreprises US ne pouvaient pas se laisser voir comme étant des auberges pour le renseignement US. Mais le principe de la chose, a dit Smith, « est au fond d’assurer que les données des clients ne soient données aux gouvernements qu’à la suite de mandats juridiques valables et en accord avec les principes constitutionnels. »

‘Des ogives sur des fronts des gens’

Snowden s’est concentré sur à peu près la même chose, depuis le départ: un ciblage individuel guérirait la plupart de ce qu’il pense ne va pas avec la NSA.

Il y a six mois, un journaliste lui a demandé par email crypté pourquoi les citoyens US voudraient que la NSA abandonne le recueil en masse de données, si cela limitait un outil de renseignement utile.

« Je crois que le coût d’un franc débat public sur les pouvoirs de notre gouvernement est moindre que le danger posé par le fait de laisser ces pouvoirs s’accroître en secret, » répondit-il, les appelant « une menace directe à la gouvernance démocratique. »

Lors de l’interview moscovite, Snowden a dit, « Ce que veut le gouvernement est une chose qu’il n’a encore jamais eue, » ajoutant: « Ils veulent la conscience totale. La question qui se pose est, est-ce là une chose que nous devons laisser faire? »

Snowden a comparé les pouvoirs de la NSA à ceux exercés pas les autorités britanniques dans l’Amérique coloniale, quand des « mandats généraux » permettaient la fouille de tout le monde. La cour de la FISA, a dit Snowden, « donne l’autorisation pour des mandats généraus pour toutes les métadonnées du pays. »

« La dernière fois que cela s’est produit, nous avons fait la guerre là-dessus, » a-t-il dit (guerre d’indépendance aux USA, ndt).

La technologie a, bien sûr, aussi permis beaucoup de surveillance des consommateurs de la part d’entreprises privées. La différence avec la possession des données par la NSA, c’est que le gouvernement a le pouvoir de retirer la vie ou la liberté.

À la NSA, dit-il, « il y a des gens au bureau qui blaguent en disant, ‘Nous envoyons des ogives sur le front des gens’ (jeu de mots, avec la rime de ‘warheads on foreheads’ en anglais, ndt). Twitter ne balance pas d’ogives sur le front des gens. »

La vie privée, telle que la voit Snowden, est un droit universel qui s’applique à la surveillance US comme étrangère.

« Cela m’est égal que vous soyez le Pape ou Oussama ben Laden, » a-t-il dit. « Tant qu’il y a une cause raisonnable, articulée et individualisée pour le ciblage de ces personnes comme renseignement extérieur légitime, pas de problème. Je ne pense pas que cela soit imposer un poids si lourd que de demander une cause raisonnable. Parce que, vous devez comprendre, quand vous avez accès aux outils que possède la NSA, les causes raisonnables tombent des arbres. »

‘Tout le monde le sait’

Le 29 juin, Gilles de Kerchove, le coordinateur du contre-terrorisme de l’Union Européenne, s’est réveillé pour lire dans un article de Der Spiegel que le renseignement US avait pénétré dans des bureaux de l’UE, dont le sien, pour y implanter des appareils de surveillance.

Le Belge de 56 ans, dont le travail est souvent confidentiel, ne se considérait pas naïf. Mais il a pris les nouvelles personnellement, et encore plus lorsqu’il entendit les explications officieuses de Washington.

 » ‘Tout le monde le sait. Tout le monde, vraiment’ – Keith Alexander a dit ça, » a dit de Kerchove lors d’une interview. « Je n’aime pas l’idée que la NSA pose des mouchards dans mon bureau. Non, je n’aime pas ça. Non. Entre alliés? Non. Je suis étonné que des gens trouvent que cela soit noble. »

Des réactions comparables, exprimées moins poliment en privé, ont accompagné les révélations que la NSA avait mis sur écoute les téléphones portables de la Chancelière allemande Angela Merkel et de la Présidente brésilienne Dilma Roussef. Le retour de balancier a nui aux relations avec les deux alliés, parmi d’autres. Rousseff a annulé un dîner d’état avec Obama en septembre.

Quand il s’agit d’espionner ses alliés, grâce aux lumières de Snwoden, ce qui compte ce n’est pas toujours la cible.

« C’est la duperie du gouvernement qui est révélée, » a dit Snowden, notant que l’administration Obama avait faussement fait des assurances publiques à propos de la surveillance de la NSA en Allemagne. « Le gouvernement US a dit: ‘Nous respectons les lois allemandes en Allemagne. Nous ne ciblons jamais des citoyens allemands.’ Ensuite l’histoire sort et ça devient: ‘De quoi parlez-vous? Vous espionnez la chancelière.’ Vous venez de mentir au pays tout entier, devant le Congrès.

En privé, les officiels du renseignement US insistent que l’espionnage entre amis est routinier pour tous ceux qui sont concernés, mais qu’il apporte plus de poids aux risques de se faire prendre.

« Il y a beaucoup de choses que nous faisons dans le renseignement qui, si elles étaient révélées, auraient le potentiel pour toutes sortes de mauvais retours, » a dit Clapper à un panel de la Chambre en octobre.

‘Ils commetront des erreurs’

Les officiels US disent qu’il est évident que les révélations de Snowden feront beaucoup de mal à la collecte d’informations, exposant des méthodes que des adversaires apprendront à éviter.

« Nous voyons al-Qaeda et d’autres groupes apparentés commencer à chercher des moyens d’ajuster leurs façons de communiquer, » a dit Matthew Olsen, directeur du National Counterterrorism Center et ancien avocat en chef de la NSA.

D’autres officiels, qui ont refusé de parler officiellement en détail, ont dit qu’ils avaient vu certaines de leurs cibles de surveillance, en effet, changer de canaux. Cette indication peut être lue sous un autre angle, étant donné que la NSA a réussi à enregistrer le changement.

Clapper a dit en public à plusieurs reprises que les fuites avaient causé de gros dommages, mais en privé il a pris une attitude plus nuancée. Une révision des évaluations des premiers dommages lors d’affaires d’espionnage précédentes, a-t-il dit pendant une réunion derrière portes closes cet automne, a trouvé que les prévisions catastrophiques de dommages étaient rares à se réaliser.

« Les gens doivent communiquer, » a-t-il dit, selon l’un des participants qui a décrit la réunion confidentielle sous condition d’anonymat. « Ils commettront des erreurs, et nous les exploiterons. »

Selon des hauts fonctionnaires du renseignement, deux incertitudes alimentent leurs plus grandes inquiétudes. L’une est de savoir si la Russie ou la Chine ont réussi à prendre l’archive de Snowden de son ordinateur, un scénario du pire pour lequel trois officiels ont admis qu’il n’y avait aucune preuve.

Au cours d’une mission précédente, Snowden enseignait à des agents US du renseignement comment opérer en sécurité dans un « environnement digital hautement menaçant, » se servant d’un scénario d’entraînement dans lequel la Chine était la menace désignée. Il a refusé de discuter de l’emplacement de ces fichiers, mais il a affirmé qu’il est certain de ne pas les avoir exposés aux renseignements chinois à Hong Kong. Et il a ajouté qu’il ne les avait pas amenés en Russie.

« Il n’y a rien dessus, » a-t-il dit, tournant l’écran de son ordinateur portable vers son visiteur. « Mon disque dur est complètement vide. »

L’autre grande question concerne le nombre de documents que Snowden a pris. Le directeur adjoint arrivant de la NSA, Rick Ledgett, a dit dans l’émission « 60 Minutes » de CBS récemment que ce nombre pourrait atteindre 1,7 million, une poussée énorme et inexpliquée des estimations antérieures. Ledgett a dit qu’il préférerait négocier une amnistie avec Snowden en échange de « garanties que le reste des données pourrait être en sûreté. »

La conseillère à la sécurité nationale d’Obama, Susan E. Rice, a plus tard repoussé cette éventualité.

« Le gouvernement sait nous trouver s’il veut avoir une conversation productive sur des résolutions qui n’impliquent pas Edward Snowden derrière les barreaux, » a dit Ben Wizner de l’American Civil Liberties Union, la figure centrale de l’équipe juridique de Snowden.

Qualques rapports médiatiques ont cité des officiels du gouvernement US comme ayant dit que Snowden avait organisé la publication automatique de doculents sensibles s’il était arrêté, ou blessé. Il y a de fortes raisons d’en douter, en commençant par l’insistance de Snowden, à ce journaliste et à d’autres, qu’il ne veut pas que les documents soient publiés en masse.

Si Snowden était assez fou pour mettre en place un « bouton de l’homme mort », ont dit des confidents, il inviterait quiconque voulant les documents à venir le tuer.

Sur la question autour d’un tel mécanisme durant l’interview à Moscou, Snowden a fait une grimace et n’a pas répondu. Plus tard, il a envoyé un message crypté. « Cela ressemble plus à un bouton de suicide, » a-t-il écrit. « Cela n’aurait pas de sens. »

‘Ce n’est pas à mon sujet’

Par tempérament et par circonstance, Snowden est un homme réservé, réticent à discuter des détails de sa vie personnelle.

Sur deux jours sa garde n’est jamais retombée, mais il a permis à certains fragments d’émerger. Il est un « ascète, » a-t-il dit. Il vit de nouilles Ramen et de chips. Il reçoit des visites, et beaucoup de ses visiteurs apportent des livres. Les livres s’entassent, pas encore lus. L’Internet est une bibliothèque sans limites et une fenêtre sur la progression de sa cause.

« Il a toujours été difficile de me faire quitter la maison, » a-t-il dit. « Je n’ai tout simplement pas beaucoup de besoins… De temps en temps il y a des choses à faire, des choses à aller voir, des gens à rencontrer, des tâches à accomplir. Mais il faut vraiment que ce soit orienté vers un but, vous savez. Sinon, tant que je peux m’asseoir et réfléchir et écrire et parler à quelqu’un, c’est plus important pour moi que de sortir regarder des monuments. »

En espérant retenir l’attention sur la NSA, Snowden a ignoré les attaques contre sa personne.

« Laissez-les dire ce qu’ils veulent, » dit-il. « Ce n’est pas à mon sujet. »

L’ancien directeur de la NSA et de la CIA Michael V. Hayden a fait la prévision que Snowden s’étiolerait à Moscou en tant qu’alcoolique, comme les autres « défecteurs. » À cela, Snowden a haussé les épaules. Il ne boit pas du tout. Depuis toujours.

Mais Snowden sait que sa présence ici fait des munitions faciles pour ses critiques. Il n’a pas choisi le refuge en Russie comme destination finale. Il dit que depuis que le gouvernement US a annulé son passeport alors qu’il essayait de changer de projet, en route vers l’Amérique Latine, il n’avait pas eu d’autre choix.

Il serait étrange que les autorités russes ne gardent pas un œil sur lui, mais aucune escorte n’accompagnait Snowden et son visiteur n’a vu personne aux alentours. Snowden n’a pas essayé de parler furtivement, ni a-t-il demandé à ce que son visiteur le fasse. Il a eu un accès Internet continu et a parlé à ses avocats et à des journalistes quotidiennement, depuis son premier jour dans le salon de transit de l’aéroport Sheremetyevo.

« Il n’y a aucune preuve du tout concernant l’allégation que j’aie accordé ma loyauté à la Russie ou à la Chine ou à quelque autre pays autre que les États-Unis, » a-t-il dit. « Je n’ai aucune relation avec le gouvernement russe. Je ne suis entré dans aucun accord avec eux. »

« Si jamais j’ai fait défection, » a dit Snowden, « J’ai fait défection du gouvernement vers le public. »

Julie Tate a contribué à cet article.

Source: http://www.washingtonpost.com/world/national-security/edward-snowden-after-months-of-nsa-revelations-says-his-missions-accomplished/2013/12/23/49fc36de-6c1c-11e3-a523-fe73f0ff6b8d_story.html



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