Noam Chomsky sur l’héritage d’Ariel Sharon

20140107_012023_ariel-sharon-2Ceci est la transcription de l’interview d’Amy Goodman, de la chaîne de TV US Democracy Now!, avec Noam Chomsky, Rachid Khalidi et Avi Shlaim le lundi 13 janvier 2014, sur le sujet de la mort d’Ariel Sharon, et de sa trace dans l’histoire. – Will Summer

Amy Goodman (AG): Nous commençons en Israël, où des funérailles d’état se sont tenues aujourd’hui devant la Knesset, le parlement israélien, en hommage à l’ancien premier ministre Ariel Sharon. Il est mort samedi dernier après huit ans dans le coma. Il avait 85 ans. Il sera enterré dans une cérémonie d’état aujourd’hui à son domicile du sud de l’Israël.

Les USA ont été parmi huit pays – 18 pays à envoyer des délégations pour assister aux funérailles de Sharon, avec l’émissaire international pour le Moyen-Orient Tony Blair et les ministres des affaires étrangères de Russie et d’Allemagne. À une commémoration d’état à Jérusalem, le vice-président Joe Biden s’est souvenu de Sharon comme d’un commandant militaire et homme d’état controversé mais courageux.

Joe Biden: Quand il a dit à 10000 Israéliens de quitter leurs maisons à Gaza dans l’ordre, de sa perspective, pour renforcer Israël, je n’arrive pas à penser à une chose plus controversée – en tant qu’étudiant de l’état juif, je ne peux penser à une décision plus difficile et controversée ayant été prise. Mais il y a cru, et il l’a fait. La sécurité de son peuple avait toujours été la mission inébranlable d’Arik, un engagement infrangible envers l’avenir des Juifs, que ce soit dans 30 ou 300 ans.

AG: C’était le vice-président (des USA, ndt) qui parlait pendant la commémoration d’Ariel Sharon. Des milliers d’Israéliens sont venus payer leurs respects tandis que son cercueil était exposé à l’extérieur du bâtiment du parlement à Jérusalem. Des ministres ont observé une minute de silence lors de la réunion de cabinet de dimanche en mémoire de leur ancien chef. Voici le premier ministre Benjamin Nétanyahou:

Benjamin Nétanyahou: Dans tous ses derniers rôles de ministre de la défense, de ministre du logement, de ministre des infrastructures, de ministre des affaires étrangères, Arik a contribué à l’état d’Israël et, autant qu’il l’a pu, à la sécurité d’Israël, et c’est ce qu’il a fait en tant que premier ministre d’Israël. Je crois qu’il représente une génération de dirigeants juifs qui se sont élevés hors de notre peuple avec le recouvrement de notre indépendance. Il était attaché à la terre. Il connaissait le besoin de protéger la terre, et il comprenait que, par-delà cela, notre indépendance est notre capacité à nous défendre par nous-mêmes. Je crois qu’il restera dans les mémoires comme l’un de nos plus éminents dirigeants et l’un des commandants les plus courageux dans le cœur d’Israël pour toujours.

AG: Ariel Shraon a été l’un des personnages politiques les plus présents de l’histoire d’Israël, impliqué dans chacune des principales guerres d’Israël remontant jusqu’à sa fondation en 1948. En tant que premier ministre, il a supervisé le désengagement d’Israël de la bande de Gaza. Le retrait de Gaza a provoqué une scission importante du parti de Sharon, le Likoud, ce qui a mené à son départ de cette formation. Il a formé un nouveau parti, Kadima, qui a maintenu le désengagement de Gaza tout en accroissant le contrôle israélien sur les blocs d’implantations majeurs de la rive ouest occupée du Jourdain.

Parmi les Palestiniens, Sharon a été l’un des personnages politiques les plus honnis de l’histoire du conflit israélo-palestinien. Il est vu comme le père du mouvement d’implantations, un architecte de l’invasion israélienne du Liban, qui aurait tué quelques 20000 Palestiniens et Libanais. Une commission d’enquête israélienne a jugé que Sharon avait une responsabilité indirecte dans le massacre de plus d’un millier de Palestiniens aux camps de Sabra et de Shatila au Liban, en 1982.

Afin de parler de la vie et de l’héritage laissé par Ariel Sharon, nous sommes à présent rejoints par trois invités. À New York, nous sommes rejoints par Rashid Khalidi, le Professeur de la Chaire Edward Saïd d’Études Arabes de l’Université de Columbia, auteur de plusieurs livres, dont « Brokers of Deceit: How the U.S. Has Undermined Peace in the Middle East » (Courtiers en Tromperie: Comment les USA Ont Sapé la Paix au Moyen-Orient, ndt) et, tout juste réédité, « Under Siege: PLO Decision-making During the 1982 War » (En État de Siège: La Prise de Décisions à l’OLP Pendant la Guerre de 1982, ndt).

Nous rejoignant depuis son domicile au Massachusetts par téléphone, Noam Chomsky, dissident politique de renommée mondiale, linguiste et auteur, Professeur Émérite d’Institut au Massachusetts Institute of Technology, où il a enseigné depuis plus de 50 ans. Son livre datant de 1983, « The Fateful Triangle » (Le Triangle Fatidique, ndt), est connu comme l’une des références définitives sur le conflit israélo-palestinien et l’invasion du Liban de 1982.

Et nous sommes également rejoints depuis Oxford par Avi Shlaim, Professeur Émérite en Études Internationales à l’Université d’Oxford, l’auteur de « Israel and Palestine: Reappraisals, Revisions, Refutations » (Israël et Palestine: Réévaluations, Révisions, Réfutations, ndt). Il a servi dans l’armée israélienne dans les années ’60 et est couramment reconnu comme l’un des intellectuels les plus éminents sur le conflit israélo-palestinien.

Nous vous accueillons tous à Democracy Now! Tournons-nous d’abord vers l’historien israélien Avi Shlaim. Votre réaction à la mort d’Ariel Sharon, ce pour quoi vous pensez qu’il doit rester dans les mémoires?

Avi Shlaim: Ariel Sharon est l’un des personnages les plus emblématiques et controversés de l’histoire d’Israël. Il avait de profonds – il était d’un caractère profondément vicié, connu pour sa brutalité, son mensonge et sa corruption. Malgré ces défauts de caractère, il est un personnage majeur du façonnement de l’histoire moderne d’Israël.

Il était l’un des cinq plus influents personnages qui ont laissé une marque moderne sur l’Israël moderne. Le premier était David Ben-Gourion, le fondateur de l’état, qui en 1949 a conclu les accords d’armistice avec les états arabes voisins, les seuls frontières internationalement reconnues qu’Israël ait jamais eues. En second était Levi Eshkol qui, dans les suites de la guerre de juin 1967, a présidé à la transformation d’Israël d’une courageuse petite démocratie en une puissance coloniale brutale. Le troisième était le leader du Likoud, Menahem Begin, qui signa le premier traité de paix avec un pays arabe. Il a signé le traité de paix avec l’Égypte en 1979. Le quatrième était Yitzhak Rabin, le seul premier ministre israélien qui se soit avancé sur le front politique vers les Palestiniens, et il a fait cela en signant les Accords d’Oslo en 1999 et en décrochant le compromis hiqtorique entre les deux nations avec la poignée de main symbolique avec Yasser Arafat sur la pelouse de la Maison Blanche.

Et finalement, il y a Ariel Sharon, qui a toujours rejeté le processus de paix d’Oslo, qui comme premier ministre a essayé de balayer les restes d’Oslo et de forger une nouvelle stratégie d’unilatéralisme, de laisser tomber les Palestiniens et de redessiner unilatéralement les frontières du grand Israël. Donc, son héritage peut être résumé en un mot – unilatéralisme – agissant en défi des résolutions de l’ONU, du droit international et de l’opinion publique internationale. La vraie question est: Comment Ariel Sharon, et comment Israël aujourd’hui sous ses successeurs, capable de défier la communauté internationale toute entière? Et la réponse à cela est qu’Israël n’aurait pas pu le faire tout seul, mais qu’il a un petit copain, et que le copain ce sont les États-Unis d’Amérique. Mais c’est une autre histoire.

AG: Nous allons faire une pause et ensuite obtenir une réaction du Professeur Rashid Khalidi et du Professeur Noam Chomsky, ainsi que continuer notre discussion avec l’historien israélien Avi Shlaim. Ici Democracy Now! Nous parlons de la mort d’Ariel Sharon. Restez avec nous.

[pause]

AG: Nous parlons de la mort de l’ancien premier minsitre, Ariel Sharon, qui est mort samedi après huit années dans le coma. Il avait 85 ans. Nous sommes rejoints par le Professeur Noam Chomsky au Massachusetts, pas Avi Shlaim, l’historien israélien à l’Université d’Oxford en Grande-Bretagne, et nous sommes rejoints ici à New York par Rashid Khalidi. Parmi ses ouvrages figure « Brokers of Deceit: How the U.S. Has Undermined Peace in the Middle East« . Il est le Professeur de la Chaire Edward Saïd de l’Université de Columbia. Vous êtes également un Palestinien. Votre réaction à la mort d’Ariel Sharon?

Rashid Khalidi (RK): Hé bien, pour moi, l’émotion la plus importante est un sens que, enfin, l’homme qui a mené une guerre dans laquelle 20000 personnes ont été tuées, la guerre du Liban de 1982, qui a assiégé Beyrouth, qui a détruit maison après maison, tuant des douzaines de civils dans une quête de détruire la direction de l’OLP, a finalement quitté le monde. J’étais à Beyrouth cet été de 1982. Et je – pour moi, c’est horrible de regarder les hagiographies qui sont produites par des gens comme le vice-président Biden, par le New York Times, par la plupart des médias, à propos d’un homme qui aurait vraiment dû terminer ses jours à La Haye devant la Cour Pénale Internationale. C’était un homme qui, dès le tout début de sa carrière, a commencé en tuant des gens. En tant que commandant de l’Unité 101, il était l’homme qui avait ordonné le massacre de Qibya.

AG: Expliquez. Qu’est-ce que l’Unité 101?

RK: L’Unité 101 était une unité militaire de l’armée israélienne formée aux ordres de la direction israélienne de l’époque pour mener des raids de représailles brutaux. Mais nous sommes en train de parler de douzaines de victimes. En représailles à, dans ce cas, deux ou trois personnes se faisant tuer, 69 personnes ont vu leurs maisons exploser au-dessus de leurs têtes.

AG: Quand cela s’est-il produit?

RK: C’était en 1953 dans un petit village dans la – ce qui aujourd’hui est la Cisjordanie. Ce fut la première condamnation d’Israël par une résolution du Conseil de Sécurité. C’était quelque chose que les USA à l’époque voulaient bien traiter de crime horrible, horrible. Et voici un homme qui, depuis lors, en fait, n’a jamais agi que sur la base d’une croyance que la force est la seule chose que comprennent les Arabes. L’idée qu’il soit maintenant considéré par certains comme un faiseur de paix est grotesque, franchement.

AG: Noam Chomsky, vous avez écrit « The Fateful Triangle » en réaction à ce qui s’est passé au Liban. Cela a changé le discours pour beaucoup dans ce pays (les USA, ndt). Premièrement, expliquez votre réaction à la mort d’Ariel Sharon et ce que nous devrions comprendre à son sujet.

Noam Chomsky: Hé bien, vous savez, il existe une convention selon laquelle vous n’êtes pas censés dire du mal des gens récemment morts, ce qui malheureusement impose une espèce de règle du silence parce qu’il n’y a rien d’autre à dire – il n’y a rien de bien à dire. Ce qu’à la fois Rashid et Avi Shlaim ont dit est parfaitement exact. Il était un tueur brutal. Il avait une idée fixe en tête, qui l’a menée toute sa vie: un grand Israël, aussi puissant que possible, aussi peu de Palestiniens que possible – ils devraient disparaître d’une façon ou d’une autre – et un Israël assez puissant pour dominer la région. La guerre du Liban ensuite, qui a été son pire crime, avait aussi un objectif d’établir un état client au Liban, un état client maronite. Et c’étaient les forces qui ont mû sa vie.

L’idée que l’évacuation de Gaza ait été un pas controversé vers la paix relève presque de la farce. En 2005, Gaza avait été dévastée, et il a joué un rôle important là-dedans. Les faucons israéliens pouvaient facilement comprendre que cela n’avait aucun sens de garder quelques milliers de colons à Gaza occupant un très grand pourcentage de sa surface avec peu d’eau et avec un énorme contingent des forces de défense israéliennes, de l’armée israélienne, pour les protéger. Ce qui était plus sensé était de les sortir et de les placer en Cisjordanie ou sur les hauteurs du Golan – illégal. Cela aurait pu être fait très facilement. Ils auraient pu – l’armée israélienne aurait pu dire que le 1er août ils quittaient Gaza, auquel cas les colons se seraient entassés dans les camions qui leur avaient été fournis, les emmenant de leurs maisons subventionnées à Gaza vers des maisons subventionnées illégales dans d’autres territoires qu’Israël avait l’intention de garder, et c’eut été la fin de cette histoire. Mais à la place, un – ce que les sociologues israéliens appellent, ce que Baruch Kimmerling a appelé un « théâtre absurde » a été mis en place pour tenter de démontrer au monde qu’il ne pouvait pas y avoir davantage d’évacuations.

La farce a été un effort de relations publiques réussi. Les commentaires de Joseph Biden en sont l’illustration. C’était particulièrement du genre de la farce quand vous vous rendez compte que c’était presque un bis repetita de ce qui s’est passé en 1982 quand Israël a été contraint de se retirer du Sinaï égyptien et mena une opération que la presse israélienne a ridiculisé en la nommant Operation National Trauma 1982: Il faut que nous montrions au monde combien nous souffrons en menant une action qui bénéficiera à notre pouvoir et à notre sécurité. Et c’était là l’effort de faire la paix.

Mais sa carrière en est une de brutalité sans répit, de dévouement à l’idée fixe de sa vie. Il a sans nul doute montré du courage et de l’engagement dans la poursuite de cet idéal, qui en est un d’horrible et laid.

Source: http://www.democracynow.org/2014/1/13/noam_chomsky_on_the_legacy_of



Catégories :Opinion

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