Stéphane Hessel : la résistance créatrice

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Il y a des œuvres qui nous touchent, et plus que tout quand la vie devient œuvre, il y a des êtres qui nous touchent. N’y-a-t-il rien de plus fort qu’une pensée et un corps qui se mêlent, une vie devenue élan pour des milliers d’autres ?

Cette vie est celle de Stéphane Hessel, à qui nous voulons rendre hommage, non pour lui affubler hypocritement des échasses afin de louanger sa grandeur, mais bien au contraire pour rappeler que ce qu’il y a de grand chez cet homme, c’est son humanité. Si nous ne voulons le muer en « grand » homme, nous voulons rendre hommage à la façon dont il nous a appelé et rappelé à devenir grand, lui, ce « roseau pensant » qui voulait « explorer la bonté, contrée énorme où tout se tait » (Apollinaire, un vers de « La jolie Rousse » souvent récité par Stéphane Hessel).

Nous taire, nous retirer, c’est que nous ferons au travers ce portrait, car nous voulons présenter une vie pleine de poésie sans commenter certaines idées que nous pourrions encore discuter. Nous souhaitons simplement faire vibrer à nouveau cette voix chaleureuse qui s’est éteinte il y a un an, mais dont le message ne cesse de vibrer avec autant de vivacité, message parfois moqué par sa simplicité, mais une simplicité si forte et authentique qu’elle surpasse les arguments et les plus fins et les plus sophistiqués.

 Stéphane Hessel… Qui ça ?

Loin de nous le désir de prstephane-hessel2ésenter une plate biographie qui ne saurait rendre compte du vécu singulier de ce poète, mais rappelons tout de même les grandes lignes.

Stéphane Hessel est d’abord un citoyen du monde. Né d’une famille d’origine juive en Allemagne, il quitte Berlin à l’âge de 7 ans et rejoint Paris lorsque son père s’y installe pour devenir traducteur. Il découvre alors la langue de Molière, prend goût à la poésie, lit abondamment, s’initie avec les artistes parisiens qui lui apprennent à voir la vie et à vivre la vie différemment, comme Marcel Duchamp, ami de ses parents. Selon Stéphane Hessel, Marcel Duchamp « portait quelque chose qui était un non à l’art […] et un oui à l’homme ».

Il part en Angleterre afin de poursuivre ses études. Il aspire à devenir professeur de philosophie, mais l’histoire en décidera autrement. L’ombre du nazisme et du fascisme s’étendent sur toute l’Europe.

Il sera fait plusieurs fois prisonnier à partir de 1939. Il quittera la France pour rejoindre le général de Gaulle avant de repartir dans la France occupé pour participer activement à la résistance en 1944. Arrêté par la Gestapo, il sera interrogé (entendez par là torturé) pendant un mois avant d’être envoyé dans les camps de concentration de Buchenwald en Allemagne et condamné à mort. Le sort en était jeté, mais l’élaboration d’un plan ambitieux de Forest Yeo-Thomas, agent secret, et de Eugen Kogon, un opposant, fait obtenir d’un médecin SS que trois des condamnés à mort, dont Stéphane Hessel, soient déplacés au bloc du typhus afin qu’on échange leur identité avec des victimes de la maladie. Stéphane Hessel fut donc déclaré mort et un cadavre portant son identité fût brûlé au crématorium.  Il prend alors l’identité d’un jeune français, Michel Boitel, identité qu’il conservera jusqu’à la libération et qui lui a sauvé la vie :

« son identité est devenue la mienne et j’ai pu continué à passer les différents camps de concentration jusqu’à ma libération finale […] sous l’identité de Michel Boitel, alors que mon nom figure parmi les morts, mort du typhus le 20 octobre 1944 […]. Je possède mon certificat de décès tamponné par les SS ».

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Devenu diplomate, il demande à travailler à l’ONU dès 1946, où il sera notamment associé (« modestement ») à la rédaction de la future Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée à l’unanimité en 1948.

Ambassadeur de France sous Mitterrand,  Stéphane Hessel sera, entre autres, chargé de rédiger plusieurs rapports sur les relations de la France avec d’autres États, ainsi que des propositions sur l’immigration et l’insertion en France.

Il ne cessera jusqu’à sa mort de perpétuer ses engagements et de défendre avec autant d’ardeur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qu’il nommait affectueusement « ma déclaration » si chère à son cœur.

Les combats d’un pacifiste

stephane-hessel-janvier-2011Rendre compte de tous les combats et engagements de Stéphane Hessel serait difficile. Cette présentation n’est donc pas exhaustive, elle ne dresse qu’un tableau général.

▪Résister sans haine

C’est l’un des traits qui nous a le plus touché : le refus du ressentiment et de la haine de la part d’Hessel, même dans les situations qui semblent s’y prêter.stephane-hessel-rencontre-le-dalai-lama-le-15-aout-2011-a-toulouse

En 2012, dans une entrevue, le Dalaï-Lama demande à Stéphane Hessel :

– Vous, quand vous étiez dans les camps de concentration, vous avez dû ressentir beaucoup de haine envers les nazis…

– Non, de la haine, non…

– Je vous crois ! Car si vous avez atteint un tel âge sans avoir besoin d’une canne pour marcher, c’est la preuve que votre état mental est calme, en paix. Votre bonne santé a suivi. De cela, je suis absolument certain !

Quand Hessel invite à s’engager après s’être indigné, il se refuse à ce que cela se fasse par la haine et le ressentiment, car l’un et l’autre, même quand les motifs semblent légitimes, ne peuvent conduire qu’à des dérives. « Se battre » n’a de belliqueux que le mot, car la lutte telle que la conçoit Stéphane Hessel est d’abord synonyme de création, du recul de la haine. Comment peut-on se battre contre les nazis, qui incarnent la haine, avec pour seule arme la même haine ? Il a non seulement fallu des hommes qui résistent au nazisme, mais qui ont pu faire que cette résistance ne deviennent pas haineuse à son tour. On ne combat pas la haine avec de la haine, ni la violence avec de la violence, c’est non seulement un souci de cohérence entre l’idée et l’action, mais surtout un principe fondamental contre toute dérive. Car là est souvent le danger : les causes les plus nobles et les plus justes tendent parfois à se muer en de véritables boucheries.

« La défense des droits de l’homme se veut non-violente. Mais les droits de l’homme bafoués peuvent engendrer de la violence. C’est là que la notion de « respect » intervient. Elle est terriblement importante. Nous avons besoin de tolérance et de respect. Personne n’a le droit de dire : parce que « mes » droits humains sont violés, je vais avoir recours à la violence. Pas plus que l’indignation pour la défense d’un seul intérêt personnel ne se justifie. S’indigner oui, mais nom de valeurs humaines qui nous concernent tous ». (Déclarons la paix !)

« Ma génération a contracté une véritable allergie à l’idée de révolution mondiale. […] J’ai acquis le sentiment, peut-être injuste, que ce n’est pas par des actions violentes, révolutionnaires, renversant les institutions existantes, que l’on peut faire progresser l’histoire. » (Engagez-vous !)

Il appelle à la résistance non violente, assurant que cette non-violence est plus forte et plus efficace que n’importe quel conflit belliqueux.

▪Ambassadeur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme

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La déclaration est constituée de trente articles, souvent méconnus. S’il l’on demandait à n’importe qui d’évoquer vaguement au moins un seul article de la déclaration, nous nous apercevrions que peu l’ont lut. Alors autant en profiter, vous trouverez l’intégralité de la déclaration ici . Ce n’est pas long à lire, et pourtant c’est essentiel.

Stéphane Hessel a assisté à la rédaction de la déclaration, déclaration qu’il embrasse dans sa totalité et dont il s’en fera l’un des ambassadeurs.

Article premier

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

C’est le seul texte

« auquel on a pu ajouter l’adjectif universel. C’est quelque chose d’unique dans les annales des relations entre les États, de dire : il y a des valeurs, elles sont là, et elles s’appliquent à tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants du monde. Il y a peut-être des États qui n’ont pas envie de les garantir, et malheureusement il y en a beaucoup. Mais cette lutte-là est l’un des défis fondamentaux pour lequel nous n’avons pas encore trouvé les termes qui pourraient enthousiasmer et guider les jeunes générations pour que dans ce domaine aussi nous aboutissions à des résultats ».

Il dira lui-même qu’au fond, la base de ces combats, c’est cette visée de l’acceptation pour tous des valeurs suprêmes des droits de l’homme.

 

▪ Le conflit israélo-palestinien

 

le-mur-de-gazaC’est sans doute la lutte qui aura fait le plus de polémiques, polémiques stériles qui ne sont que malentendus, conception binaire ou refus de l’écoute.

Petit rappel afin qu’il n’y ait pas de confusions. Stéphane Hessel s’est prononcé très tôt, dès 1945 puis 1947-48, pour l’indépendance d’Israël, de la nécessité que les victimes de la Shoah aient leur propre État. Il maintiendra cette position jusqu’à sa mort.

« Je suis, vis-à-vis de ce pays, Israël, parmi ceux qui se sont mobilisés en 1945 pour que les juifs aient droit à un pays. »

Cependant, il se prononcera fermement, suite à la guerre des Six Jours (1967), contre Israël vis-à-vis de la Palestine, et de ses excès qui s’en suivirent qu’il nomme hubris (la colonisation d’Israël et le mur érigé autour de Gaza). Il devient défenseur de la cause palestinienne, et sera d’ailleurs favorable à la reconnaissance par l’ONU d’un État viable palestinien qu’il appelle de ses vœux.

« Pendant vingt ans, j’ai continué à considérer favorablement le développement d’Israël : j’étais admiratif des kibboutz et des moshav. Tout a changé en 1967 avec la guerre des Six Jours. Cette guerre, gagnée par Israël pratiquement en une matinée, a donné aux gouvernants de l’époque ce que j’appelle une hubris, un sentiment de supériorité extraordinaire, qui les a amenés à ne plus tenir compte du droit international. C’est à partir de 1967 que je me suis engagé dans le camp de ceux qui voulaient un retrait des forces israéliennes et la création d’un État palestinien ».

Souvent mal compris, Hessel sera considéré comme un « traître » par certaines institutions juives (tel que le Crif qui enfermé dans une conception binaire ne semble pas avoir compris que défendre les Palestiniens ne signifie pas être anti-israélien), profond malentendu d’un homme qui n’a pas pris position pour la Palestine contre Israël, mais pris position pour la Palestine au nom de la Déclaration Universelles des Droits de l’Homme. Il était l’allié des opprimés, mais l’adversaire de personne, si ce n’est l’inhumanité elle-même.

Il rappelle souvent à ce propos l’article 13 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

 Article 13

1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

 Un des nombreux articles qu’il citait avec force quand il évoquait le conflit israélo-palestinien.

 

▪L’immigration française et le retour des discriminations en Europe

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« L’autre problème qui me préoccupe depuis plus de vingt ans, le problème de l’immigration, le problème des malheureux immigrés que l’on prive de leurs papiers, que l’on ne veut pas régulariser, et qu’on essaye d’expulser de France pour ne pas peser sur notre identité. Absurde idée alors que la France est faite d’une succession de mouvements migratoires, depuis les Gaulois et les Romains, jusqu’aux Francs et jusqu’aux Celtes, et jusqu’aux Italiens, Polonais, Portugais, Magrébins, Africains, qui nous ont apporté l’identité que nous sommes. Et que fait le gouvernement de monsieur Sarkozy ? Il nomme un ministre, qui s’appelle d’abord Hortefeux, ensuite Éric Besson, que font-ils ? Ils donnent à leur ministère le nom de ministère de l’immigration, de l’identité nationale et de la Coopération pour le développement, et ce ministère, sa tâche principale, est de veiller à ce que des gens qui sont en situation clandestine, irrégulière chez nous, qu’on trouve le moyen de les expulser. Premièrement ça coûte cher, deuxièmement ça n’a aucune efficacité, car une fois expulsé, ils reviennent. Mais ça fait « bien », ça fait « chic », on dit « nous nous défendons notre identité », « nous ne voulons pas être envahis par des gens qui n’ont pas leur place chez nous », au lieu d’adopter une politique intelligente d’immigration. Voilà l’objectif que je poursuis depuis longtemps, et voilà que j’en aperçois le grave échec en Europe et en France. Est-ce que je vais me laisser décourager ? Bien sûr que non. »

Une mentalité française sort de l’ombre par la « grâce » des politiciens au pouvoir : une tragique perception du monde (un syndrome du grand méchant monde ?), dont l’essence, la peur de l’étranger, est soudainement devenue légitime et participe à l’élaboration des réformes sécuritaires, à des expulsions violentes, ainsi que la montée des extrêmes comme le FN.

Ce que nous rappelle avec simplicité Stéphane Hessel, c’est que nous sommes d’abord citoyens du monde avant d’être citoyens d’un pays, notre famille est celle de l’humanité, et en cela nous devons dès à présent concevoir les flux migratoires non seulement comme une nécessité (nous ne pouvons pas l’arrêter), mais aussi comme une chance. À l’inverse, nous tentons de fermer abusivement nos frontières, et nous en venons à stigmatiser un peuple ou une communauté. La folie terrifiante contre les Roms en est l’une des conséquences, et n’oublions pas que leurs camps sont volontairement incendiés par des enragés faisant parfois plusieurs victimes brûlées vives ou étouffés. Nous ne parlons pas là d’un pays reculé, mais bien de la France et de l’Europe.

Ce n’est pas être naïf ou irréaliste de songer à l’ouverture intelligente des frontières et à l’accueil des immigrés. Ce qui est irréaliste, naïf et dangereux, est de considérer que l’on doit défendre un territoire au nom d’une priorité nationale, nation qui s’est construite par la pluralité des peuples, et qui devra accueillir davantage à l’avenir si elle ne veut s’éroder de l’intérieur et éviter d’engranger des conflits à l’extérieur. Car, dans les prochains siècles, voire les prochaines décennies, nous verrons des mouvements massifs de réfugiés climatiques : si nous leur fermons nos portes, nous attiserons des tensions qui a long terme auront des répercussions désastreuses pour la France et l’Europe, mais bien pire encore, pour la dignité humaine.

L’immigration n’est pas un problème, à condition de mettre en place une immigration intelligente, ouverte, une politique non de répression, mais d’intégration.

▪Un humanisme écologique

 

L’humanisme n’est plus un anthropocentrisme (centré exclusivement sur l’humain). L’humaniste contemporain, et c’est le cas d’Hessel, doit aussi répondre aux problèmes de la planète.

«  Avec ou sans Dieu, nous avons une responsabilité en tant qu’êtres humains, et non plus seulement une responsabilité à l’égard de la famille humaine comme il est dit dans la déclaration de 1948. L’interdépendance dont nous parlons nous concerne tous, croyants et non-croyants. Nous avons cette nouvelle fraternité à exercer sur la nature. Nous n’avons pas été à la hauteur de cette responsabilité. Nous avons été « sauvages » avec la nature ».

Il s’engagera d’ailleurs politiquement dans l’écologie, fera part de son soutien pour les Verts lors des dernières élections.

 

L’indignation comme élan

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« La pire des attitudes est l’indifférence, je n’y peux rien, je me débrouille. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain, une des composantes indispensables, la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence » (Indignez-vous !)

C’est en 2010 qu’est publié le petit essai Indignez-vous ! qui aura un succès sans précédent, provoquant parfois la colère de certains qui n’apprécient guère qu’on puisse vendre un essai si facilement.

Pourquoi ce succès ? Ce n’est évidemment pas à cause de l’originalité du propos, et c’est là l’étonnement de certains commentateurs : qu’est-ce que cet essai a de plus ? Il s’agit en effet de quelques pages qui en surface ne font qu’emprunter des sentiers communs…

Si ce livret a connu un tel retentissement, c’est parce qu’il est arrivé au moment opportun. S’il était sorti bien plus tôt, nul doute qu’il serait demeuré dans l’oubli. Quel est ce moment ? La crise ; la domination des marchés financiers et du pouvoir de l’argent ; la médiocrité des médias ; l’indifférence généralisée ; le recul des progrès sociaux ; le traitement inhumain des sans-papiers ; l’oubli, voire le rejet, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (il est effarant de constater que certains usent des termes « droit de l’hommisme » comme insulte à commencer par l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy qui en faisait sujet de moquerie)… Voilà que sort Indignez-vous ! qui n’est pas un cri de révolte, mais au contraire un doux appel à la création et à la construction. Voilà que surgit un homme, méconnu de la plupart, qui prend place sur une scène médiatique moribonde, avec lui son passé, ses actions, sa vie, ses engagements. Voilà un homme qui, calmement, nous rappelle des évidences, mais qui par sa voix délicieuse donne du poids à ce qui, à travers d’autres, serait resté trop léger. Voilà un ancien résistant, qui toute sa vie durant a fait preuve d’une cohérence extraordinaire d’esprit et de corps, de pensée et d’action, et qui au seuil de sa longue vie souhaite passer le flambeau à la nouvelle génération en leur rappelant qu’il y a des choses pour lesquelles nous devons nous indigner !

Témoignage d’une indignée à propos de Stéphane Hessel :

« Ce n’était pas un commandement. Quand j’ai entendu Hessel pour la première fois, j’aurais voulu lui dire merci et le serrer dans mes bras : il rendait légitime nos pensées en se faisant écho de nos propres indignations, non entendues par les médias de par notre jeunesse, de par notre absence de parcours. Un ancien se connectait à nous, jeunes indignés, il nous donnait de la voix en étant en accord avec nos cris que nuls n’entendaient. Sa présence, ses propos ont été un soulagement : nos opinions avaient le droit d’exister, de percer, elles se devaient même d’être un cheval de bataille. Il a ouvert la porte, nous a accompagné, nous a soutenu : nous ne serons plus jamais au rencart de cette société tant que son écho résonnera en nos cœurs et que nous le ferons entendre. L’indignation est légitime, l’indignation est nécessaire, l’indignation a été le départ de nos actions. La force que nous a donné Hessel, c’est la même qu’on pourrait recevoir de ses proches anciens : la reconnaissance en tant qu’être digne et légitime de reconstruire le monde, et le don d’Hessel, son exemplarité, tant par les actions que par son attitude. C’est cet échange réciproque qui a été exceptionnel. »

Il y a parfois des malentendus quant à l’indignation évoquée par Stéphane Hessel. L’indignation n’est pas une fin, encore moins une passion triste ou une sorte d’irrationalisme tourné vers l’émotion et le pathos : elle est un sursaut qui appelle à être dépassé par l’action engagée. Ce serait mal comprendre Hessel que d’interpréter l’indignation comme le moteur du militantisme, elle n’en est qu’une étincelle. Le véritable moteur de l’homme engagé est la volonté de construire collectivement pour l’épanouissement de l’individu, des peuples, des générations à venir, et de la planète. L’indignation n’est qu’un moment qui n’invite pas à la simple émotion (critique souvent faite à son égard), mais bien à la réflexion suivie d’actions concrètes.

C’est donc un appel à résister, à résister contre quoi ? Contre l’indifférence. Et cette résistance n’est pas un immobilisme, résister ne consiste pas à tenir position, mais bien au contraire à avancer, à lutter contre l’immobilisme, à « créer »

« Il faut créer, car résister ne suffit pas. Toute simplification est toujours dangereuse. Il faut nous habituer à penser avec sagesse – cela ne relève pas de l’intelligence ni de la créativité, mais du sens de l’équilibre. On ne peut pas être seulement yin ou seulement yang, il faut un balancement. » (Engagez-vous !)

Il rappelle que la résistance de l’occupation n’était pas seulement un « contre », mais aussi un grand élan créatif, la construction d’une société meilleure. Le conseil de la résistance a par exemple élaboré un programme déterminant pour les réformes sociales et économiques futures, comme la généralisation de la sécurité sociale.

indignes_0Difficile de concevoir l’influence directe de cet essai, mais nous pouvons évoquer les « indignés » en Espagne, ainsi que les différents mouvements « Occupy », tels que « Occupy Wall Street » dont les manifestants ont été touchés par l’ancien résistant.

À ceux qui sont insupportés par les propos d’Hessel, prétextant la pauvreté et la niaiserie de son discours humaniste et pacifique, ils n’ont pas saisi que c’est l’attitude même à marginaliser et à moquer l’humanisme et le pacifisme qui est problématique. Prendre conscience de la paupérisation, de la domination de l’argent ne suffit pas. Savoir n’est pas agir. Quand le savoir n’est pas suivi d’actions véritables, cette connaissance se mue en indifférence. Les mots perdent de leurs valeurs, les maux deviennent banals, un simple décorum sans relief ni vivant. A la connaissance de l’injustice, il faut adjoindre une pratique, un élan, un élan qui se nomme indignation, une indignation qui appelle à être dépassé, un dépassement qui devient résistance : une résistance créatrice.

 

Le sommeil d’un poète

 

hesselStéphane Hessel nous a quitté dans le nuit du 26-27 février 2013.Un  an après sa mort, nous voulions à nouveau lui rendre hommage, lui qui voyait la mort comme une douce compagne.

En évoquant la mort, Stéphane Hessel citait parfois un vers de Shakespeare qui dans la Tempête fait dire à Prospero :

« « Nous sommes de la substance dont sont faits les rêves, et notre courte vie est entourée par un sommeil. »

Oui, j’ai l’impression que je suis sorti d’un sommeil en naissant, et que je vais rentrer dans ce même sommeil en mourant. Et que c’est ce sommeil, ce sommeil qui nous entoure tous et qui fait en somme la substance de l’humanité qui doit m’accueillir comme il m’a ouvert à la vie au moment de ma naissance.

J’ai donc avec la mort une relation amicale, non seulement elle ne me fait pas peur, mais je pense qu’elle m’accueillera avec la même gentillesse que j’ai été accueilli tout au long de ma vie par les êtres que j’y ai rencontré. Je lui fais confiance. Je n’ai pas envie de souffrir, mais mourir, trouver le moment où cette vie s’achève et ouvre à autre chose, c’est quelque chose à quoi j’attache beaucoup d’importance, et à laquelle je me prépare avec cette confiance que m’a inspiré ma propre vie ».

C’est ainsi que nous lui disons humblement ces quelques mots qui prennent tout leur sens pour évoquer le sommeil d’un pacifiste: « repose en paix ! ».

Quant à sa voix, elle continue à raisonner avec la plus grande vivacité, écho bien vivant, l’appel d’un poète pour qui résister, c’est créer.

Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous »

 

À ceux et celles qui feront le XXIe siècle, nous disons avec notre affection :

 

« Créer, c’est résister.

Résister, c’est créer ».

 2802-Hessel

 

Références
Nos références pour cet article sont multiples, mais nous nous sommes appuyés principalement sur :
Indigner-vous !, aux éditions indigènes
Engagez-vous !, aux éditions de l’Aube
Déclarons la paix ! Pour un progrès de l’esprit, Dalaï-Lama et Stéphane Hessel, éditions indigènes
A nous de jouer ! aux éditions Autrement
– Des reportages vidéos, dont Stéphane Hessel, Sisyphe heureux, pour France 5 (2012) et Stéphane Hessel, une histoire d’engagement.

[retrouvez tous nos articles également sur Hackingsocialblog.wordpress.com !]



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