Quand l’argentcratie efface la démocratie

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Ce n’est pas l’Humanité qui nous alerte, mais The Economist, dans un papier intitulé « un dollar, un vote  » basé sur le travail de deux économistes, Martin Gilens de Princeton et Benjamin Page, de Northwestern, qui ont étudié les décisions politiques prises aux Etats-Unis de 1981 à 2002.

L’argent, plus fort que le vote ?
Le résumé de The Economist, aussi choquant soit-il, est fort : « quand il s’agit de mettre en place une politique, les opinions des entreprises et des riches semblent davantage compter  ». Et cette affirmation n’est pas gratuite puisqu’elle repose sur une étude statistique qui repose sur 1779 enquêtes de l’opinion des citoyens étasuniens sur des questions politiques, qui comprenaient le niveau de revenus des personnes interrogés ainsi que sur les prises de position des 25 lobbys les plus influents, recensés par le magazine Fortune. Pour les auteurs, ceux qui ont l’influence la plus importante sont l’élite économique (les 10% les plus riches) et les lobbys qui représentent les entreprises.
Les résultats sont assez stupéfiants  : quand une décision politique n’est soutenue que par 20% des plus riches, elle n’a que 18% de chances d’être adoptée. En revanche, quand 80% des plus riches la soutiennent, elle est adoptée dans 45% des cas ! A contrario, il n’y a strictement aucun lien entre l’opinion de la majorité et la chance d’une mesure d’être adoptée. Et les lobbys des entreprises affichent des scores similaires à ceux des plus riches. Les économistes soulignent néanmoins qu’il y a une corrélation entre l’opinion des plus riches et celle de la moyenne. Mais The Economist rappelle que ce n’est pas le cas pour l’opinion des lobbys et que cela rejoint les débats sur l’inégalité.
L’aristocratie de l’argent

Ce faisant, il fait le lien, sans le citer néanmoins, avec l’analyse de Joseph Stiglitz dans son dernier livre, qui attribuait aux pouvoirs des lobbys une part de la responsabilité dans l’augmentation des inégalités. En effet, The Economist en profite pour souligner que le gouvernement peut finir par servir les intérêts de ceux qui le financent, en rappelant que pas moins de 6 milliards de dollars ont été dépensés dans les campagnes électorales de 2012. En 2010, Meg Whitman avait dépensé pas moins de 150 millions de dollars pour la campagne de gouverneur de Californie, le budget média de L’Oreal en France. Pour le journal, «  le danger, c’est un cercle vicieux où les hommes politiques adoptent des politiques qui favorisent les plus riches ; ce qui donne à ses derniers plus d’argent avec lequel ils peuvent faire du lobbying auprès des politiques, ce qui aboutit à des lois qui leur sont plus favorables, et ainsi de suite ».

The Economist ne se préoccupe de cela que parce que « le risque à long terme, c’est que l’influence excessive des plus riches provoque une suréaction. Si le ressentiment devient assez fort pour envoyer les populistes au pouvoir, ils pourraient mener des politiques qui ne seraient pas seulement mauvaises pour le secteur financier, mais aussi pour l’économie dans son ensemble  ». En clair, le journal des élites globalisées appelle à la modération pour éviter que les électeurs ne finissent par vouloir élire des répliques d’Hugo Chavez, une intuition que je partage depuis quelques années déjà. Mais il est dommage qu’il fasse en partie l’impasse sur la question de la démocratie, minée par les inégalités et l’argent et ne propose pas la moindre solution concrète, se contentant d’un appel timoré à la retenue.
Merci malgré tout à The Economist d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui dénoncent la montée des inégalités, en montrant le lien qu’il y a avec l’affaiblissement de la démocratie. Cela montre aussi le besoin de réguler le financement des campagnes électorales et l’influence des lobbys.

Sur ce sujet, lire :

Jacques Sapir : « Comment sommes-nous dépossédés de la démocratie ? » : partie 1, partie 2 et partie 3

Jacques Généreux : « La dissociété » : partie 1, partie 2 et partie 3

Emmanuel Todd : « Après la démocratie » : partie 1 et partie 2

Christophe Deloire et Christophe Dubois, « Circus Politicus », partie 1 et partie 2

François Ruffin « Faut-il faire sauter Bruxelles ? », ici

Article de Laurent Pinsolle



Catégories :Société

3 réponses

  1. En complément, voyez les explications lucides de Bill Moyers sur la déliquescence de la démocratie américaine noyautée par des ploutocrates :

    http://www.blueman.name/Des_Videos_Remarquables.php?NumVideo=7322

Rétroliens

  1. Quand l’argentcratie efface la démocratie | Déboires et enchantements

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