WikiLeaks, l’Ukraine et l’OTAN

ukraine-religion-2010_006Par Colin M. Hallinan, le 10 mars 2014

L’occupation russe de la Crimée est-elle un exemple d’expansionnisme agressif venant de Moscou ou vise-t-elle à bloquer un plan de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour venir s’installer jusqu’à la frontière occidentale de la Russie? WikiLeaks a révélé un câble secret décrivant une réunion entre des diplomates français et états-uniens qui suggère la deuxième option, un plan qui a été mis en route au moins depuis 2009.

Intitulé « A/S Réunion de Gordon avec des décideurs politiques à Paris », le câble résume une petite réunion du 16 septembre 2009 entre Philip Gordon, alors Secrétaire d’État US adjoint pour les Affaires Européennes et Eurasiennes, et les diplomates français Jean-David Levitte, Damien Loras, et François Richier. Gordon est actuellement un assistant spécial du Président Obama pour le Moyen-Orient.

Tandis que la majeure partie du câble couvre un échange d’opinions concernant l’Iran, l’avant-dernier item est intitulé « L’élargissement de l’OTAN et le concept stratégique ». C’est alors que Levitte, ancien Ambassadeur de France aux USA de 2002 à 2007, place l’interjection que « Le Président [français] [Nicolas] Sarkozy était « convaincu » que l’Ukraine serait un jour membre de l’OTAN, mais qu’il n’y avait pas d’intérêt à précipiter le processus et à contrarier la Russie, surtout su le public ukrainien était majoritairement contre l’adhésion. » Gordon poursuit en paraphrasant l’opinion de Levitte que, « La déclaration du sommet de Bucarest était très claire que l’OTAN avait la porte ouverte et que l’Ukraine et la Géorgie avaient une vocation à rejoindre l’OTAN. »

Levitte est actuellement membre du très conservateur Brookings Institute.

Au sommet de l’OTAN d’avril 2008 en Roumanie, il fut demandé à la Croatie et à l’Albanie d’adhérer – ils l’ont fait en 2009 – et une décision concernant l’Ukraine et la Géorgie fut repoussée à décembre 2008. Mais en août, les forces géorgiennes ont attaqué la province sécessionniste d’Ossétie du Sud – peut-être sous l’illusion que l’OTAN viendrait à leur rescousse – déclenchant une courte et désastreuse guerre avec la Russie. Le vote sur la Géorgie et sur l’Ukraine fut rangé dans un placard à la fois à cause de cette guerre et d’un sondage Gallup indiquant que 40% des Ukrainiens considéraient que l’OTAN était une menace, et que seulement 17% de la population avait une vue favorable de l’alliance.

La manœuvre de l’OTAN pour élargir l’alliance jusqu’à la frontière russe est une manœuvre controversée qui viole l’esprit, sinon la lettre, d’un accord de février 1990 entre le dirigeant soviétique d’alors Mikhaïl Gorbachev, le Secrétaire d’État US James Baker, et le Chancelier allemand Helmut Kohl.

Gorbachev lors du traité 2+4, en 1990, qui a ouvert la voie à la réunification allemande

Le problème à l’époque était l’Allemagne et l’OTAN. Selon le traité ayant mis fin à la Deuxième Guerre Mondiale, les Soviétiques avaient le droit de garder des troupes en Allemagne de l’Est. Les USA et les Allemands essayaient de négocier une réunion des deux Allemagnes qui retirerait les 380.000 soldats soviétiques stationnés à l’Est, tout en conservant des forces US et de l’OTAN à l’Ouest.

Les Russes voulaient bien retirer leurs troupes, mais seulement si les USA et les forces de l’OTAN ne remplissaient pas le vide ainsi créé. Le 9 février, Gorbachev a dit à Baker que « toute extension de la zone d’influence de l’OTAN serait inacceptable. » Baker lui a assuré que « La juridiction de l’OTAN ne bougerait pas d’un pouce vers l’est. »

La réunion entre Gorbachev et Baker fut suivie le lendemain par une réunion entre Gorbachev et le Chancelier ouest-allemenad Helmut Kohl, qui a assuré au dirigeant soviétique que « Naturellement l’OTAN ne pouvait pas étendre son territoire » en Allemagne de l’Est. Et, dans une réunion parallèle entre le Ministre des Affaires Étrangères allemand Hans-Dietrich Genscher et son homologue soviétique Édouard Chevardnadze, Genscher a affirmé à Chevardnadze que « Pour nous, c’est clair: l’OTAN ne s’étendra pas vers l’est. »

Mais aucune de ces assurances ne fut mise par écrit et, alors que l’Union Soviétique commençait à imploser, l’accord fut ignoré et les forces de l’OTAN entrèrent en ex-Allemagne de l’Est. Malgré la protestation du Président russe Boris Eltsine que la marche vers l’est de l’OTAN « violait l’esprit » de l’accord, la Russie n’était pas en position d’y faire quoi que ce soit.

Comme l’ancien éditeur de New Republic Peter Beinart le note dans The Atlantic, la décision d’étendre l’OTAN fut considérée comme étant « témérairement provocatrice » par nombre d’experts en politique étrangère. « Comme l’écrivait l’historien éminent de la Guerre Froide John Lewis, « Les historiens – d’habitude si querelleurs – sont en accord inhabituel: avec notablement très peu d’exceptions, ils voient l’élargissement de l’OTAN comme étant irréfléchi, inopportun et surtout inadapté aux réalités du monde post-Guerre Froide. »

Mais avec la Russie sévèrement affaiblie, le triomphalisme de la Guerre Froide s’est imposé: le Président Bill Clinton a emmené l’OTAN en guerre en Yougoslavie en 1995, et envoyé des troupes en Bosnie. En 1997 la Pologne, la Hongrie et la République Tchèque ont rejoint l’OTAN, suivis en 2004 par sept pays de l’ancien bloc soviétique, comprenant les anciennes républiques soviétiques de Lettonie, Lithuanie et Estonie. Le « Partenariat pour la Paix » de l’OTAN a été étendu pour inclure les anciennes républiques soviétiques de l’Ukraine, de la Géorgie, de la Moldavie, du Kazakhstan, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan.

La récente offre de « sauvetage » faite à l’Ukraine par L’union Européenne contenait une clause qui aurait rattaché Kiev à l’organisation militaire de l’UE.

En bref, les Russes ses sentent encerclés par des forces hostiles, un fait que les détracteurs des manœuvres russes en Crimée devraient garder à l’esprit.

Le danger posé par le fait de pousser une alliance militaire jusqu’aux frontières d’un adversaire potentiel a été rendu clair cette semaine quand l’OTAN a commencé à déployer des forces en Baltique et en Pologne, et que les USA ont envoyé un destroyer porteurs de missiles de croisière en Mer Noire.

l’USS Truxtun

Le Pentagone a annoncé qu’il envoyait des chasseurs-bombardiers F-16 et des chasseurs F-15 en Pologne et dans les États Baltes, ainsi que des avions de transport C-130 et des ravitailleurs en vol RC-135. Dans le cas de la Lettonie, de la Lithuanie et de l’Estonie, ceci aboutira en une augmentation des forces de l’OTAN sur la frontière septentrionale de la Russie.

L’USS Truxtun est un destroyer de la classe Arleigh Burke armé de missiles de croisière et de missiles anti-navires Harpoon. Les missiles de croisière peuvent porter une ogive nucléaire. Selon l’US Navy, la mission du Truxtun n’a rien à voir avec la crise en Ukraine, mais est de prendre part à des exercices conjoints avec les minuscules marines roumaine et bulgare.

Il est improbable que l’USS Truxtun aille chercher les problèmes ou que les F-15 et F-16 jouent à « chat » avec les MIGs et Sukhoïs russes, mais les erreurs arrivent, en particulier quand les tensions sont élevées. C’est exactement la situation actuelle que Gorbachev essayait d’empêcher en 1990, et pourquoi la marche sans relâche de l’OTAN vers l’est met plus que l’Ukraine en danger.

Source: https://dispatchesfromtheedgeblog.wordpress.com/2014/03/11/wikileaks-ukraine-nato/



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  1. Je fait plus confiance à mon chien qu’à un américain !

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