Sotchi, sexualité et Empire

putin-sochi-homofobiaPar Maximilian Forte, le 23 janvier 2014

Seulement lorsqu’en Russie

À quand remontent les derniers Jeux Olympiques qui aient ouvertement appuyé les droits des homosexuels? Où ces Olympiades ont-elles été tenues? La réponse courte est: jamais, nulle part. Cependant, tout à coup, les problèmes des droits des gays comptent quand on décide d’assister aux Olympiades.

Celles de Sotchi, pour des raisons qui ne sont pas complètement opaques, se détachent comme une exception puisqu’elles sont tenues chez une nation qui n’a pas facilité sans accroc les projets d’expansion de l’UE ou les projets US de contrôle politique de la planète entière, surtout quand cela implique soit une intervention militaire contre des alliés des Russes, ou une critique inappropriée et insensible sur des sujets secondaires commodes qui pourraient ouvrir la porte à davantage de standardisation mondiale sous la domination US, ainsi affaiblissant des états antagoniques.

Protester aux Jeux Olympiques de Sotchi est beaucoup moins une affaire de « droits des homosexuels » que d’instrumentalisation de thèmes identitaires qui divisent afin de servir les intérêts géopolitiques des USA et de l’UE. Cela explique ainsi l’ironie autrement exceptionnellement riche que le Président français François Hollande et le Commissaire à la Justice de l’UE, entre autres, aient refusé d’assister aux Jeux Olympiques « tant que des minorités sont traitées de la sorte sous la présente législation russe » – sans battre une paupière face à la discrimination à l’encontre des Musulmans en France et dans d’autres états-membres de l’UE (aussi ici, et ici). Les seuls sports qui souffriront de l’absence de telles personnalités de l’UE seront probablement le slalom de la spéciosité, la duplicité synchronisée, et le biaisage de vitesse (sic).

Pendant ce temps, Obama se pavane comme le défenseur international des droits des homosexuels, et il a décidé d’inclure Billie Jean King, Caitlin Cahow et Brian Boitano à la délégation US pour Sotchi. Il le fait, ayant découvert un certain taux de soutien actuel aux droits des homosexuels aux USA qui l’autorisent, d’une façon ou d’une autre, à agir comme si les USA avaient toujours eu des droits des gays, étaient la quintessence de la tolérance envers les homosexuels, et ont tout le droit et toute la responsabilité pour réclamer que tous les autres états et sociétés suivent instantanément l’initiative US (même si, quand il s’agit de droits des homosexuels, les USA eux-mêmes sont à la traîne derrière d’autres états européens).

Pourtant il agit aussi comme l’avocat des droits des homosexuels à l’étranger quand les droits des gays connaissent l’opposition d’une portion conséquente de la population US elle-même, où les lois sur le mariage homosexuel, par exemple, sont encore imprécises et inégales, à tout le moins. De plus, certains aux USA trouvent que les soi-disantes lois russes « anti-gay » sont tellement peu extrêmes qu’elles ne méritent pas de commentaires, encore moins d’outrage. Ceci dit, quand l’absence soit de crédibilité, soit de provocation appropriée a-t-elle jamais empêché un Président US de rudoyer agressivement d’autres nations?

L’Impérialisme des Droits de l’Homme: Ce n’est pas une question de droits sexuels, c’est une question de pouvoir

Des événements comme ceux qui sont désignés ci-dessus semblent apporter quelque crédibilité à la thèse de Wallerstein selon quoi la géo-culture du monde-système capitaliste est l’idéologie libérale. Après tout, c’est l’idéologie libérale des droits individuels, de la tolérance, et de la réforme des institutions traditionnelles et anti-modernes qui aboie vers Poutine, et la Russie dans son ensemble.

Ceux d’entre nous qui ne sont pas nés hier auront reconnu que nos sommes déjà plusieurs fois passés par là: depuis des projets conçus pour assimiler et éduquer des enfants amérindiens en Amérique du Nord et des enfants aborigènes en Australie, à la formulation de la théorie de la modernisation, puis l’aspect monumental et la croissance mondiale de la philosophie du développement, suivis par l’ajustement structurel néolibéral et maintenant les droits de l’homme et ensuite les droits des homosexuels qui servent de perpétuation du même processus. Le processus est celui de certains états au centre dictant la direction du changement, le rythme du changement, et se plaçant au zénith de l’évolution humaine.

Ici encore nous pouvons voir le mariage entre le néolibéralisme et l’impérialisme US. Ce débat sans aucun doute éphémère de Sotchi – d’ici quelques mois presque aucun dirigeant politique US ou activiste des droits des gays de grande audience en mentionnera encore le nom – n’est qu’une instance mineure où ce mariage est renouvelé. Elle fournit une opportunité d’émettre des ordres, d’avilir la différence, de diminuer les barrières à l’intervention juridique et politique occidentale, et de renforcer les possibilités d’une standardisation mondiale qui serve les intérêts des élites occidentales. C’est également une tentative éperdue par l’État occidental pour récupérer ce qu’il a perdu en 1968: « la Révolution de 1968 a défié les vérités libérales, dans toutes leurs manifestations. Elle a défié toute la croyance que l’état était l’arbitre rationnel de la volonté consciente collective, » argue Wallerstein, ajoutant qu’il y avait eu une reconnaissance différée de « l’existence inhérente et nécessaire du racisme et du sexisme » à l’intérieur de ces mêmes structures étatiques libérales (1991, pp. 11, 12).

La doctrine culturelle évolutionniste tapie à l’arrière-plan est tout à fait reconnaissable, ainsi que ses substituts au racisme quand elle conçoit d’autres sociétés. Sauf que maintenant, plutôt que « l’unité psychique de l’humanité », nous nous voyons servis des idées « d’unité des droits sexuels » de l’humanité. L’implication est la même, en ceci qu’il nous est demandé à tous d’être à la même page, de tourner les pages ensemble, et des événements comme les critiques acerbes putatives de Sotchi ne sont qu’un exercice d’entraînement, dirigé contre nous tous du genre récalcitrants. Cela sert aussi à créer un réconfort fictionnel pour l’Empire, qu’il existe pour le bien de toute l’humanité, et que les USA en particulier ont un droit – un devoir – de diriger le monde.

Ce qui est peut-être plus remarquable est la suffisance persistante de l’Occident envers le juridique comme source des solutions. L’assomption tacite mais plutôt évidente dans toutes les lectures réclamant les droits des gays maintenant, c’est de produire, amender ou abroger des lois écrites et appliquées par l’état. D’une manière ou d’une autre, certains se persuadent qu’une transformation de jure (par la loi, ndt) sera suffisante, et aidera ceux qui bénéficient directement de la loi (même si elle peut provoquer de la rancœur et de l’agression). Elle ignore donc les réalités de facto à long terme de la coutume et des conventions.

En d’autres termes, si la majorité des Russes trouvent que l’homosexualité est répréhensible, aucune loi n’y changera rien. Pareillement, aucune quantité de législation hostile aux droits des gays ne peut changer le fait que l’homosexualité continuera à être, comme elle l’a été pendant des millénaires immémoriaux, une chose survenant naturellement et normalement dans toute population humaine. Ce n’est pas une question de droit juridique, et ces protestations ne sont pas vraiment une question de droits de l’homme. En focalisant l’attention sur le juridique, elles impliquent le pouvoir politique, et c’est ce qui est réellement au centre de cette lutte entre les USA/UE et la Russie.

De l’Empire masculin…

Ceci nous amène à certains mécanismes du genre, de la sexualité et de l’Empire tels qu’ils sont traités de manière critique dans le chapitre par Nicole Pas, « The Masculine Empire: A Gendered Analysis of Modern American Imperialism » (l’empire masculin: une analyse sexuée de l’impérialisme états-unien moderne, ndt), publié dans le récent ouvrage, Emergency as Security (l’urgence comme sécurité, ndt), et à quelques transformations surprenantes qui apparaissent à la discussion vers la fin du chapitre.

Nicole Pas avance que la construction de l’Empire états-unien adopte traditionnellement une objectivation hétéro-normative  dans l’affirmation de sa puissance nationale. Ceci agit pour « projeter l’idéologie micro-familiale dominante qui est développée domestiquement, à l’étranger, et déployée au niveau du système international des états-nations » (p. 47). Elle argue donc que nous devons comprendre l’impérialisme US comme assumant et construisant « un récit de patriarcat domestique hétéro-normatif dans ses affaires étrangères – servant à donner courage à la patrie et à ses militaires tout en efféminant simultanément le pays cible afin de rationaliser son objectivation hétéro-normative efficiente et la domination qui s’ensuit » (p. 48).

Son analyse la fait traverser des épisodes de la « guerre au terrorisme », spécifiquement en rapport à l’Irak et en particulier à l’Afghanistan. Nicole Pas passe d’une discussion de l’histoire, dans le colonialisme, de la féminisation de l’autre (se concentrant sur les Britanniques en Inde), à la sexualité de la construction d’empire, ainsi qu’au sens d’émasculation apporté par les attaques du 11 septembre 2001, au développement du « féminisme sécuritaire », à la construction d’ « équipes d’engagement féminin », aux tactiques d’instrumentalisation d’écoles de filles, et finalement aux dimensions dérangeantes du travestissement de l’empire et du militarisme.

Pour commencer, l’accent dans le travail de Pas est mis sur l’assertion des normes hétérosexuelles dans la manière dont les dirigeants US construisent, manipulent, et dominent l’autre Musulman. Comme elle l’explique,

Le public américain doit se faire rappeler ce qui définit leur citoyenneté, leur identité nationale, et leur liberté; ceci est accompli au travers de rappels de ce dont manquent l’Afghanistan et l’Irak – ils leur manquent ces idéologies fondamentales qui permettent une Amérique soi-disant « libre ». Par conséquent l’ « autre » Islamique opprimé doit être continuellement appréhendé comme piqûre de rappel de ce que cela veut dire d’être un Américain « libre » et ainsi garder le regard du public loin du projet impérial. Ceci se fait par le biais d’ « opérations de construction de la paix » et des projets de « libération » qui agissent à féminiser ces pays, garantissant davantage et rendant leur pénétration hétérosexuelle et donc faite « sûre ». (pp. 49-50).

Les standards états-uniens de masculinité ont adopté les mêmes standards de « chevalerie » qui se retrouvent dans les constructions idéologiques britanniques au sujet de leurs objets féminins en Inde, estimés être victimes d’oppression mâle barbare et au besoin d’êtres secourues par des hommes britanniques. Le schéma « demoiselle en détresse » est assez utile à ce propos. Cet acte de libération des autres (présentés comme des victimes sans défense), dans le contexte d’invasions US et d’occupations, fait partie de ce que Pas appelle du « féminisme sécuritaire », un féminisme qui féminise en même temps les objets mâles de la domination US.

Mais que se passe-t-il quand la « demoiselle en détresse » s’avère être un homme? Que se passe-t-il quand le libérateur s’avère être gay?

… à l’Empire gay?

Pas croit elle-même que, tout en étant ostentatoirement « incorporée » et légalisée, l’inclusion des homosexuels dans le corps militaire US, par exemple, est une chose en fin de compte antithétique au projet impérial. À un niveau, c’est logique: si nous acceptons la thèse, avec l’histoire qui l’appuie, concernant la féminisation du colonisé par le colonisateur, alors diviser l’identité du dominateur/libérateur impérial rend un tel discours pour le moins instable. Les militaires US font aussi l’expérience de cette bifurcation: les homosexuels sont désormais tolérés dans les forces armées, mais il n’y a aucun bénéfice pour les couples de même sexe (tandis qu’Obama, sous escorte militaire, s’envole autour du monde faisant la leçon aux autres au sujet des droits des homosexuels). Le seul moyen pour les militaires US « libérateurs » de conserver un sens à l’ancienne de leur chevalerie virile est de se projeter comme tolérants, mais toujours « normaux ».

D’autre part, ajouter les gays opprimés à la liste des minorités sexuelles attendant leur sauvetage par les USA s’avère être une addition plutôt commode, quoique non exempte de problèmes. Ainsi que Pas l’écrit, « l’autre racial, la femme, et l’autre gay symbolisent tous une « altérité » amalgamée en contraste avec les « marqueurs de la liberté américaine, de la modernité civile, et par-dessus tout, de la masculinité » (p. 68).

Mes questions sont: à quel point sommes-nous au bord d’une réversion massive? Si le nouveau récit se focalise sur l’oppression des gays par les homosexuels, comment la féminisation peut-elle fonctionner? A-t-elle besoin de fonctionner? Ou cela suffit-il simplement de sortir « droits des gays » comme si on jouait un as, ou un atout, dans une partie de cartes? D’un côté comme d’un autre, il s’agit clairement là d’une avenue d’investigation très productrice et cela vaut le coup de faire attention à des recherches supplémentaires dans ce domaine particulier.

Source: http://zeroanthropology.net/2014/01/23/sochi-sexuality-and-empire/



Catégories :Opinion

3 réponses

  1. les stratèges de la pensée unique en plant devant une Russie imperturbable … comme j’ aime ces infos !!!

  2. Ce qui me fait rire, en ce moment, est d’imaginer la tête d’un représentant de l’empire sortant avec une jolie brésilienne lors de la coupe du monde de foot 2014, et s’apercevant que ladite demoiselle s’appelait Oswaldo, quelques mois avant, et qu’il « travaillait » dans un bois de la banlieue parisienne…

    Il verra peut-être la soit-disante homophobie de Poutine d’un autre oeil…

    Pour info, je n’ai rien contre les transsexuels, ni contre les homosexuels.

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