Interview de Paul Craig Roberts sur la Crimée, la politique étrangère US et la transformation des médias

Des soldats russes à Perevalne en Crimée, le 5 mars 2014 - photo via Shutterstock

Des soldats russes à Perevalne en Crimée, le 5 mars 2014 – photo via Shutterstock

Par Harrison Samphir, le 18 mars 2014

La péninsule de Crimée a été contrôlée par l’Empire de Russie du 18è au 20è siècle jusqu’à ce qu’elle devienne partie intégrante d’une Ukraine indépendante à la suite de la chute de l’Union Soviétique en 1991. Maintenant le pays s’est fracturé après des mois de manifestations, et la Crimée est devenue le point de mire involontaire d’une guerre civile naissante qui divise l’est et l’ouest. Attisée par des attitudes agressives prises par les États-Unis et une Russie sur une posture défensive résolue à protéger les intérêts de la population ukrainienne d’origine ethnique russe, la situation a vite connu l’escalade. L’avenir du continent européen est en jeu.

Même pour l’observateur le plus attentif, la crise actuelle dans la région du sud-est de l’Ukraine est difficile à interpréter. La vue peut être brouillée par la distance géographique, troublée par des rapports médiatiques inconsistants et aveuglée par le préjudice. Du fait de médias sociaux et numériques traîtreusement acharnés, la compréhension des éléments sociopolitiques complexes est diluée; l’investigation indépendante perd sa légitimité et les voix critiques pénètrent dans une mêlée anarchique. Comment trouver le sens dans ce dilemme?

Paul Craig Roberts est un ancien ministre délégué aux finances US et rédacteur adjoint du Wall Street Journal. Il a suivi la situation ukrainienne de près et a parlé à Truthout de la longue histoire de cette crise, de l’influence des médias mainstream (dans lesquels il a travaillé pendant des décennies) et des dangereuses provocations des dirigeants occidentaux. L’auteur de plus de dix livres, son ouvrage le plus récent s’intitule The Failure of Laissez Faire Capitalism (L’Échec du Capitalisme du Laissez-Faire, ndlr). Cette interview a eu lieu le 12 mars 2014.

Vous avez largement écrit sur l’impasse actuelle entre la Russie et l’Occident autour de la situation en Crimée. Comment évaluez-vous la situation actuelle? Quelle lutte de pouvoir est en train de se dérouler?

Et bien, je pense que ce serait une erreur de représenter les événements en Crimée comme un duel de pouvoir entre la Russie et les États-Unis. Ce qui s’est passé en Ukraine est que les États-Unis ont organisé et financé un putsch. Et le putsch a eu lieu à Kiev, la capitale. Soit intentionnellement ou par négligence, les acteurs du putsch incluent des nationalistes d’extrême droite dont les racines remontent à des organisations qui ont combattu pour Hitler pendant la Deuxième Guerre Mondiale contre l’Union Soviétique. Ces éléments ont détruit des monuments de guerre russes qui célébraient la libération de l’Ukraine des Nazis par l’Armée Rouge et qui célébraient aussi la mise en déroute de la Grande Armée de Napoléon par le Général Koutouzov. Ceci a donc répandu beaucoup d’inquiétude au sud et à l’est de l’Ukraine, qui sont traditionnellement des provinces russes. La Crimée fut ajoutée à l’Ukraine en 1954 par Khrouchtchev, le secrétaire général du Parti Communiste. Ces deux régions russes ont fait partie de la Russie pendant plus longtemps que n’ont existé les États-Unis. Ceci a pu être fait pour affaiblir les éléments pro-nazis de l’ouest de l’Ukraine, parce cela ajoutait une population russe substantielle à l’Ukraine qui tendait à équilibrer les ultra-nationalistes à l’ouest. Aussi, Khrouchtchev lui-même était ukrainien. Cela n’avait pas d’importance à l’époque parce que le tout faisait partie de l’Union Soviétique. Quand l’Union Soviétique s’est effondrée en tant qu’entité politique et que les autorités chétives qui s’y trouvaient – sous la pression US – ont accepté sa dissolution, l’Ukraine est devenue indépendante, mais a conservé les provinces anciennement russes. La population de la Crimée est majoritairement russe, et le même vaut pour l’est de l’Ukraine. Ces gens ont dit, « Nous ne voulons rien à voir avec ce gouvernement à Kiev, qui interdit notre langue et qui détruit nos monuments de guerre et qui nous menace de bien des façons. » Ils ont suivi les mêmes étapes légales; les mêmes procédures des Nations Unies, les mêmes procédures des tribunaux internationaux. Donc tout ce qui s’est passé est strictement légal. Et quand John Kerry et Obama disent le contraire, ils mentent comme des arracheurs de dents. Ce ne sont que des mensonges flagrants, honteux, sans vergogne. Ceci n’est pas débattable ou une question d’opinion. C’est une question de droit.

Donc le Parlement de Crimée a suivi ces procédures et a maintenant déclaré que la Crimée était indépendante. Le vote qui a été donné aux gens le 16 mars… Et donc il n’y a pas eu d’invasion russe. C’est facilement prouvable. Les troupes russes en Ukraine y sont depuis les années ’90. Cela a à voir avec les accords de location qu’ils ont sur leur base navale de la Mer Noire [Sébastopol], parce que lorsque l’Ukraine accéda à l’indépendance, la Russie n’allait sûrement pas abandonner son port en eaux chaudes. Les termes de la séparation disent que la Russie y a un bail jusqu’en 2042. Seize mille soldats y étaient, et selon l’accord avec l’Ukraine ils peuvent y stationner jusqu’à 25.000, avec un certain nombre d’avions, de chars et d’artillerie. Tout ceci est spécifié et bien connu, mis est sujet aux mensonges de Washinigton – et ils sont répétés à l’envi dans les soi-disants médias états-uniens. Le problème qui reste est dans l’est de l’Ukraine, parce que là-bas les gens sont aussi dans la rue à demander que leur gouvernement local se sépare de Kiev. Ayant réalisé son incompétence en Crimée, Washington s’est précipitée et a désigné des oligarques multi-milliardaires [Igor Kolomoisky et Serhiy Taruta) comme gouverneurs de ces régions russes [Donetsk et Dniepropetrovsk]. Où le problème sera réglé c’est dans l’est de l’Ukraine parce que Poutine a dit qu’il n’engagerait pas d’intervention militaire à moins que la violence ne soit utilisée contre la population russe de l’est de l’Ukraine. Il n’y a pas grand-chose que Kerry ou Obama puissent y faire. Mais si le résultat est que l’est de l’Ukraine retourne à la Russie, l’ouest de l’Ukraine sera capturé, assujetti à un plan d’austérité du FMI [Fonds Monétaire International], pillé par les banques occidentales et collé dans l’OTAN tandis que des bases US de missiles anti-missiles balistiques seront installées en Ukraine occidentale. Ceci intensifie la menace stratégique à la Russie que Washington poursuit depuis le régime de George H.W.Bush (Bush Sr, ndlr) quand il a renié les engagements pris par Reagan de ne pas emmener l’OTAN jusqu’en Europe de l’Est. Ces mêmes accords ont été violés quand Washington s’est retirée du traité ABM [Anti-Ballistic Missile] en 2002 pour pouvoir construire une défense anti-missiles balistiques. Ce sont des provocations extrêmes, et elles sont dangereuses. C’est le même genre de comportement qui nous a donné la Première Guerre Mondiale.

Dans vos derniers écrits vous avez examiné l’échec des médias soi-disant mainstream ou états-uniens à rapporter objectivement sur la Crimée – c’est-à-dire, sans témoigner d’une partialité envers un camp ou un autre. Pouvez-vous nous parler du rôle qu’ont joué les médias alternatifs en rapport à la crise en Ukraine?

Une partie très importante de tout cela concerne quelque chose qui s’est passé vers la fin du deuxième mandat de [Bill] Clinton. Il a permis que cinq méga-entreprises consolident les médias précédemment indépendants et dispersés. Ce qui étaient des réseaux indépendants comme ABC, CBS, NBC, CNN, tous sont devenus des rouages d’un empire médiatique plus grand. La valeur de ces grandes entreprises médiatiques tient à leurs licences de diffusion fédérales: ils ne peuvent pas aller contre le gouvernement et s’attendre à ce qu’elle soient renouvelées. Un autre grand changement est que ces entreprises médiatiques ne sont plus dirigées par des journalistes. Elles sont dirigées par des cadres supérieurs de l’industrie publicitaire et d’anciens responsables du gouvernement. Et leur seul intérêt est de préserver la valeur nette de l’entreprise et le flux de revenus publicitaires. Donc il n’y a pas de médias indépendants. Ils ne peuvent prendre position sur aucun sujet important dans le sens contraire à la propagande du gouvernement. C’est une partie du problème, juste là.

Une autre partie du problème est que pendant la longue Guerre Froide, l’Union Soviétique, qui représente la Russie dans l’esprit des gens, a été efficacement diabolisée. Cette diabolisation persiste. Souvenez-vous, l’effondrement initial de l’URSS a grandement œuvré à l’avantage de l’Occident. Ils pouvaient aisément manipuler [Boris] Eltsine, et divers oligarques ont été à même de saisir et de piller les ressources du pays. Beaucoup d’argent israélien et états-unien y a pris part. Quand Poutine est arrivé et a commencé à y mettre un terme et à essayer de remettre le pays en état, il a été diabolisé. Aussi, tout comme Victoria Nuland, la secrétaire d’état adjointe [aux affaires européennes et eurasiennes] l’a reconnu quand elle a parlé au National Press Club en décembre dernier, les USA ont investi $5 milliards pour aligner l’Ukraine sur leurs intérêts depuis la Révolution Orange qui a échoué [2004]. Ils ont certainement dépensé plusieurs fois cette somme avec des ONG en Russie. Il y a au moins 1000 organisations non-gouvernementales dans le pays qui sont financées par Washington. Ceci avait continué pendant longtemps, et c’est seulement l’année dernière que Poutine a finalement dit que ces organisations qui sont financées par de l’argent US doivent s’enregistrer comme agents étrangers. Ceci est, bien sûr, la politique états-unienne. Si vous travaillez ici (aux USA, ndlr) avec de l’argent étranger – à moins que vous ne soyez Israël – vous devez vous enregistrer comme agent étranger. Pourtant quand Poutine a appliqué les mêmes règles, il a été diabolisé. Vous avez donc partout cette exposition à travers les générations aux USA des gens à une propagande qui diabolise chaque aspect de la Russie. Donc si quelqu’un vous dit que la Russie a envoyé des chars d’assaut en Crimée, cela s’imbrique simplement dans un discours pré-existant.

Je suis un ancien rédacteur du Wall Street Journal et un chroniqueur de toutes les publications majeures également, et j’ai personnellement été témoin du changement dans les médias et des gens en leur sein. Donc je sais déjà ce qu’ils vont dire; je peux écrire les scripts avant qu’ils ne viennent à l’antenne et les disent. C’est quelque chose qui dure depuis un certain temps. Une chose similaire s’est produite avec les armes de destruction massive irakiennes. C’était un mensonge répété encore et encore. Le New York Times n’est même pas allé voir l’inspecteur en armements que nous avons envoyé en Iral, Hans Blix! À la place, Judith Miller a répété un mensonge sans arrêt dans les pages du journal. Cela reflète un manque total d’intégrité. L’une des raisons principales pour cela est que beaucoup d’entre eux savent qu’ils ne peuvent pas dire la vérité, sinon ils se feront virer. Ils savent que c’est inutile d’apporter une histoire qui contredit le président ou le secrétaire d’état ou la CIA ou la NSA au rédacteur en chef. Il ou elle vous regardera et dira Quoi es-tu devenu(e) dingue? Tu veux nous faire virer tous les deux? Donc ils n’en prennent même pas la peine. C’est un milieu assez corrompu, et qui doit être mortifère pour l’âme. Mais voilà ce que c’est que d’être un journaliste mainstream aujourd’hui.

Repensant à votre temps comme ministre délégué aux finances sous Ronald Reagan, comment la politique mondiale de la corde raide a-t-elle changé? Les conflits à l’étranger sont-ils perçus différemment maintenant qu’à aucune autre époque?

Oh oui, elle a énormément changé, de deux façons cruciales. L’une est que l’Union Soviétique et la Chine Communiste existaient, et c’étaient des restrictions énormes à la puissance états-unienne. Les USA ne pouvaient pas simplement débarquer et faire sauter des pays à travers le Moyen-Orient, par exemple. Ces restrictions à la puissance états-unienne n’existent plus. La Guerre Froide est finie, et les alliances qui en faisaient partie ont disparu. Quand j’étais dans l’administration Reagan, les néoconservateurs n’avaient pas émergé comme la force idéologique qu’ils sont aujourd’hui; ils n’avaient pas écrit leurs manifestes appelant à l’hégémonie US sur le monde. Donc il n’y avait pas d’agenda à Washington ou dans l’administration Reagan d’hégémonie états-unienne sur le monde. L’approche de Reagan envers Gorbatchev n’était pas de gagner la Guerre Froide, nous a-t-il répété. Le but était d’y mettre fin. Les néoconservateurs ont bien émergé pendant cette période, mais ils étaient très loin d’avoir le même pouvoir ou la même influence qu’ils ont eus sous Clinton, George W. Bush et maintenant Obama. En fait ils causaient tellement de problèmes à Reagan, qu’il a viré chacun d’entre eux. Ils étaient derrière les Contras au Nicaragua. Certains d’entre eux se sont carrément fait accuser et condamner – tel Eliot Abrams, qui était secrétaire d’état adjoint. Lui et d’autres ont été plus tard graciés par George H. W. Bush, mais l’administration Reagan elle-même agissait très fermement contre les néoconservateurs. Ils étaient virés, éjectés du gouvernement. Richard Perle fut même éjecté du Bureau de Conseil Présidentiel sur le Renseignement. Les néoconservateurs ont émergé avec les attaques US sur la Serbie – ce que nous appelons les attaques de l’OTAN – et le vol du Kossovo à la Serbie et son établissement comme protectorat US. Leur influence a ensuite explosé dans les premières années de George W. Bush. L’appareil entier de la sécurité nationale, le Pentagone tout entier, tout le Département d’État étaient pourvus en personnel néoconservateur. L’agenda était là. Il avait été défini dans des documents du Project for the New American Century, et une bonne partie du gouvernement était géré par ses représentants. L’administration Obama dispose de beaucoup des mêmes personnes, mais désormais ils peuvent aller plus loin parce qu’ils disposent de davantage de ressources pour financer des groupes contestataires comme nous l’avons vu en Ukraine.

C’est une chose dangereuse à faire. Les Russes ne peuvent pas accepter des menaces stratégiques de ce genre; c’est tout simplement trop gros. Je pense que ce sur quoi compte Poutine, si vous lisez sa conférence de presse du 4 mars, ce sont les Européens. Puisqu’ils n’ont pas d’agenda ultérieur, ils ne veulent pas payer le prix de permettre aux USA de déclencher une guerre, parce que celle-ci les affecterait. Les Russes savent que les États-Unis ont changé leur doctrine de guerre pour y inclure les armes nucléaires, qui a changé en 2010 pour permettre les premières frappes pré-emptives. Hé bien les Russes savent que ceci n’est pas dirigé contre l’Afghanistan ou l’Irak, mais contre eux. Quand vous ne cessez de dire à un pays puissant que vous allez le manœuvrer d’une telle façon qu’il devra être attaqué, c’est un comportement complètement irréfléchi.

Que peuvent faire les gens ordinaires pour exprimer leur inquiétude sur les thèmes que vous avez évoqués? Comment la crise évoluera-t-elle à partir d’ici?

Ils devraient sortir dans les rues. Il n’y a pas de preuves que le peuple états-unien soutienne l’ingérence de Washington en Ukraine. Et ils devraient sortir et manifester contre elle, parce qu’elle peut engendrer une guerre majeure et même l’usage d’armes nucléaires. Le gouvernement US a violé chaque norme du droit international et presque la totalité des lois états-uniennes. C’est de la tyrannie. Un autre point: selon Obama et Kerry, et les médias mainstream, la Russie doit être maudite pour être intervenue en Crimée. ceci nous l’avons tous entendu depuis le début de cette situation. Hé bien, [le 11 mars] Obama et Kerry ont réclamé que la Russie intervienne en Crimée et bloque l’auto-détermination du peuple de Crimée. Ils ont demandé à la Russie de stopper le référendum! Alors maintenant, d’un coin de sa bouche, Washington condamne la Russie pour une intervention qu’ils n’ont pas menée, et de l’autre coin de sa bouche, elle demande qu’ils interviennent et retirent au peuple de Crimée leur droit à l’auto-détermination. Et s’ils ne font pas cela, a dit Kerry, Nous vous le ferons payer. C’est flagrant. Et il n’y a pas un mot là-dessus dans les grands journaux.

Source: http://truth-out.org/opinion/item/22542-paul-craig-roberts-on-crimea-us-foreign-policy-and-the-transformation-of-mainstream-media



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