Au bord du précipice

012327-noam-chomsky-040514Par Noam Chomsky, le 14 mai 2014

Quand j’entends la phrase « au bord du précipice », l’image qui vient irrésistiblement à l’esprit est celle des fameux lemmings, marchant résolument vers la falaise.

Pour la première fois dans l’histoire, les êtres humains sont en mesure de détruire les perspectives d’une existence décente, ainsi qu’une grande partie de la vie. Le rythme de destruction des espèces aujourd’hui est à peu près au niveau où il était il y a 65 millions d’années, quand une catastrophe majeure, probablement un grand astéroïde, mit fin à l’ère des dinosaures et ouvrit la voie à la prolifération des mammifères. La différence aujourd’hui c’est que nous sommes l’astéroïde, et la voie sera sans doute ouverte aux cafards et aux bactéries, une fois que nous aurons terminé notre travail.

Les géologues divisent l’histoire de la planète en ères de relative stabilité. Le Pléistocène, qui a duré plusieurs millions d’années, a été suivi de l’Holocène il y a à peu près 10.000 ans, ce qui a coïncidé avec l’invention humaine de l’agriculture. Aujourd’hui, beaucoup de géologues y ajoutent une nouvelle époque, l’Anthropocène, commençant avec la révolution industrielle, et qui a radicalement changé le monde naturel. Au vu du rythme du changement, l’on hésite à songer à quand débutera la prochaine époque, ou à ce qu’elle sera.

Un des effets de l’Anthropocène est l’extraordinaire rythme d’extinction des espèces. Un autre est la menace à nous-mêmes. Aucune personne un tant soit peu instruite ne peut ne pas avoir conscience du fait que nous sommes face à la perspective d’un désastre environnemental sévère, dont certaines conséquences sont d’ores et déjà détectables et qui pourraient devenir dramatiques en l’espace de quelques générations, si les tendances actuelles ne sont pas renversées.

Et ce n’est pas tout. Pendant les 70 dernières années nous avons vécu sous la menace d’une destruction instantanée et quasiment totale, de nos propres mains. Ceux qui sont familiers avec les annales choquantes, qui se perpétuent encore à ce jour, auront du mal à contester les conclusions du Général Lee Butler, dernier commandant du Strategic Air Command – qui a la responsabilité des armes nucléaires. Il écrit que nous avons jusque-là survécu à l’ère nucléaire « par une quelconque combinaison de talent, de chance et d’intervention divine, et je soupçonne la dernière en plus grande proportion. » C’est presque un miracle que nous ayons échappé à la destruction jusqu’ici, et plus longtemps nous jouons avec le destin, moins nous pouvons espérer que l’intervention divine perpétuera le miracle.

Nous pouvons prendre en considération un paradoxe notable de l’ère actuelle. Il y en a qui dévouent de sérieux efforts à éviter le désastre imminent. En pointe se trouvent les segments les plus opprimés de la population mondiale, ceux qui sont considérés comme étant arriérés et primitifs: les sociétés indigènes du monde, depuis les Premières Nations du Canada aux Aborigènes d’Australie, et aux peuples tribaux de l’Inde, par exemple. Dans des pays comportant une population indigène importante, comme la Bolivie et l’Équateur, il existe désormais une reconnaissance législative des droits de la nature. Le gouvernement de l’Équateur a même proposé de laisser ses réserves pétrolières sous la terre, où elles ont lieu d’être, si les pays riches étaient prêts à leur fournir de l’aide au développement s’élevant à une fraction de ce qu’ils sacrifieraient en n’exploitant pas leurs ressources en pétrole. Les pays riches ont refusé.

Tandis que les peuples indigènes essayent d’éviter la catastrophe, en un contraste saisissant, la course par-delà le bord de la falaise est menée par les sociétés les plus avancées, éduquées, opulentes et privilégiées du monde, au premier chef l’Amérique du Nord.

Il y a beaucoup d’exubérance aux USA en ce moment au sujet de « 100 ans d’indépendance énergétique », alors que nous devenons « l’Arabie Saoudite du siècle prochain ». L’on pourrait prendre un discours du Président Obama il y a deux ans pour le glas qui sonne pour l’espèce humaine. Il avait proclamé avec fierté, sous d’amples applaudissements, que « Maintenant, sous mon administration, l’Amérique produit aujourd’hui plus de pétrole qu’à aucun moment au cours des huit dernières années. C’est important à savoir. Au cours des trois dernières années, j’ai ordonné à mon administration d’ouvrir des millions d’hectares de terrain à l’exploration pétrolière et gazière à travers 23 états. Nous développons plus de 75% de nos ressources pétrolières potentielles offshore. Nous avons quadruplé le nombre de plateformes en opération, atteignant des records. Nous avons ajouté assez de nouveaux oléoducs et gazoducs pour faire le tour de la Terre, et au-delà. »

Les applaudissements nous disent quelque chose d’important sur notre malaise social et moral. Le Président parlait à Cushing dans l’Oklahoma, une « ville pétrolière » comme il l’a annoncé en saluant son auditoire appréciateur – en fait la ville pétrolière décrite comme « le nœud commercial le plus important pour le pétrole brut en Amérique du Nord ». Et les profits industriels sont sûrs d’être garantis car « produire davantage de pétrole et de gaz naturel ici chez nous » continuera à être « une part essentielle » de notre stratégie énergétique, comme l’a promis le Président.

Il y a quelques jours le New York Times avait un supplément sur l’énergie, 8 pages surtout euphoriques de l’avenir radieux promis aux USA, en passe de devenir le plus grand producteur mondial de combustibles fossiles. Il y manque la moindre réflexion sur le genre de monde que nous créons avec tant d’exubérance. L’on pourrait se souvenir des observations d’Orwell dans son introduction (non publiée) à « La Ferme des Animaux », sur comment en Angleterre libre, des idées impopulaires peuvent être réprimées sans faire usage de la force, en partie parce que l’immersion dans la culture de l’élite instille la compréhension qu’il est des choses « qu’il n’est pas convenable de dire » – ou même penser.

Dans le calcul moral du capitalisme d’état qui prévaut actuellement, les bénéfices et les bonus du prochain trimestre pèsent plus lourd que le souci du bien-être de nos petits-enfants, et comme ce sont des maladies institutionnelles, elles ne seront pas faciles à vaincre. Alors que beaucoup reste encore incertain, nous pouvons nous dire, avec bonne assurance, que les générations futures ne nous pardonneront pas notre silence et notre apathie.

Source: http://readersupportednews.org/opinion2/277-75/23670-on-the-edge



Catégories :Opinion

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4 réponses

  1. un grand bravo pour ton article, c’était très intéressant

  2. Lemmings! Traducteur, traduisez.

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