L’Europe des 28, un empire avorté qui cherche une identité et un dessein

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Bientôt auront lieu les élections européennes, cette sorte de farce électorale censée donner une légitimité démocratique aux instances européenne. Mais les citoyens ne sont pas dupes et savent bien que l’Europe est surtout un instrument pour ceux qui veulent s’en servir, financiers, hommes d’affaires, industriels, notables de la politique, bureaucrates des affaires écologistes et durables. Quant à ces élections, reconnaissons que le citoyen est méprisé par des partis dont les éligibles sont le plus souvent des personnalités à recaser, ou à récompenser pour des gestions d’appareil mais très rarement des visionnaires qui s’intéressent à notre continent. L’Europe ne s’occupe pas des peuples et impose des sacrifices dit-on. Mais qui a assigné à l’Europe post-1945 une mission philanthropique ou même humaniste ? Si tel était le cas, cela se verrait, depuis le temps. L’Europe défend des valeurs dit-on, elle a un tribunal international, mais elle ne cligne pas quand les lois Hartz en Allemagne font travailler les déclassés pour un euro de l’heure. Bref, les citoyens ne croient plus en l’Europe et nous savons pourquoi, alors que les intellectuels ne pensent plus l’Europe et nous nous demandons pourquoi.

Je prends une carte, je regarde les 28 pays membres de l’Europe. C’est assez étendu comme territoire, mais pas tant que l’ancienne URSS, ni même la Chine ou encore l’Empire romain et l’Empire ottoman à leur apogée. Mais compte tenu de la surface, des populations et des cultures qui s’y manifestent, l’Europe est incontestablement dans la catégorie empire. Mais avec l’empire classique, elle ne partage que l’étendue ainsi qu’une unité politique ambiguë. Pas d’unité religieuse, idéologique ni culturelle comme dans la Rome antique, le Saint empire germanique, l’Empire ottoman ou même la Russie des tsars, de Pierre à Nicolas, ou encore l’Empire soviétique, ce dernier posant tout de même quelques questions aux historiens. L’idéologie communiste n’a pas pu servir de ciment à cet empire qui ne dura que quelques décennies. C’est maintenant la Russie qui veut redevenir l’empire qu’elle fut avant les Soviets et qui joue à la fois sur les ressorts religieux de l’orthodoxie et sur la culture slave avec bien évidemment une armée à la hauteur des ambitions impériales. Pour constituer un ensemble de catégorie impériale, il faut plusieurs ingrédients. L’unité culturelle et religieuse étant primordiale. On l’a constaté pour Rome ses mythes et son stoïcisme, la Chine et le confucianisme, l’Empire ottoman et l’islam ou même l’empire médiéval européen et la chrétienté ou enfin la puissance américaine après la guerre et son mode de vie moderniste dans un pays uni par un fort sentiment patriotique et une sorte de messianisme porté par ses élites. Ensuite, d’autres unités sont présentes, linguistiques et parfois ethniques, les Turkmènes dans l’Empire ottoman, les Hans en Chine. Un empire possède ses mythes et autres légendes fondatrices mais se donne aussi un horizon pour perdurer et le cas échéant, accomplir une mission, un dessein.

Pendant la guerre froide, les deux empires ont été en concurrence pour propager leurs valeurs sur la planète, la démocratie et l’american way of life du côté des Etats-Unis, le communisme international pour les Soviétiques. Pendant ce temps, la Chine s’éveillait doucement et le Japon se remettait de ses blessures en visant le développement économique. L’Europe, c’est un peu comme le Japon, ce qui n’a rien d’étonnant puisque ce sont les deux perdants du conflit de 1939. L’Europe n’avait comme seul horizon que la reconstruction et le développement industriel. Seuls deux pays ont tenté d’imprimer une marque politique appuyée dans le monde, le Royaume-Uni plutôt comme « partenaire » des Etats-Unis et la France du général qui se voulait indépendante des deux blocs.

Et maintenant, au 21ème siècle, l’Europe se cherche car elle n’a pas les ressorts pour avoir une qualité d’empire. Elle a perdu la guerre en 1945, elle a perdu son identité dans le grand marché mondial. Elle n’a pas d’unité linguistique et semble aussi se détacher de ses racines chrétiennes. L’Europe n’a plus rien à proposer aux peuples européens, à part favoriser l’innovation technologique et rivaliser sur le grand marché mondial avec les Etats-Unis et surtout la Chine et le grand marché asiatique. L’Europe peine à trouver son identité car elle a perdu la guerre en 1945. Voilà pourquoi ce sont les Etats-Unis et la Russie qui s’occupent de l’Ukraine, l’Europe faisant pâle figure et surtout jouant les perturbateurs en défendant ses valeurs devenues dévoyées et déchues, les droits de l’homme, les droits de la nature et les normes environnementales qui en découlent. L’Europe ne défend plus de valeurs, ni de culture, elle porte un ensemble de normes économiques et sociales et s’apprête à fusionner quelques unes de ces normes dans celles négociées pour créer le marché transatlantique qui en fait, représente une annexion économique et culturelle de l’Europe par les Etats-Unis. Annexion également dans le cadre de la politique étrangère. Les derniers événements en Libye, Syrie, Géorgie et Ukraine montrent que les dirigeants voient l’avenir une monde avec une longue-vue, mais que ce sont les Etats-Unis qui orientent cette longue-vue.

Avec le recul, ce déclin et cette déchéance de l’Europe apparaîtront comme la marque d’un échec impérial depuis 1990, lorsque le bloc de l’Est est tombé et que l’Europe ne savait plus où aller, sauf dans la compétition économique. Une Europe constituée de peuples qui ne se parlent pas beaucoup, de médias de masse qui ne s’intéressent pas aux cultures européennes, d’intellectuels atones ou même absent, borgnes de l’avenir, éclopés du dessein fracassé sur les décombres d’une haute culture délaissé par une classe politique d’incultes dont Sarkozy et Hollande sont deux représentants. Une Europe qui a failli pour finalement s’infléchir peu à peu et coopérer pour la compétition, le grand marché à venir, la gouvernance économique normée à l’occidentale par les Américains. Quelque part, ce destin européen semble ressembler à une sorte de collaboration mais sans occupation. Les Etats-Unis n’occupent pas l’Europe, ils ne font qu’occuper l’Europe vers des tâches au service du grand marché industriel. L’Europe, son parlement, ses dirigeants, et combien de collabos dans l’âme ? Ou peut-être autre chose à venir mais il faut que les consciences s’éveillent. Ce qui n’est pas gagné à l’ère de l’individualisme narcissique et numérique.

Pour l’instant, l’Europe se constitue comme un empire économique, c’est-à-dire comme un non empire ou si l’on veut, une gigantesque entreprise. Europe quelque peu dévoyée et déchue qui a perdu ses valeurs suprêmes, ses cultures admirables et qui finalement, est un continent en errance, désorienté depuis que la guerre a été perdue en 1945 ou peut-être depuis plus longtemps, lorsque Nietzsche dressa un sombre constat du dessein européen marqué par un nihilisme endémique. Mal qu’on retrouve sous diverses formes et sans doute dans ce culte voué à l’offre économique et à la compétition industrielle. Un empire basé sur l’économie ne peut pas fonctionner sauf s’il se dote d’une gouvernance qui passe par-dessus les hommes, les valeurs et le religieux. L’Europe politique répond à ces exigences en se réclamant des valeurs universelles. La démocratie érigée en universel, c’est le cheval de Troie du nihilisme économique et c’est surtout du vide.

Cette Europe convient bien aux élites, aux opportunistes, aux conquérants de l’industrie, de la politique, de la marchandise, de l’image. Elle déplaît aux déclassés qui voient à tort la cause de leur malheur. Cet empire avorté est une étape intermédiaire précédant une Europe renaissante ou déclinante. Tant que les citoyens européens ne seront que des consommateurs avides de gadgets et autres divertissements, il n’y aura pas d’Europe culturelle et spirituelle, rien qu’un vide technocratique qui vend les individus au marché. Cette réflexion me laisse face à l’abîme, au vertige sidéral face à ce machin politique aux faces incertaines et souvent sombre. L’Europe n’est ni la solution, ni la responsable des malheurs humains. C’est la civilisation qui porte son malheur et le marasme de l’Europe n’est qu’un symptôme parmi d’autres.

Article de Bernard Dugué



Catégories :Politique

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