Des civils meurent. Des activistes se font enlever. Le monde ne doit pas détourner les yeux des attaques de drones US au Pakistan

karim-khanPar Robert Fisk, le 16 février 2014

Karim Khan est un homme qui a de la chance. Quand vous vous faites ramasser par 20 brutes armées, certaines en uniforme de policier – alias les Renseignements Inter-Services pakistanais (Inter-Services Intelligence, ISI) – vous pouvez vous retrouver « disparu » pour toujours. Une tombe commune vient juste d’être découverte au Baloutchistan, au sud-ouest du pays, remplie des corps des « disparus » après de précédentes arrestations. Mais huit jours après qu’il ait été enlevé et – selon son propre témoignage, celui de son avocat Shasad Akbar et les marques encore visibles sur son corps – torturé, M. Khan est de retour à son domicile pakistanais. Son crime: s’être plaint des attaques de drones US – des missiles US tirés par des aéronefs sans pilote – sur des civils à l’intérieur du Pakistan pendant l’opération à la Docteur Folamour d’Obama contre al-Qaeda.

Il y a, comme le diraient les flics, plusieurs faits « en rapport » à l’enlèvement de M. Khan. Premièrement, son fils Hafiz Zaenullah, son frère Asif Iqbal et un autre homme – un maçon nommé Khaliq Dad – ont été tués par une attaque de drone sur la maison de M. Khan en décembre 2009. Deuxièmement, il avait fait enregistrer au Pakistan une plainte contre les attaques de drones US, arguant qu’elles sont considérées comme des meurtres selon la loi nationale. Et troisièmement – peut-être le crime le plus grave de M. Khan – il était sur le point de partir pour Bruxelles pour s’adresser à des parlementaires de l’Union Européenne au sujet des dangers des attaques de drones US au Pakistan.

Dans le documentaire récent de Madiha Tahir « Wounds of Waziristan » (Blessures du Waziristan, ndt), M. Khan avait parlé de sa perte familiale. Son fils Hafiz était vigile à une école de filles locales, tout en poursuivant sa propre scolarité. Asif, qui avait une maîtrise en anglais, était un employé du gouvernement. Karim Khan a vu ce qui restait de leurs corps, « couverts de blessures ». Il a trouvé certains de leurs doigts dans les ruines de sa maison.

Grâce à des rapports constants sur son enlèvement par les médias pakistanais courageux et au banc de Rawalpindi de la Haute Cour de Lahore qui a ordonné au gouvernement de produire Karim Khan avant jeudi prochain, l’activiste anti-drones est en sécurité. Pour le moment.

Mais ceci ne va pas renverser la voie du monde. La « guerre de drones », ainsi que les journalistes états-uniens l’appellent sans férir – après tout, ce n’est pas comme si al-Qaeda ou leurs victimes innocentes ripostaient avec des drones à eux – a commencé sous George W. Bush, mais la plupart des attaques, 384 depuis 2008, ont été autorisées par M. Obama. Les statistiques des morts civiles fluctuent énormément du fait que la plupart des missiles sont tirés vers des cibles dans les districts frontaliers dans lesquels le gouvernement n’a que peu de pouvoir. Le chiffre le plus bas pour les morts civiles est d’à peu près 300 morts – certains disent presque 900 – sur un total de 2500 tués. Au moins 50 personnes sont alléguées avoir été tuées dans des attaques secondaires qui ont massacré ceux qui allaient porter secours aux blessés.

Bien entendu, le syndrome des drones s’est répandu à travers le Moyen-Orient. Les missiles pleuvent sur al-Qaeda comme sur les civils au Yémen. Les Israéliens en ont tirés vers le Liban en 2006; quand un jeune homme à moto a tiré sur un drone de nuit au-dessus de Beyrouth, il a tiré un missile qui a détruit un immeuble d’appartements civils. À Gaza, le Centre Palestinien pour les Droits de l’Homme a rapporté 825 morts dues à des drones israéliens pendant la guerre de 2008-09, dont un grand pourcentage de civils.

Des témoins pakistanais m’ont dit que les missiles n’apparaissent pas tout d’un coup dans le ciel. Les drones arrivent en grappes – dix ou douze à la fois, faisant des cercles autour des villages pendant une heure ou deux – à la recherche de cibles pour le compte de leurs « pilotes » aux USA. Jusqu’à au moins 2009, les USA faisaient voler des drones – dont le plus impressionnant s’appelait le « Reaper » – depuis des bases aériennes à l’intérieur du Pakistan. D’où les sensibilités exacerbées des gars de l’ISI et leur énervement face à Karim Khan.

La honte éthique du syndrome des drones n’est pas que M. Obama – ou un quelconque officier US près de Las Vegas – décide à partir de photos satellite, d’appels sur des téléphones portables, des numéros composés et de la vitesse des véhicules, qui doit vivre ou mourir. L’aspect vraiment déshonorant est que la guerre de drones est devenue normale. Elle a duré depuis si longtemps – et été le sujet de tant de manifestations, si régulièrement – qu’elle est devenue banale, ennuyeuse, anodine.

C’était exactement pareil dans les années ’90 quand les USA et les Britanniques sont allés chasser des cibles irakiennes au-dessus des soi-disantes « zones d’exclusion aériennes » en Irak. Pendant des années ils ont bombardé et tiré des missiles sur des « cibles militaires » qui étaient censées les menacer. Dans les huit mois menant à août 1999, les pilotes US et britanniques avaient tiré plus de 1100 missiles contre 359 cibles militaires irakiennes, volant à peu près deux tiers autant de missions que les pilotes de l’OTAN au-dessus de la Yougoslavie pendant les 78 jours de bombardement de la même année. Avec des batteries anti-aériennes, des oléoducs ont été éventrés, des dépôts de stockage ont été détruits et des douzaines de civils ont été tués, dont plusieurs dans une zone résidentielle de Bassorah. Mais chaque raid aérien n’a eu qu’un entrefilet dans les pages intérieures de nos journaux et toute une campagne aérienne a donc au bout du compte été accomplie derrière le dos du public US et britannique dans les années précédant l’invasion de 2003.

Dans le sud du Liban, les Israéliens ont contrôlé pendant 28 ans une prison où était pratiquée la torture à Khiam pour les insurgés et leurs familles – des femmes ainsi que des hommes – et où l’électricité était fréquemment utilisée sur les détenus par les brutes de « l’Armée du Sud Liban » israélienne. Amnesty International, Human Rights Watch et la Croix-Rouge Internationale se sont plaints. Mais je me souviendrai toujours des paroles d’un officiel de la Croix-Rouge suisse quand je lui ai demandé, avec Khiam dans notre champ de vision, pourquoi le monde ne condamnait pas cet endroit épouvantable. « Il est devenu normal, » m’a-t-il répondu.

Et c’est tout. Tuez ou torturez suffisamment souvent, pendant suffisamment longtemps – pas trop de massacres, juste un filet de morts au cours des mois et des années – et vous ne serez pas inquiétés. Si vous tuez les « méchants », c’est OK. Dommage pour les autres. Faites juste en sorte que la guerre soit suffisamment prosaïque, et n’écoutez pas Karim Khan.

Source: http://www.independent.co.uk/voices/comment/civilians-are-dying-campaigners-are-being-kidnapped-the-world-cannot-turn-a-blind-eye-to-americas-drone-attacks-in-pakistan-9132184.html



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