De l’indécence ordinaire des puissants

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Non contents de faire les poches des plus démunis, ceux qui ont déjà presque tout, s’accaparent sans vergogne le peu de biens publics qui devraient être à la disposition du plus grand nombre, dans le cadre d’une égalité de traitement de tous les citoyens. La piscine Molitor, propriété de la ville de Paris, transformée en hôtel de luxe et vouée quasi exclusivement aux ébats de la jet set et la privatisation d’un étage entier d’un hôpital public pour accueillir un émir sont des exemples récents de cette outrance des puissants et de la complicité pour le moins passive de nos édiles politiques.

DE L’INDECENCE ORDINAIRE DES PUISSANTS

Il y a d’abord l’indécence des chiffres que nous livrent les statistiques. Depuis six mois il ne se passe pas une semaine sans un article sur ce navrant constat. Les derniers, révélés ce 20 mai par Le Point, indiquent qu’au Royaume-Uni, les 1000 personnes les plus riches ont vu leur fortune doubler depuis 2009, en passant de 316 milliards d’euros à 640 milliards, alors que le taux de pauvreté dans ce pays comme dans toute l’Union Européenne reste très important ( de l’ordre de 16 % ). Dans ce pays où l’industrie de la finance gouverne, depuis les années Thatcher, le fossé entre les nantis et la majorité de la population ne cesse de se creuser.

Mais le développement des inégalités au niveau de la planète ( lien ) ne se traduit pas seulement par des statistiques et des chiffres, ce sont aussi des pratiques et des comportements prédateurs qui en viennent à mettre en cause la cohésion sociale de toute une nation. Ces gens là ne se contentent pas de jouir discrètement de leur fortune dans un paradis défiscalisé. Comme si cela ne suffisait pas, il faut aussi qu’ils en imposent en s’appropriant les stades de foot ( voir l’article sur le PSG de Fergus sur Agora vox), les infrastructures et les services publiques censés être à la disposition de tous, affichant, de la manière la plus obscène, le petit pouvoir que l’argent leur procure. Mais le plus lamentable est l’attitude servile de nos édiles politiques qui sont prêts à vendre pour quelques dollars leur âme et avec, le bien public, foulant aux pieds les valeurs qui fondent la République.

Dans l’article «  l’indécente piscine Molitor « ( lien ) on montre comment la mairie de Paris a livré ce bien public, laissé à l’abandon par les équipes municipales précédentes, grâce à un bail emphytéotique administratif de 54 ans (4 ans d’études et travaux, 50 ans d’exploitation) aux intêrets exclusifs d’un groupe hôtelier privé ( Accor ). Cette piscine classée aux monuments historiques a subi une restauration qui n’est qu’imposture et faux semblant. « Le bâtiment original de Lucien Pollet, architecte, a été rasé intégralement, seul un mur de façade a été conservé. L’image de Google Earth prise pendant les travaux et visible ici montre les ombres projetées de la façade principale restée seule debout comme un décor de cinéma en carton. Le bâtiment a été entièrement reconstruit, surélevé, modifié, interprété, pastiché. C’est la négation de l’architecture et du patrimoine » ( lien ) . A cette indécence architecturale et patrimoniale s’ajoute l’indécence des tarifs. 180 € la journée au bord de la piscine. 1200 euros de droit d’entrée et 3300 euros l’année pour faire partie de ce club fortuné et très fermé du barbotage. Le grand Jack Lang et des élus parisiens s’en sont émus mais, on rappelle que le contrat avec la ville ne permet pas de négocier les tarifs…. En paraphrasant Orwell et la novlangue de « 1984 » : « La destruction, c’est la restauration. Les riches, c’est le peuple. Le privé, c’est le public. » ( ibid. )

Autre fait, autre lieu : Début mai, un émir du Golfe a privatisé neuf chambres d’un étage entier de l’hôpital Ambroise-Paré de Boulogne-Billancourt dans les Hauts-de-Seine (lien). Ce riche émir a exigé des modifications ainsi que plusieurs aménagements comme l’installation de douchettes dans les WC ou du mobilier. Son séjour s’est étalé du 8 au 14 mai dernier au sein du service de chirurgie orthopédique de l’hôpital. Martin Hirsch, Directeur général des Hôpitaux de Paris a assumé le fait de « gagner de l’argent » avec les riches patients étrangers. Des soins qui pourraient rapporter, selon lui, huit millions d’euros en 2014. Une ressource qui devrait permettre de réduire le déficit de l’AP-HP de 15 %. « Renoncer à ces riches patients serait contre-productif », ajoute-t-il en précisant que sur les quatre premiers mois de l’année, mille riches patients étrangers ont été accueillis, « ce qui représente 0,4 % de nos patients » et a permis « de dégager une marge de 2,5 millions d’euros ». Vendre l’hôpital public et se plier, comme un larbin, à toutes les fantaisies de ces princes, voilà à quoi est réduit le promoteur du RSA. Il faudrait aussi qu’il réussisse à faire payer tous ces riches malades qui pour l’année 2012 ont encore une ardoise de 90 millions d’euros.

Aujourd’hui c’est la gauche libérale au pouvoir qui privatise les biens publics et pervertit la mission de ces services publics et de leurs agents. Hier c’était la droite décomplexée qui n’hésitait pas à vendre notre patrimoine. Plus un domaine n’échappe à la marchandisation du monde ; peu importe la valeur d’usage seule compte la monétisation à un instant donné , d’une œuvre d’art, d’une institution, d’un musée national qui transformé en marque peut se démultiplier en des représentations que l’on peut s’approprier aux quatre coins du monde

Ainsi depuis 2007, le Louvre, (valorisé à à 1 euro dans notre comptabilité nationale – car ce patrimoine historique et culturel est inestimable ! ) est aussi devenue une marque déposée. Combien vaut-elle cette marque ? Il suffit pour avoir la réponse d’aller sur le site de « l’observatoire de l’immatériel » pour avoir la réponse : « Une franchise de 400 millions d’euros pour 30 ans. La signature, ce 6 mars, d’un accord entre la France et les Émirats arabes unis portant sur la conception et le fonctionnement du musée « universel » Louvre Abu Dhabi, (de 24 000 m2 et qui ouvrira en 2012), donne une première idée du potentiel de valorisation du patrimoine culturel de la France à l’international. »

Cet accord de mars 2007 a suscité à juste titre une controverse, menée par l’ancienne directrice du musée d’Orsay Françoise Cachin, qui a cosigné le 13 décembre 2006, avec Jean Clair et Roland Recht dans Le Monde, une tribune contre le projet, relayée par une pétition, signée par plus de 5 000 personnes, dont de nombreux historiens de l’art, universitaires et conservateurs.  » L’exemple actuel d’Abou Dhabi est alarmant. Ce pays d’à peine 700 000 habitants se propose de construire, dans un site touristique et balnéaire afin d’en augmenter l’attractivité, quatre musées, dont un inévitable Guggenheim, et un « français », portant la griffe « Louvre », mais obligeant à des prêts à long terme tous nos grands musées, dont les responsables n’auront plus leur mot à dire. Ce sont nos responsables politiques qui sont allés offrir ce cadeau royal et diplomatique. Contre près de 1 milliard d’euros… N’est-ce pas cela « vendre son âme » ? « 

Notre Jack Lang, encore lui, grand libéral culturel devant l’éternel, dans un article paru dans Le Monde du 1er février 2007, a pris position en faveur d’un projet qui témoigne de la reconnaissance, dit-il, du « talent français » dans les pays arabes. Comme wikipédia le souligne, l’organisation du fonctionnement du futur Louvre Abou Dabi pose des problèmes de déontologie aux Musées français et à leurs conservateurs. Ceux-ci, chargés du projet au sein de l’Agence France-Muséums conseillent les autorités d’Abou Dhabi pour des acquisitions dont l’intérêt est en concurrence directe avec l’enrichissement des collections françaises qui n’ont pas les mêmes moyens que l’émirat. Il y a bien ici conflit d’intérêt culturel au sein même de l’institution Louvre. De plus, étant donné le régime politique des EAU, la collection constituée est privée, appartenant à l’émir d’Abou Dhabi, le cheikh Khalifa. Or, selon le droit français, les conservateurs de musée travaillent pour le patrimoine national. Alors depuis quelques jours, pour nous faire avaler la pilule et avant qu’elles ne partent chez l’émir, on a droit à une dernière exposition de ces oeuvres à Paris avec «  Naissance d’un musée- Louvre Abou Dhabi – « .

Avec cette machine à faire de chaque entité de notre patrimoine une marque, La Sorbonne a subi il y a quelques années le même sort. Trois émirats se sont disputés « la marque » . Le 13 février 2011, François Fillon a inauguré le nouveau campus à Abou Dhabi , projet épinglé par un article du Canard enchaîné, le 11 août 2010 : l’hebdomadaire satirique évoquait une « université de Cocagne » où les « enseignants roulent sur l’or et leurs étudiants sont systématiquement reçus à leurs examens ». Lorsqu’ en 2011 un enseignant de l’université Paris-Sorbonne d’Abu Dhabi , partisan de réformes démocratiques aux Emirats, est arrêté,la fac parisienne se défile et fait profil bas. Il en fut de même pour le prestigieux lycée Louis-Le-Grand. Ainsi en 2008 est créée la « section scientifique d’excellence Louis Le Grand – Abu Dhabi ». Mais contrairement à Paris, c’est dans deux entités séparées : une de filles l’autre de garçons que se dispense l’excellence. ( La mixité n’est pas encore à l’ordre du jour dans ces projets rétrogrades à remonter le temps. )

Ainsi les représentations, la valeur symbolique de notre patrimoine, de notre richesse nationale, de notre bien commun sont vendues sous forme de label au plus offrant, les livrant ainsi aux bons plaisirs de ceux qui sont convaincus qu’il n’y a pas de limite au pouvoir de l’argent, laissant libre cours à cette passion dévorante de posséder toujours plus, quitte à insulter les principes démocratiques républicains qui sont encore en vigueur dans ces institutions en France.

Pour couronner le tout la sortie à Cannes du film « Welcome to New York », dans lequel Depardieu incarne DSK, rappelle comment sexe et ivresse du pouvoir sont les ingrédients habituels de la vie des puissants. Dans une tribune du Monde le 3/06/2011 : « l’affaire DSK, symptôme de notre temps », le philosophe D.R. Dufour écrivait :  » Bref il ( Alan Greenspan, ex de la FED, ultra-libéral, surnommé  » Le Maestro « ) désignait la culture dominante de ce milieu comme étant caractérisée par l’absence de limite. C’est là à l’évidence un principe cynique puisqu’il dit que c’est en étant aussi avide, égoïste et soucieux de ses propres intérêts et plaisirs que possible qu’on contribue au mieux à la prospérité générale. Or, ce principe produit un monde obscène. Un monde qu’avait d’ailleurs parfaitement entrevu et décrit le marquis de Sade au XVIIIe siècle, peu après que le principe libéral soit né, ce principe qui dit qu’il faut libérer les vices privées au motif que cela produit de la fortune publique. Cette obscénité peut prendre diverses formes. Ce peut être soit ce que les Anciens appelaient une libido dominandi, où il s’agit de dominer en ayant toujours plus. Ce peut être une libido sentiendi qui renvoie à la volupté des sens. Les Anciens étaient fort perspicaces en ce domaine puisqu’ils disaient que ces libidos peuvent aisément se convertir l’une en l’autre dans la mesure où elles participent toutes deux de l’illimitation, de la démesure et du sentiment de toute-puissance, lequel peut fonctionner comme un puissant aphrodisiaque. Bref, cette culture constitue un milieu incitateur à tous les passages à l’acte « 

Cette exhibition permanente de cette jouissance que peut procurer chez ces êtres cupides le pouvoir de l’argent est en train de construire un monde sans vergogne et obscène où tout principe moral ou philosophique est obsolète et où la démesure est la règle. Les projets de tours géantes de plus de 1000 mètres qui se multiplient dans le monde en sont la représentation symbolique.

…A LA DECENCE ORDINAIRE DE BEAUCOUP DE SANS GRADES

Face à cette débauche de moyens étalée par cette minorité bruyante qui a la prétention de gouverner le monde, face à cette propension de la pensée libérale qui fait considérer son voisin comme un être vil et calculateur, il faut opposer les vertus de la mesure, du respect, du partage et de l’entraide, valeurs autrement plus épanouissantes pour l’être humain. Face à cette représentation sombre de l’homme, propre à cette pensée libérale, où l’on explique comment les vices privés, c’est-à-dire la consommation de richesses, se révéleraient être des vertus collectives, susceptibles de stimuler l’activité économique, il faut opposer cette « décence ordinaire » des classes populaires. Comme l’affirme Bruce Bégout dans un interview à Article 11 . la « décence ordinaire« , cette « common decency  » chère à George Orwell est : »Non pas tant une moralité innée, naturelle, mais une pratique ordinaire de l’entraide, de la confiance mutuelle, des liens sociaux minimaux mais fondamentaux. Cela ne constitue pas une morale en bonne et due forme, mais assure un sens spontané de ce qui doit se faire ou ne doit pas se faire. C’est là, me semble-t-il, la clé de la décence ordinaire. C’est cette faculté même d’être attaché aux autres dans leur caractère ordinaire, qui est aussi le nôtre, qui nous prévient contre toute action violente contre eux, contre toute volonté de domination. Cela ne veut pas dire que les gens ordinaires ne peuvent pas être pervers, mais que cette perversion nécessité la rupture totale avec leur monde de la vie, avec cette assise naturelle de l’existence » .

Face à « cette guerre de tous contre tous » que l’on nous impose il faut retisser ces liens de communauté et de voisinage  qui seuls, peuvent permettre de lutter collectivement contre ce vaste programme de dévastation des valeurs humaines qu’est le programme libéral.

La crise dont nous ne cessons de subir les conséquences n’est pas seulement économique et financière, elle révèle aussi les mécanismes pervers qui régissent le fonctionnement de la société qu’il faut dénoncer et neutraliser si nous ne voulons pas voir cette civilisation marchande fondée sur le développement des sciences et des techniques sombrer définitivement sous les coups de boutoir de l’égoïsme, de la cupidité et de la démesure. Il nous reste à nous armer moralement et philosophiquement pour affronter ce formidable défi. La relecture d’Orwell peut nous y aider.

Par Karol

 



Catégories :Tribune libre

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