Sept ans de réflexion: les élites européennes face au jugement en 2015

Photo Reuters/ Alkis Konstantinidis

Des manifestants en Grèce – Photo Reuters / Alkis Konstantinidis

Par Bryan MacDonald, le 2 janvier 2015

Sept ans après que le « Grand Crash Financier » ait détruit plusieurs économies européennes et anémié les autres, 2015 sera l’année où toutes ses conséquences politiques vont être ressenties.

Le continent est face à un séisme politique, tandis que des élites en place depuis longtemps finiront par s’écrouler.

Quiconque est marié(e) ou en couple depuis des années sait tout du concept des « sept ans de réflexion ». Il est à espérer que la plupart des gens parviennent à en tirer le bon profit. Toutefois, sept ans après que le crash de 2008 ait placé la majeure partie de l’Europe sous la botte d’une austérité emmenée par l’Allemagne; ce n’est pas tant de l’indignation que de la rage qui s’empare du continent. Les prochaines élections dans plusieurs états-clés ont le potentiel de changer pour toujours le projet européen et peut-être même d’y mettre fin, une fois pour toutes.

La plupart des pays européens ont suivi un schéma post-guerre et post-autocratique similaire de gouvernance politique. Les deux principaux partis sont, presque uniformément, un groupement de centre-droite et de centre-gauche qui, tous les cinq à dix ans, s’échangent le pouvoir. Pensez aux Conservateurs et au Labour britannique ou au CDU et au SPD en Allemagne (et au PS et à l’UMP en France bien sûr, ndlr…). À côté d’eux, il existe généralement des partis plus petits qui détiennent occasionnellement le levier du pouvoir, qui se joignent à une coalition avec un partenaire plus gros, et se font lentement étrangler en devant prendre des décisions impopulaires pendant leur temps au sein du gouvernement. Beaucoup ne survivent pas à l’expérience et, en définitive, s’évanouissent.

La règle générale a été que la moindre composante des administrations coalisées a davantage souffert à l’élection suivante que l’élément plus imposant. Ceci est évidemment dû aux concessions politiques qu’a dû faire le groupe plus petit. Un excellent exemple actuel est à Londres ou les Libéraux Démocrates sont, en quatre ans, passés de la crête de la vague à une lutte pour faire entendre leur voix.

Ce mode stable de gouvernance a été le pilier central de l’essor et de l’expansion de l’UE. Si un état membre retire son bonnet blanc, c’est pour enfiler un blanc bonnet et les deux sont pro-Bruxelles. Bourrées de politiciens carriéristes, qui savent de quel côté leur tartine est beurrée, ni la dénommée droite ou la dénommée gauche du spectre ne souhaite troubler le « projet européen« . C’est sur le point de changer. Radicalement.

Essor de la gauche radicale

D’ici la fin de 2015, il est bien probable que le parti le plus important à la fois en Espagne et en Grèce n’appartienne pas au duo centriste traditionnel, mais à la gauche radicale. Idem au Danemark, mais venant plutôt d’une droite extrême, avec une perspective nationaliste. De plus, UKIP peut devenir un acteur sérieux à Londres. Dans l’état actuel des choses, UKIP a déjà provoqué un glissement vers la droite du Parti Conservateur précédemment centriste, et ses effets à terme ne seront pas ressentis que dans le décompte de ses sièges à Westminster.

C’est la Grèce qui y passe la première, dans le courant du mois. Chaque sondage effectué depuis le mois de mai a confirmé que SYRIZA va s’assurer le soutien le plus populaire, le seul désaccord subsistant étant celui de la marge de victoire qui varie entre 2 et 11%. Leur leader charismatique, Alexis Tsipras, est un communiste dont le nom du fils s’inspire de Che Guevara. Tsipras reproche à l’élite néo-libérale de Bruxelles d’avoir détruit l’économie de l’UE, et d’avoir imposé la pénurie à son pays. Il a également indiqué que, si ou quand SYRIZA décroche le pouvoir, il forcera les marchés à « danser à la cadence » de la Grèce. De plus, il n’apprécie pas Angela Merkel et l’accuse d’intensifier les peines grecques, plutôt que de les soulager.

Alexis Tsipras, leader de Syriza, principal parti d'opposition (de gauche) en Grèce - Photo Reuters / Alkis Konstantinidis

Alexis Tsipras, leader de Syriza, principal parti d’opposition (de gauche) en Grèce – Photo Reuters / Alkis Konstantinidis

L’establishment de Bruxelles est épouvanté par Tsipras. Pas seulement parce qu’il pourrait extraire la Grèce de la zone euro mais à cause des conséquences que son succès pourrait déclencher à travers le continent – la preuve qu’il y a une alternative au néo-libéralisme et aux suppliants eurocrates. Le Président de la Commission Européenne Jean-Claude Juncker a déjà fait part de son angoisse en disant, « Je n’aimerais pas que des forces extrêmes prennent le pouvoir. Je préfèrerais voir arriver des visages connus.« 

Pendant ce temps, des voix autour de l’institution exhortent les Grecs à soutenir les centristes, le ND d’Antonio Samaras et le PASOK, les « deux gros » classiques. Le problème, c’est qu’à la suite des sondages de décembre, ces derniers n’engrangeaient qu’un score aux alentours de 6%; il est donc clair que cette notion n’est plus d’actualité. SYRIZA ne remportera pas une majorité nette mais devrait être en mesure de former une coalition avec l’une des entités plus petites, de l’ANEL nationaliste à l’Aube Dorée fasciste.

Tsipras disposera de quatre mois sous les spot-lights comme relais du sentiment anti-Bruxelles, avant que le Royaume-Uni ne fasse son propre choix en mai. Alors que l’élite de l’UE peut songer qu’elle peut survivre à une sortie de la Grèce, survivre au retrait de sa troisième plus grosse économie et de sa deuxième plus importante puissance militaire est véritablement une toute autre histoire. À court terme, UKIP fera sans doute une fleur involontaire à Bruxelles. En empêchant les Conservateurs de David Cameron d’assurer leur réélection, ils ouvriront la porte au Labour pro-UE pour former un gouvernement. Ceci servira à repousser le référendum « dedans ou dehors » de 2017 sur le maintien britannique qu’a promis Cameron.

Le séisme britannique d’UKIP

Cependant, l’effet à plus long terme d’UKIP s’assurant entre 10 et 20% du scrutin populaire et entre 30 à 60 sièges (sur les bases de données de sondage) sera de pousser les Conservateurs davantage vers la droite. L’on présume que Cameron démissionnera, pour être remplacé par Boris Johnson. À l’inverse de Cameron, qui soutient personnellement l’UE, Johnson s’est engagé à extraire totalement la Grande-Bretagne de l’organisation. Par conséquent, il est presque certain qu’à Westminster, l’Europe sera au cœur des débats pour les cinq années à venir. Inévitablement, avec UKIP marginalisé et à moins d’un quelconque miracle économique, les Conservateurs seront réinstallés à l’échéance suivante et rompront définitivement le lien entre Bruxelles et Londres.

Les suivants seront les Danois, où il est attendu que le Parti Populaire Danois parvienne à presque doubler sa part de l’électorat, passant de 12% en 2011 à autour de 20% cette fois-ci. Bien que cela ne suffise pas à faire que les nationalistes radicaux puissent entrer au gouvernement, cela pourrait forcer les centristes pro-européens à former une coalition. Bien entendu, l’un ou l’autre de Venstre (droite) ou des Démocrates Sociaux (gauche) verrait son identité diluée et le PPD, interlope, deviendrait leader de l’opposition. Aussi bien que le jour suit la nuit, la menace qu’ils constituent serait alors beaucoup plus tangible en 2019.

Malgré tout, je crois que c’est l’Espagne qui, en fin de compte, provoquera le plus grand bouleversement immédiat. Ses élection sont prévues à l’automne et un parti qui n’a été fondé qu’il y a 12 mois est en passe d’en émerger victorieux, dans ce qui constitue le plus grand camouflet imaginable au visage de l’establishment. Fondé par Pablo Iglesias qui a 36 ans, Podemos caracole à 25-29% dans les sondages. Comme Tsipras en Grèce, Iglesias est un communiste qui jure de restaurer la souveraineté de l’Espagne mais, c’est révélateur, ne propose pas de soustraire l’Espagne à la zone euro. Plutôt, il veut se vouer à changer Bruxelles de l’intérieur, en y remplaçant les chefs néo-libéraux et pro-US avec des dirigeants de gauche, à travers tout le continent. Iglesias s’engage également à faire sortir immédiatement l’Espagne de l’OTAN.

Pablo Iglesias le leader de Podemos, un parti de gauche espagnol issu du mouvement "Indignados" - Photo AFP / Josep Lago

Pablo Iglesias, le leader de Podemos, un parti de gauche espagnol issu du mouvement « Indignados » – Photo AFP / Josep Lago

Le PSOE nominalement socialiste, qui état au pouvoir quand la crise de 2008 a frappé, s’est orienté vers la gauche dans l’effort de contrer Podemos. Notablement, le soutien en leur faveur s’est grandement maintenu autour de 20%. Les perdants ont été les Chrétiens Démocrates du Parti Populaire au pouvoir – leur soutien a presque chuté de moitié, de 45% en 2011 aux alentours de 25% aujourd’hui. Tous les éléments indiquent qu’une alliance de gauche sera réinstaurée en Espagne, avec le néophyte Iglesias remplaçant Mariano Rajoy en tant que Premier Ministre. Quoiqu’il advienne de la Grèce, que la cinquième plus grosse économie de l’UE soit contrôlée par un communiste anti-OTAN est, pour Bruxelles, la matière dont sont faits les cauchemars.

Dublin explose, finalement

L’Irlande pourrait aussi recourir à des élections, mais techniquement le Taoiseach, Enda Kenny, peut attendre jusqu’en 2016. En ce moment, sa coalition Gael-Labour assiégée chancelle, face à des manifestations de masse sur les prix de l’eau, un héritage de la Troïka. Il est probable que le Sinn Fein, sous la direction du présumé grand chef de l’IRA Gerry Adams, dirige le prochain gouvernement. Modérément eurosceptique, le Sinn Fein pourrait s’allier avec les vestiges du parti du Fianna Fail. Le Fianna Fail a été le groupement politique démocratique qui a eu le plus de succès en Europe au 20è siècle, détenant le pouvoir pendant 50 ans sur 68, avant d’être presque entièrement anéanti en 2011. Afin de rendre les choses encore plus complexes, les origines de Fianna Fail figuraient aussi dans une précédente incarnation de l’IRA et leur fondateur, Eamon DeValera, avait été un ancien chef du Sinn Fein.

Le plus grand danger pour Bruxelles est qu’un gouvernement du Sinn Fein à Dublin pousse à la réunification avec l’Irlande du Nord, ouvrant ainsi une boîte de Pandore dans les relations entre les Irlandais et les Britanniques à même d’inspirer d’autres disputes frontalières à travers l’Europe. Notablement, il est généralement convenu que la coalition pro-UE au pouvoir a sauvé l’économie de l’Irlande, et que la croissance économique est revenue. Le désenchantement trouve évidemment ses racines dans la désillusion vis-à-vis des élites plutôt que dans un « cri à l’aide » financier. Ceci suggère que même un rétablissement économique improbable à travers l’Europe puisse ne pas être suffisant pour renforcer l’establishment, dans l’ensemble de l’Europe.

Qu’importent les prédictions économiques pour l’Europe en 2015, qu’une combinaison de quantitative easing et de bas prix du pétrole stimule la relance ou que le malaise fiscal continue, les ramifications politiques de l’austérité vont être ressenties cette année. Dire que l’UE ne sera jamais plus la même n’est pas une hyperbole, c’est une déclaration de fait.

Photo AFP / Valery Hache

Photo AFP / Valery Hache

J’ai évoqué les « sept ans de réflexion« . Dans le film éponyme de Billy Wilder, Marilyn Monroe se tient au-dessus d’une grille d’aération et un souffle d’air ventilé fait bouffer sa robe, d’un blanc ivoire. C’est l’une des images les plus iconiques du cinéma. Malgré le courant d’air, la garde-robe de Monroe n’a pas défailli et sa modestie fut préservée. Bruxelles fait aujourd’hui face à des vents contraires – son système parviendra-t-il à soutenir la tempête et son unité peut-elle être maintenue?

Source: http://rt.com/op-edge/219003-eu-politics-elections-forecast/

Bryan MacDonald est un journaliste et commentateur médiatique irlandais basé en Russie qui se focalise sur la Russie et son voisinage, ainsi que sur la géopolitique internationale.



Catégories :Politique

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1 réponse

  1. A reblogué ceci sur raimanetet a ajouté:
    2015 sera l’ année du juste prix a payer pour toutes les classes politiques !
    « Dire que l’UE ne sera jamais plus la même n’est pas une hyperbole, c’est une déclaration de fait. » et dans le meilleur des cas souhaitons et espérons sa propre auto-destruction, ainsi que la destruction de chaque empire de par le monde qu’il soit petit ou grand mais néfaste.

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