John Rizzo, « l’homme de la compagnie », avocat de la CIA

John Rizzo - Image YouTube.com/Screenshot/CNSFordhamLaw

John Rizzo – Image YouTube.com/Screenshot/CNSFordhamLaw

Par Scott Horton, le 17 mars 2014

Dans les mois qui ont suivi le 11 septembre 2001, il semblait que Washington ne pouvait rien refuser à la CIA. Le budget de l’agence a percé le plafond. Tout d’un coup la CIA non seulement commandait des armées privées, elle avait même une force aérienne dernier cri! Entre 2006 et 2007, la CIA a mené une guerre par procuration, mobilisant l’armée éthiopienne pour l’invasion de la Somalie. Ce fut peut-être la guerre la plus audacieuse que la CIA ait jamais déclenchée. Mais cela n’a presque pas haussé de sourcils à Washington, où la mise sous le sceau du secret revigorée assurait que pratiquement personne n’était au courant – et où à ce jour peu d’analystes comprennent encore de quoi retournait la petite guerre de la CIA, dans laquelle des milliers de civils innocents ont péri.

La CIA porte aussi une responsabilité centrale dans la guerre [avec, ndlr] des drones longue de neuf ans au Pakistan: 300 frappes avec plus de 3000 morts, presque entièrement à l’intérieur d’une zone que les stratèges militaires décrivent comme le cœur du champ de bataille de la guerre actuelle. Elle a aussi mené, conjointement avec les militaires, des campagnes de drones au Yémen et en Somalie. Rien de tout cela ne concerne ce que les auteurs du National Security Act avaient à l’esprit avec les termes « opérations secrètes ». En fait, pratiquement les seules personnes pour lesquelles ces activités étaient tenues secrètes étaient les électeurs états-uniens.

Tout au long de cette période, l’élégant et avenant John Rizzo a été l’avocat de carrière le plus gradé de la CIA. L’on pourrait s’attendre à trouver dans ses mémoires une relation détaillée de ses batailles politiques qui ont amené à la transformation de la CIA, et surtout des problèmes juridiques. Il n’existe aucune autre époque dans l’histoire des États-Unis d’Amérique où le public ait été maintenu captif par des sujets de politique juridique d’une attirance aussi scabreuse que celles qui ont émergé entre 2004 et 2007. Des rapports horribles d’homicides et de torture dans des prisons secrètes gérées par le gouvernement US ont ébranlé le monde. Le scandale a débuté par des photos désormais emblématiques venant d’Abou Ghraïb, et a gonflé alors que des histoires émergeaient de Bagram, du Camp Nama, de la prison « Salt Pit » de la CIA au nord de Kaboul, de sa prison secrète près de Rabat, au Maroc, et de Guantánamo. Le Président Bush insistait que « nous ne torturons pas ». Mais une avalanche de documents secrets US a vite démontré le contraire.

John Rizzo était au centre de cette tempête.

« Company Man » (« Homme de la Compagnie », référence à la CIA, ndlr) offre une collection d’anecdotes intéressantes issues d’une carrière de 35 ans au sein de l’agence, mais ce qui fait son essence est une rationalisation de la décision de la CIA d’opérer des « black sites » (prisons secrètes de la CIA, ndlr) et de recourir à la torture. Rizzo fait la chronique des étapes qui ont mené à ces choix et ensuite s’en sont éloignées. Nous découvrons, par exemple, comme John Kiriakou le révéla le premier, que les décisions importantes sur l’usage du waterboarding (supplice de la baignoire, ndlr), des simulacres d’enterrement, des stations debout prolongées, de la privation de sommeil et de techniques similaires, étaient emmenées par la CIA à la fois au Bureau de Conseil Juridique (Office of Legal Counsel, OLC, ndlr) du Ministère de la Justice et à la Maison Blanche. Elles étaient revues et approuvées en bout de chaîne par le Comité des Doyens du Conseil National de Sécurité (National Security Council [NSC] Principals Committee, ndlr) (consistant de hauts fonctionnaires centraux du gouvernement, du conseiller national à la sécurité, du président et du vice-président). Seuls deux membres du NSC ont verbalement émis des réserves: Condoleeza Rice n’aimait pas la nudité forcée. Colin Powell s’opposait à la privation de sommeil. (Kiriakou, un ancien officier et analyste de la CIA, purge actuellement une peine de prison pour ses révélations.)

Donald Rumsfeld, qui était sorti en trombe, une fois, d’une soirée où il avait essuyé des questions sur les crimes de guerre, ne voulait pas faire partie de ces réunions. John Ashcroft était « surtout muet ». Mais Dick Cheney défendait fermement la torture et fut un dissident engagé de la décision tardive du Président Bush de l’éliminer, en 2006. Un fait curieux: dans sa récente biographie, Bush a fièrement endossé la responsabilité pour l’usage des « techniques d’interrogatoire poussées », mais Rizzo ne se souvient pas que Bush ait jamais été briefé à leur sujet.

Rizzo dit clairement qu’en entrant dans ce processus il avait un souci majeur. Cela n’a jamais été de savoir si ces techniques étaient légales ou morales. C’était plutôt de savoir comment il pouvait protéger le personnel de la CIA du risque de mise en accusation dans les temps à venir. La stratégie qu’il a développée pour accomplir ceci révèle Rizzo comme un initié accompli du Beltway (« Chemin de ceinture », le quartier de l’administration fédérale à Washington tirant son nom des quatre avenues qu’il encadre – les coulisses du pouvoir, ndlr). En impliquant la Maison Blanche au plus haut niveau dans la prise de décision, il s’assurait que la responsabilité devrait, en cas de poursuites, remonter tout en haut du gouvernement. Les procureurs fédéraux trouveraient bien sûr impossible d’ouvrir une enquête criminelle à l’endroit de tous les membres du Conseil National de Sécurité, surtout avec le procureur général donnant personnellement le blanc-seing à tout le processus. Et en s’assurant des opinions de l’OLC (Bureau de Conseil Juridique, ndlr), Rizzo offrait en fait une carte « vous êtes libéré de prison » à son équipe – garantissant que personne au Ministère de la Justice n’oserait les poursuivre jusqu’aux tribunaux. Nous voyons bien comment cette stratégie a fonctionné de façon efficace plus tard, quand le Procureur Général (Ministre de la Justice aux USA, ndlt) Eric Holder a nommé un procureur spécial pour examiner un certain nombre d’affaires dénoncées par un inspecteur général de la CIA. Les preuves étaient copieuses, mais le procureur a décidé de classer chacune des 101 affaires, y compris celles impliquant un meurtre. Toute autre décision aurait mené en haut de l’échelle. Tout en haut.

Des historiens se penchant sur la narration de Rizzo devront être prudents avec certains éléments. Son style, souvent ouvert et franc, devient amer, défensif et occasionnellement tout à fait trompeur quand les techniques de torture sont en débat. Rizzo est inflexible dans ses témoignages en faveur de tous ceux qui sont au-dessus de lui dans sa hiérarchie, mais possède un dédain notable pour quiconque parle de « torture ». Il s’ensuit que John McCain « m’a donné beaucoup de matière à réflexion à propos de son tempérament », Ron Wyden était « un ennemi qui ne pouvait pas être apaisé », Dianne Feinstein n’était « pas courtoise » (Wyden et Feinstein sont sénateurs et membres de la Commission du Renseignement du Sénat US, ndlr), et Rizzo ne peut rassembler que du mépris pour l’ACLU (American Civil Liberties Union, Union US des Libertés Civiques, ndlr), les groupes de défense des droits de l’homme, les journalistes, les rapporteurs de l’ONU et les « intellectuels dilettantes » qui « écrivent avec indignation » sur la torture et les morts dans les camps de détention de la CIA.

Selon Rizzo « chaque, je dis bien chaque » employé de la CIA impliqué dans ces programmes « y croyait de tout son cœur et sans faillir ». Étant donnée la nature auto-sélective des programmes, ce n’est guère surprenant que ceux qui y aient pris part se soient persuadés de leurs bénéfices, mais l’apparition de livres et d’articles écrits par des ex-participants qui croyaient que les programmes étaient viciés, immoraux et inefficaces (les agents de la CIA Glenn Carle et Sabrina de Sousa, pour en citer deux) suggèrent l’incapacité de Rizzo à bien faire ses comptes.

Rizzo insiste que la CIA « ne voulait rien à voir avec la torture » qu’elle n’avait « jamais approuvée, encore moins facilitée ». Il se justifie en affirmant qu’imposer le supplice de la baignoire à un prisonnier plus d’une centaine de fois, mettre un prisonnier ayant la phobie des insectes dans une boîte avec des insectes, parodier un simulacre d’enterrement, les privations de sommeil prolongées, l’hypothermie et des combinaisons répétées de ces techniques n’ont jamais sérieusement soulevé la question de la torture – parce que Rizzo avait une opinion de l’OLC soutenant le contraire dans sa poche. Le fait que les auteurs de cette opinion ne connaissent rien au sujet, qu’il leur a été promis des nominations judiciaires et des promotions pour sa livraison, que pendant les 50 années qui ont précédé et les huit ans qui ont suivi ces décisions, le Ministère de la Justice ait été très clair que ces techniques étaient soit de la torture soit un traitement cruel, inhumain et dégradant interdit par la loi US – tout ceci est ignoré. Rizzo esquive pareillement les régimes désormais notoires de détention par procuration établis au Maroc, en Libye, en Somalie et en Égypte, où une torture encore plus horrible était pratiquée. Le penchant de Rizzo pour les jeux de mots commence dès les premières pages du livre. Se faire convoquer devant un grand jury ou un comité de supervision du Congrès pour y répondre à des questions sur le programme de sites secrets est de la « torture ». Par contre, supplicier quelqu’un par le waterboarding plus d’une centaine de fois n’est rien de plus qu’une « technique d’interrogatoire poussée », et c’est apparemment insultant envers la CIA en tant qu’institution d’appeler çà de la « torture ».

L’aspect le plus surprenant du livre de Rizzo, c’est combien il est facile d’être un avocat pour la CIA. Les agents de la CIA violent-ils la loi d’un pays étranger? « Nous nous attendons plutôt à ce qu’ils le fassent, tout le temps, » dit-il à un auditoire. Même pas la peine de s’en inquiéter. Des violations de traités et de conventions internationaux? Rizzo semble croire que si la CIA devait s’en inquiéter, le State Department (Ministère des Affaires Étrangères US, ndlr) ou le Justice Department (Ministère de la Justice US, ndlr) les renseignerait. S’il y a une question, demandez-leur conseil et leur opinion. Pourquoi s’en soucier? À la place, nous apprenons que la bande de l’avocat de la CIA se concentre lourdement sur les lois domestiques, surtout sur les règlements fédéraux qui concernent l’usage de fonds alloués, les limitations parlementaires spécifiques aux opérations, et sur l’art de rédiger les trouvailles de la sécurité nationale. Un prisonnier se faisant torturer à mort en Afghanistan n’est pas vraiment son souci – le DOJ (Department of Justice, ndlr) s’en occupera, ou plus probablement l’enterrera. Mais un officier supérieur de la CIA qui détruit des enregistrements recherchés pour un procès en attente – alors là, c’est un cauchemar.

Rizzo présume que rien de véritablement important ne lui arrive en dehors du Beltway. Les problèmes avec la révélation de techniques de torture, l’opération de « black sites », l’usage exhaustif de drones sont tous internes au système politique et judiciaire états-unien – la colère publique, les auditions parlementaires, les défis budgétaires, les pressions pour discipliner les employés, les batailles pour se confirmer. Il semble même à peine exister un monde à l’extérieur du Beltway. Mais ceci démontre l’incroyable myopie de ce livre et du monde qu’il dépeint.

En Italie, un tribunal de Milan condamne 26 agents de la CIA et des gens travaillant pour eux pour enlèvement, pour leur opération de « rapt » ciblant un ecclésiastique égyptien qui était déjà sujet à une enquête criminelle italienne. Leur prisonnier leur a été subtilisé, par le biais d’une base de l’US Air Force, vers l’Égypte, où il s’est fait torturer à travers un programme de détention par procuration de la CIA. Les peines sont en suspens en attente de l’appel, alors même que les USA cherchent à protéger le chef de la station de la CIA de Rome avec une attestation d’immunité diplomatique.

En Pologne, des investigations criminelles continuent d’identifier des agents de la CIA qui ont mis en place un « black site » dans une villa à Stare Kiejkuty, dans la région des lacs à trois heures au nord de Varsovie; un poste avancé de la CIA auquel Rizzo a rendu une visite. Des mandats d’arrestation sont émis à l’encontre du personnel de la CIA impliqué, et des poursuites criminelles sont engagées contre leurs collaborateurs polonais.

De l’autre côté de la frontière, en Lithuanie, un autre « black site » a été dévoilé et exploré par des activistes de défense des droits civiques. En février un tribunal de Vilnius a fourni un mandat aux ministère public pour commencer une investigation sur la torture qui a pu être exécutée sur ce « black site ».

À Strasbourg, la plus haute cour d’Europe a découvert qu’un innocent maraîcher allemand avait été kidnappé et torturé par la CIA en Macédoine dans une affaire d’erreur d’identité. Le tribunal a dénoncé et fait le reproche aux autorités macédoniennes de ne pas avoir ouvert d’enquête criminelle et poursuivi les coupables – aujourd’hui des officiels de haut rang de la CIA, dont le directeur du centre de contre-terrorisme de l’agence.

Les procureurs et juges d’instruction, dans toutes ces affaires, et dans d’autres affaires en cours en Espagne, au Royaume-Uni et en Australie, s’échangent des notes pistant le personnel de la CIA impliqué, leurs pseudonymes, leur usage de cartes de crédit, leurs comptes de fidélité auprès des compagnies aériennes et d’autres données dans l’attente de procéder, un jour, à des arrestations. Ceci laisse le personnel de l’agence sous l’interdiction de quitter le territoire des USA, faisant face à des peines de prison potentiellement lourdes – et tous aux mains d’alliés proches des USA qui ont soutenu la guerre contre la terreur avec enthousiasme et ont auparavant travaillé étroitement avec la CIA.

Tous ces développements découlent des conseils juridiques qu’a donné John Rizzo à la CIA, mais vous aurez du mal à en trouver la moindre allusion, même lointaine, dans son livre. Si ce livre nous donne bien un aperçu de l’esprit de l’avocat de la CIA, ce qu’il révèle est une capacité à se renier et une volonté à ignorer les vérités désagréables qui définissent effectivement John Rizzo comme un « homme de la compagnie ».

Scott Horton est membre titulaire à The Nation Institute et un rédacteur régulier chez Harper’s.

Source: http://www.alternet.org/news-amp-politics/unbearable-lightness-being-cia-general-counsel



Catégories :Opinion

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