Le gouvernement de Netanyahu savait que les jeunes kidnappés étaient morts alors qu’il incitait le peuple à la haine raciale

Lors d'une manifestation de la droite à Jérusalem, une pancarte lit "Puisse Dieu venger leur sang" et un jeune porte un autocollant qui lit, "Kahane avait raison", en référence au leader violent du mouvement des colons né à Brooklyn, la 1 juillet - Tali Mayer / Active Stills

Lors d’une manifestation d’extrême-droite à Jérusalem, une pancarte lit « Puisse Dieu venger leur sang » et un jeune porte un autocollant qui lit, « Kahane avait raison », en référence au leader violent du mouvement des colons né à Brooklyn, le 1 juillet – Tali Mayer / Active Stills

Par Max Blumenthal, le 8 juillet 2014

Maudit soit celui qui dit, « Vengeance! »

Chaim Bialik, de « Sur Le Massacre »

Du moment où la disparition de trois adolescents israéliens a été rapportée le mois dernier, le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’appareil du renseignement militaire du pays ont tari le flot d’informations atteignant le grand public. Par un mélange toxique de propagande, de subterfuge et de provocation, ils ont mis le feu à une situation précaire en manipulant les Israéliens afin qu’ils acceptent leur agenda, jusqu’à rendre un cauchemar parfaitement évitable, inévitable.

La police israélienne, les officiels du renseignement et Netanyahu savaient pour le rapt et le meurtre des trois adolescents, seulement quelques heures après. Et ils savaient qui étaient les principaux suspects moins d’une journée après que l’enlèvement ait été rapporté.

Plutôt que de révéler ces détails au public, l’agence de renseignements d’Israël, le Shin Bet, a imposé le silence aux médias nationaux, empêchant les diffuseurs d’informations de rapporter que les adolescents avaient certainement été tués, et leur interdisant de dévoiler l’identité de leurs assassins présumés. Le Shin Bet a même menti aux parents des adolescents kidnappés, leur faisant faussement croire que leurs fils étaient encore en vie.

Plutôt que de monter une action limitée pour capturer les coupables présumés et récupérer les corps des jeunes, Netanyahu a mis en scène une campagne internationale agressive de relations publiques, réclamant la sympathie et l’outrage de la part des dirigeants mondiaux, à qui il a aussi été laissé l’impression que les jeunes disparus étaient toujours vivants.

Pendant ce temps, les forces armées israéliennes ont ravagé la Cisjordanie occupée et bombardé la bande de Gaza dans une campagne de châtiment collectif vendue frauduleusement aux Israéliens et au monde comme une mission de secours.

Des détails essentiels qui étaient connus tout du long par Netanyahu et l’appareil du renseignement militaire n’ont été relayés au public israélien qu’après l’enlèvement de plus de 560 Palestiniens, dont au moins 200 sont encore détenus sans chef d’accusation; après des raids sur les universités palestiniennes et la mise à sac d’innombrables demeures; après que six civils palestiniens aient été tués par les forces israéliennes; après que la police de l’Autorité Palestinienne, entraînée aux USA, ait prêté main forte à des soldats israéliens attaquant des jeunes Palestiniens dans le centre de Ramallah; après le vol par les forces israéliennes d’une somme estimée à $3 millions en dollars US; et après que le carrousel de relations publiques internationales d’Israël ait fini sa course.

L’assaut sur la Cisjordanie est venu sur les talons de l’échec des négociations-cadre menées par les USA, pour lequel ceux-ci portent le blâme à Netanyahu, et immédiatement après la ratification par le Hamas d’un accord d’union avec l’Autorité Palestinienne, contrôlée par le Fatah. Netanyahu se remettait encore de la reconnaissance du gouvernement d’union par les USA quand la nouvelle de l’enlèvement lui est arrivée. Jamais prêt à manquer une occasion de nuire aux Palestiniens, son cercle d’intimes et lui ont résolu de traire l’événement de cet enlèvement au maximum de sa valeur en matière de propagande.

Des semaines après l’incident, il est désormais clair que le gouvernement israélien, les services de renseignements et l’armée se sont engagés à camoufler les faits pour s’octroyer l’espace politique nécessaire à une campagne militaire qui n’a guère à voir avec le sauvetage de n’importe quel adolescent.

La campagne de désinformation qu’ils ont menée a suscité chez une population lourdement endoctrinée et complètement militarisée une frénésie tribale, provoquant une vague d’incitations à la haine, au meurtre de représailles choquant d’un adolescent palestinien innocent et à des émeutes à travers Jérusalem-Est.

Où s’arrêtera le chaos et jusqu’où s’étendra-t-il, est inconnu. Mais ses origines sont de plus en plus claires.

Bâillonner les médias, mentir aux parents d’adolescents

Le 12 juin, trois jeunes Israéliens juifs, Naftali Frenkel, Gilaad Shaar et Eyal Yifrach, ont disparu alors qu’ils faisaient du stop à partir de Kfar Etzion, une implantation illégale en Cisjordanie occupée. À 22h25, Shaar a téléphoné, paniqué, à la police israélienne.

Au cours de l’appel sinistre qui a duré deux minutes et neuf secondes, les kidnappeurs présumés peuvent être entendus donnant l’ordre aux garçons de garder la tête baissée. La station Israel Radio passe en fond sonore tandis que Shaar répète plusieurs fois son appel à l’aide. Ensuite plusieurs coups de feu retentissent suivis de chants de célébration alors que les kidnappeurs attestent, « On en a eu trois. » Les adolescents avaient été abattus.

Cela prit jusqu’au lendemain matin pour que la police fasse le lien entre l’appel et une déclaration de disparition de personnes enregistrée par les parents des jeunes. Lors d’un entretien avec des officiels du Shin Bet ce jour-là, les parents des adolescents ont écouté un enregistrement de l’appel téléphonique.

Bat Galim Shaar, la mère de Gilaad Shaar, a réclamé que les enquêteurs lui expliquent pourquoi des coups de feu peuvent être entendus à l’arrière-plan, et si cela voulait dire que son fils était mort.

Selon Bat Galim Shaar, la police a affirmé que les balles étaient « à blanc ». Quand la voiture utilisée par les kidnappeurs présumés a été retrouvée incendiée sur le côté d’une route, le Shin Bet lui a dit qu’aucun ADN n’y avait été trouvé. En réalité, des balles et du sang étaient présents sur tout l’intérieur de la voiture. Le Shin Bet avait menti aux parents des adolescents disparus afin d’alimenter chez eux le faux espoir que leurs fils étaient encore vivants.

Des soldats israéliens sécurisent la zone autour d’une voiture incendiée près de la ville de Cisjordanie de Hebron le 13 juin, après que trois adolescents israéliens aient été portés disparus la veille – Mamoun Wazwaz / APA Images

« Quand [le Shin Bet] a fini par me dire, vendredi à 6h du matin que l’armée était sur l’affaire, je me suis sentie mieux – comme si nous étions entre de bonnes mains, » a dit Bat Galim Shaar à la chaîne israélienne Channel 10. « J’étais naïve, j’ai dit à tout le monde que Gilaad serait à la maison avant le Shabbat. »

Ayant trompé les parents des victimes, l’appareil du renseignement militaire d’Israël en est venu à cacher la vérité au grand public, imposant aux médias du pays le silence, les empêchant de rapporter le bruit de détonations d’armes à feu dans l’appel enregistré à la police.

Selon le texte de cette imposition au silence, qui a d’abord été publié en anglais sur Mondoweiss, les militaires avaient interdit aux journalistes israéliens de rendre publics « Tous les détails de l’enquête » et « Tous les détails pouvant mener à l’identification du suspect. »

Non seulement tous ceux qui étaient impliqués dans l’enquête – Netanyahu, le Shin Bet, les militaires – savaient dès le départ que les trois adolescents manquants étaient presque assurément morts, ils avaient identifié les deux hommes qu’ils pensaient responsables du crime à peine plus d’une journée après qu’il ait eu lieu.

Cacher les suspects

Le 17 juin, le site d’informations en langue arabe Rai Al Youm a rapporté que la police israélienne et des agents du Shin Bet avaient fouillé les domiciles de Marwan Qawasmeh et d’Amer Abu Eishe, les principaux suspects, près de la ville du sud de la Cisjordanie d’Hebron. En tant que diffuseur d’informations palestinien basé à Londres, Rai Al Youm n’était pas assujetti à l’ordre de silence des militaires israéliens et était donc libre de publier les noms des deux kidnappeurs poursuivis.

Citant un article dans le site d’infos en ligne israélien Walla! qui a soit été effacé à cause de l’imposition au silence ou rendu inaccessible d’une autre façon, Rai Al Youm résumait un commentaire du père d’Abu Eishe comme suit: « Samedi à l’aube [deux jours après que l’enlèvement présumé ait été rapporté], les forces spéciales israéliennes ont fait irruption dans la maison et ont interrogé des fils de la famille pour trouver des informations pouvant les mener là où il se trouvait mais ils ont échoué. »

Le père d’Abu Eishe a ajouté que le Shin Bet avait aussi arrêté l’épouse de son fils pour l’interroger sur l’endroit où il se trouvait. Un oncle de Qawasmeh a fait savoir que quatre des frères de son neveu et sa femme avaient été arrêtés et interrogés le lendemain de l’enlèvement présumé.

Rai Al Youm a ajouté: « plusieurs des correspondants militaires des médias hébreux ont rapporté vendredi dernier une déclaration attribuée à un responsable de la sécurité palestinien comme quoi l’AP [Autorité Palestinienne] recherchait deux membres du Hamas qui avaient disparu jeudi dernier [le jour de l’enlèvement] et que les forces de sécurité de l’AP avaient donné à Israël les informations dont ils disposaient. Et maintenant il est clair que cette histoire est vraie et qu’Israël les recherche et les a accusé d’être derrière l’enlèvement. »

Allison Deger, un correspondant pour Mondoweiss, a visité le domicile des Qawasmeh et confirmé que l’armée et le Shin Bet avaient emmené plusieurs membres mâles des familles pour interrogatoire le 14 juin.

La maison familiale délabrée d’Amer Abu Eishe, l’un de deux Palestiniens identifiés par Israël comme suspects du meurtre de trois adolescents israéliens, après qu’elle ait été détruite par l’armée israélienne dans la ville de Cisjordanie de Hebron, le 1 juillet – Oren Ziv / Active Stills

Dans une enquête criminelle très en vue normale, les noms des suspects fugitifs sont largement médiatisés. Les enquêteurs déploient bien en évidence des affiches des criminels recherchés dans les espaces publics pendant que des officiels de police tiennent des conférences de presse où ils demandent au public son aide. Dans ce cas, cependant, les services israéliens du renseignement ont choisi de faire de l’identité de leurs suspects un secret bien gardé pendant deux semaines.

Alors que Netanyahu et ses plus proches assistants ont fait porter la faute de l’enlèvement sur tous les membres du Hamas, l’imposition au silence du Shin Bet a étouffé toute information relative à l’identité des suspects jusqu’au 26 juin. Pour ce qu’en savait le public israélien, les kidnappeurs auraient pu être n’importe où en Cisjordanie, dans n’importe quelle école ou salon de thé ou poulailler, où quiconque associé de loin au Hamas se réunit.

Ayant manipulé une population exceptionnellement malléable par le biais de la gestion attentive de l’information, les militaires disposaient de toute la latitude politique dont ils avaient besoin pour ravager des villes éloignées de la scène du crime.

Lors d’un raid de l’Université Birzeit près de Ramallah, les troupes israéliennes ont saisi des centaines de drapeaux du Hamas, les emmenant dans des camions comme s’ils avaient déniché des preuves de grande valeur. Quand l’armée a bombardé la bande de Gaza, la seule justification dont elle a eu besoin est que le territoire côtier assiégé est gouverné par le Hamas.

Un sondage publié le 2 juillet a révélé que 76% des Juifs israéliens approuvaient des actions de l’armée et exprimaient un soutien sans faille au Shin Bet.

À court terme, l’imposition au silence avait produit l’effet escompté.

Élément renégat

Bien que Qawasmeh et Abu Eishe aient largement été identifiés comme des membres vétérans de l’aile militaire du Hamas, ils faisant partie d’éléments renégats qui agissaient probablement sans que la direction du Hamas soit au courant, et contre sa volonté.

Selon le journaliste israélien Shlomi Eldar, les membres du clan Qawasmeh de Hebron ont acquis une réputation pour l’attaque de cibles civiles israéliennes pendant les cessez-le-feu entre le Hamas et Israël.

Bien qu’une famille élargie de pus de 10.000 personnes ne puisse guère être blâmée pour les actes de certains de ses membres, il est notable que des attaques menées par des combattants membres de cette famille aient été critiqués en privé par de hauts responsables du Hamas, comme l’explique Eldar. La direction du Hamas considérait ces opérations comme des actes auto-destructeurs de francs-tireurs qu’ils payaient souvent sous la forme d’assassinats israéliens. À chaque fois, la violence a rompu des cessez-le-feu et inspiré de nouvelles vagues de carnage.

« La même chose est vraie aujourd’hui, » écrit Eldar. « Marwan Qawasmeh et Amer Abu Eishe ont emmené le Hamas vers un lieu où sa direction n’avait aucunement l’intention d’aller. »

La direction du Hamas doit encore revendiquer la responsabilité de l’enlèvement et ne savait sans doute rien de sa préparation. Ainsi que le relève le correspondant militaire de Haaretz Amos Harel, « Jusqu’ici, il n’y a aucune preuve que la direction du Hamas à Gaza ou ailleurs ait été impliquée dans l’enlèvement. » Harel ajoute que les retombées de l’enlèvement « ont effectivement gelé la réconciliation entre le Fatah et le Hamas. »

Pourquoi la direction du Hamas aurait-elle donné son autorisation pour une opération qui menaçait si clairement de défaire les accomplissements politiques du mouvement, ruinant l’accord d’union tellement vanté et laissant Abbas sans rival en Cisjordanie?

Le matraquage de propagande du gouvernement israélien a étouffé de telles questions qui dégrisent. À son tour, l’imposition au silence a fait obstacle au cours des informations qui auraient rendu la propagande compliquée.

Résolu à recadrer le discours des médias internationaux autour de la détresse d’Israël aux mains du terrorisme palestinien, Netanyahu est parti à l’offensive.

#BringBackOurBoys

Le 17 juin, le même jour où l’armée israélienne a confisqué par la force les caméras de surveillance à Beitunia qui avaient filmé ses soldats tuant deux garçons palestiniens sans armes pendant une manifestation du jour de la Nakba, l’Ambassadeur israélien aux Nations Unies Ron Prosor est apparu derrière un pupitre à la mission de l’ONU à New York.

« Voilà cinq jours que nos garçons ont disparu, » a tonné Prosor, « et je demande à la communauté internationale, où êtes-vous? Où êtes-vous?! »

Se référant au gouvernement d’union du Fatah et du Hamas, Prosor a ajouté: « Tous ceux dans la communauté internationale qui se sont précipités pour bénir cette union devraient regarder les parents au cœur brisé dans les yeux et avoir le courage de prendre leurs responsabilités en condamnant l’enlèvement. La communauté internationale a pris des parts dans une mauvaise affaire et Israël en paye le prix. »

À côté de Prosor se tenait une grande pancarte montrant les visages souriants des trois adolescents manquants sous un  hashtag lisant #BringBackOurBoys (ramenez nos garçons, ndlr). Le matraquage de propagande d’Israël approchait de son apogée.

Des jours durant, les chefs entraînés des brigades en ligne de propagande israélienne – depuis l’unité du porte-parole de l’armée israélienne, à l’Agence Juive, au Bureau du Premier Ministre – ont inondé les médias sociaux du hashtag #BringBackOurBoys. Reprenant la promotion du hashtag #BringBackOurGirls par Michelle Obama qui visait à éveiller les consciences sur l’enlèvement d’écolières nigérianes par des militants islamistes, l’épouse renfrognée du premier ministre israélien, Sara, a posté sur Facebook une photo d’elle-même tenant une carte qui lisait, #BringBackOurBoys.

Des manifestants d’extrême-droite crient des slogans anti-palestiniens pendant un rassemblement à l’extérieur de la résidence du Premier Ministre à Jérusalem, le 5 juillet. Des manifestants brandissent des pancartes présentant les trois adolescents assassinés qui lisent « Unis pour les ramener à la maison » – Faiz Abu Rmeleh / Active Stills

La campagne dans les médias sociaux s’est répercutée dans les communautés juives des USA, alors que des synagogues à travers le pays déployaient des rubans jaunes en un témoignage de solidarité envers les jeunes kidnappés, coordonné avec attention. À New York, des politiciens locaux se sont montrés dans des rassemblements pro-Israël, tandis que des diplomates US, depuis l’Ambassadrice à l’ONU Samantha Power à l’Ambassadrice Susan Rice, ont rivalisé l’une contre l’autre pour livrer l’hommage le plus émouvant aux adolescents kidnappés.

Rachel Frenkel, la mère de Naftali Frenkel, kidnappé, fut envoyée par le gouvernement israélien à la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève en Suisse, pour demander l’aide internationale au sauvetage de son fils.

Toute la campagne de propagande tournait à plein régime malgré le fait que Netanyahu et son cercle d’intimes sachent que les adolescents étaient presque sûrement morts. Et elle a été mise en route par l’imposition au silence venant du Shin Bet, que même des correspondants étrangers tel le chef du bureau de Jérusalem du New York Times Jodi Rudoren ont respecté. Le gouvernement israélien a refusé de permettre que les faits interfèrent avec ce qui semblait une opportunité politique.

Derrière l’image affectée qu’elle présentait au monde, la société israélienne était assoiffée de sang. Une page Facebook créée spontanément appelant à l’exécution d’un prisonnier palestinien par jour où les adolescents restaient manquants a rassemblé plus de 35.000 « j’aime », surtout de jeunes Israéliens en seulement quelques jours. Elle s’appelait « Le Peuple d’Israël Réclame Vengeance ».

Manipulé par une campagne de tromperie et de désinformation de haut niveau à croire que « ses garçons » étaient encore en vie, le public israélien allait recevoir des nouvelles choquantes.

Une tombe peu profonde

À six heures du matin le 30 juin, les corps de Frenkel, Shaar et Yifrach ont été trouvés à Halhoul, à l’entrée nord de Hebron en Cisjordanie occupée. Ils gisaient dans des tombes peu profondes sur un terrain appartenant à Marwan Qawasmeh, l’un des deux hommes suspectés de leur enlèvement et de leur assassinat.

Les corps n’ont pas été trouvés par le Shin Bet, mais par une équipe de volontaires de la Kfar Etzion Field School qui a emmené des soldats sur le site. Pour sa part, l’armée avait été trop occupée à envahir des demeures palestiniennes dans des zones aussi lointaines que Naplouse, pour efficacement passer au peigne fin le terrain d’un suspect situé à moins de 10km du lieu de l’enlèvement.

Quelques heures après cette découverte, les forces israéliennes ont fait détoner des charges explosives à l’intérieur des demeures familiales des Qawasmeh et des Abu Eishe. Cette destruction a suivi l’annonce que l’armée réinstaurait sa politique de démolitions punitives de domiciles à l’encontre des familles de Palestiniens accusés de terrorisme.

Cet après-midi là, Netanyahu donna le ton de la réaction nationale, publiant sur son compte Twitter personnel des remarques qu’il avait tout juste faites dans une réunion de cabinet:

PM à la réunion de cabinet: Avec un lourd chagrin nous avons trouvé 3 corps. Tous les signes indiquent que ce sont ceux de nos jeunes kidnappés Eyal, Gilad et Naftali.

– Benjamin Netanyahu (@netanyahu) 30 juin 2014

Ils ont été enlevés & assassinés de sang froid par des animaux humains. Au nom de tout le Peuple Juif, je souhaite dire aux chères familles-

– Benjamin Netanyahu (@netanyahu) 30 juin 2014

aux mères, pères, grands-mères et grands-pères, et frères et sœurs – nous sommes profondément attristés, la nation entière pleure avec vous.

– Benjamin Netanyahu (@netanyahu) 30 juin 2014

La vengeance pour le sang d’un petit enfant, Satan n’a pas encore inventé. Pas plus la vengeance pour le sang de 3 jeunes purs qui étaient sur le>

– Benjamin Netanyahu (@netanyahu) 30 juin 2014

chemin de la maison vers leurs parents qui ne les reverront plus. Le Hamas est responsable et le Hamas va payer. Puisse la mémoire des 3 garçons être bénie.

– Benjamin Netanyahu (@netanyahu) 30 juin 2014

Les commentaires de Netanyahu ont rendu les étrangers perplexes, mais pour ceux qui sont imbriqués dans les contours serrés de la vie juive israélienne, ils ont une résonance familière.

De Kishinev à Jérusalem

Le commentaire de Netanyahu fait allusion au dernier verset d’un poème de l’écrivain hébreu Chaim Bialik intitulé « Sur Le Massacre »:

Maudit soit celui qui dit: « Vengeance! »

Une vengeance telle que celle-ci, vengeance pour le sang d’un petit garçon,

Satan lui-même n’a pas ingénié –

Que ce sang perce l’abîme!

Que ce sang perce les profondeurs de l’obscurité,

Qu’il ronge l’obscurité et là sape

Toutes les fondations pourries de la terre.

La prose de Bialik est une lamentation déchirante ancrée dans le langage biblique; le poète a dramatisé un pogrom brutal de 1903 provoqué par le Tsar russe qui a laissé des douzaines de Juifs morts dans les rues de Kishinev.

Bialik a suivi son premier récit sur Kishinev par « Sur Le Massacre », une œuvre incendiaire reprochant aux victimes du pogrom leur passivité supposée face à des maraudeurs armés (des rapports de résistance féroce de la part des riverains ont été convenablement ignorés). Le poème a aidé à radicaliser des milliers de jeunes Juifs à travers l’Europe de l’Est, inspirant la formation de comités d’auto-défense et gagnant des brassées d’adhérents à la philosophie militante du Sionisme. Parmi ceux qui ont le plus été influencés par Bialik a figuré Vladimir Jabotinsky, l’activiste sioniste conservateur qui allait devenir un bienfaiteur politique pour le père de Netanyahu, Benzion.

Dans son appropriation grossière de la prose de Bialik, Benjamin Netanyahu a replacé l’auteur de pogrom russe dans la peau d’un militant palestinien, traçant une ligne directe entre le cauchemar juif d’avant-guerre en Europe et l’expérience israélienne contemporaine. Du point de vue de Netanyahu, les « animaux humains » de Palestine avaient hérité de l’esprit génocidaire des hordes du Tsar et répéteraient leurs crimes à moins que les Juifs soient prêts à combattre.

Bien entendu, les Juifs israéliens sont l’exact opposé des résidents de shtetl du tournant du siècle qui anticipaient des pogroms et le nettoyage ethnique. Différemment de la classe marginale persécutée d’Europe de l’Est, les Juifs israéliens disposent d’une force militaire nucléarisée et surpuissante qui domine sans conteste une population palestinienne ostracisée et largement sans défense, avec le soutien total de la seule superpuissance du monde.

Pour sa part, Netanyahu a plus en commun avec le Tsar russe qui incitait à la haine contre les minorités religieuses pour dévier l’attention de ses problèmes politiques qu’avec Bialik, le scribe itinérant qui canalisait la douleur des membres les plus faibles de sa société.

L’exploitation de la persécution historique des Juifs a été un aspect récurrent de la rhétorique de Netanyahu, en étalage public lors d’un discours retransmis à la télévision nationale en octobre dernier où il a sans fondement accusé le mouvement national palestinien d’avoir joué un rôle direct dans la Shoah.

Cette fois, dans une atmosphère dangereusement sous pression, sa démagogie a aidé à mettre en mouvement une vague de violences de milices qui a menacé d’engloutir l’ensemble de la société israélienne. Puis il s’est soustrait à la vue du public, conservant un silence ostentatoire pendant plusieurs jours pendant que les éléments extrémistes qu’il avait enhardis prenaient le contrôle des rues.

« Meurtres, émeutes, incitations à la haine, milices »

Alors que des bandes de jeunes Juifs se répandaient à travers le centre de Jérusalem pour clamer « Mort aux Arabes! » et chercher des Palestiniens à agresser, des soldats israéliens en service actif allaient sur Facebook pour réclamer vengeance, postant des photos d’eux-mêmes avec les armes qu’ils piaffaient d’utiliser.

Avec un sondage d’opinion réalisé après les funérailles des adolescents israéliens montrant que le parti d’extrême-droite « Foyer Juif » gagnait du terrain sur le Likoud de droite, des arrivistes politiques israéliens se sont précipités pour lancer des appels à une vengeance sanglante et « l’annihilation » du Hamas. Ayelet Shaked, une étoile montante du parti d’extrême-droite « Foyer Juif », a publié un appel au génocide des Palestiniens sur Facebook qui a engrainé des milliers de « j’aime » venant d’Israéliens.

Le Rabbin Noam Perel, le secrétaire-général de Bnei Akiva, le plus grand mouvement de jeunesses sionistes au monde, en a rajouté dans le fanatisme quand il a appelé à ce que les militaires israéliens soient changés en une armée de vengeurs « qui ne s’arrêtera pas à 300 prépuces de Philistins ». L’appel d’Akiva fait allusion au premier livre de Samuel (dans l’Ancien Testament, ndlr), dans lequel le personnage biblique David tue deux cents Philistins et ramène leurs prépuces comme preuve de son acte.

Avec une incitation enfiévrée à la haine en toile de fond, une petite voiture est entrée dans les rues transversales de Shuafat, un quartier palestinien de Jérusalem-Est, le 2 juillet. Derrière ses vitres fumées se tenaient de jeunes hommes en colère à la recherche de garçons arabes.

Suite au rapt manqué la veille d’un garçon de dix ans dans le même quartier, un groupe d’hommes s’est emparé d’un jeune de 16 ans nommé Mohammed Abu Khudair, l’a jeté dans leur véhicule et est parti en trombe. Abu Khudair fut trouvé mort le lendemain matin dans les bois de Givat Shaul à l’ouest de Jérusalem, avec des brûlures sur 90% de la surface de son corps.

Des manifestants dans la ville palestinienne d’Arara au nord de ce qui est l’Israël actuel lancent des pierres à la police lors d’une manifestation suivant le meurtre de Mohammed Abu Khudair, le 5 juillet – Yotam Ronen / Active Stills

Comme ils l’avaient fait après l’enlèvement des trois adolescents israéliens, le Shin Bet a imposé le silence à propos de l’enquête, espérant apparemment retarder la nouvelle qu’Abu Khudair avait été la victime de l’extrémisme juif. Et comme auparavant, la police a inondé les médias israéliens de désinformation, insinuant cette fois-ci que l’adolescent assassiné avait été tué par des membres de sa propre famille parce qu’il était homosexuel.

L’Intifada Électronique a obtenu une séquence vidéo de caméras de surveillance montrant les visages des assassins présumés d’Abu Khudair au moment où ils l’ont enlevé. La vidéo a été cachée aux yeux du public israélien à cause d’un nouvel ordre au silence émanant du Shin Bet. Quand la police a finalement arrêté les assassins présumés d’Abu Khudair, ils ont curieusement mis en scène une conférence de presse simultanée sur le meurtre sans rapport d’une jeune femme juive, suggérant sans réelles preuves qu’elle avait été la victime d’un terroriste palestinien.

Le 4 juillet, une autopsie a révélé que les assassins d’Abu Khudair l’avaient immolé par le feu, alors qu’il était vivant. Des manifestations et des émeutes se sont répandues depuis Shuafat à travers Jérusalem-Est et dans des zones du nord d’Israël. Pendant ce temps, les nationalistes juifs se sont jetés sur Facebook pour organiser davantage de gangs de lynchages.

Netanyahu émergea brièvement la veille d’une cérémonie du Jour de l’Indépendance au consulat US de Jérusalem. Avec l’Ambassadeur US en Israël Dan Shapiro assis à côté de lui, le Premier Ministre fut contraint de faire face à l’orgie de racisme qu’il avait concouru à inspirer.

S’exprimant en anglais pour le confort de ses hôtes états-uniens, Netanyahu déclara, « Meurtres, émeutes, incitations à la haine, milices – ils n’ont pas la place dans notre démocratie. Et ce sont ces valeurs démocratiques qui nous différencient de nos voisins et nous unissent avec les États-Unis. »

Dehors, le chaos ne montrait aucun signe de relâche.

Max Blumenthal est un journaliste primé et auteur à succès. Son dernier ouvrage s’intitule « Goliath: Life and Loathing in Greater Israel » (2013, Nation Books) [Goliath: La Vie et la Haine dans le Grand Israël, ndlr]

Source: http://electronicintifada.net/content/netanyahu-government-knew-teens-were-dead-it-whipped-racist-frenzy/13533



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