Un des hommes qui ont établi l’état d’Israël en conteste les mythes fondateurs

Uri Avnery

Uri Avnery

Par Uri Avnery et William R. Polk, le 3 janvier 2015

La Torah (ou Ancien Testament) est un chef d’œuvre de la littérature et de la foi, mais elle narre beaucoup de contes mythologiques qui n’ont que peu voire pas du tout d’assise historique, ainsi qu’Uri Avnery, l’un des fondateurs de l’état d’Israël a eu le courage de déclarer, après une introduction de la part du diplomate US à la retraite, William R. Polk.

William R. Polk: Le discours qui suit est du grand commentateur israélien Uri Avnery, un ancien membre de l’Irgoun qui a combattu pour la création de l’état d’Israël; il a également été membre du parlement israélien. Ce qu’il a à dire n’est pas vraiment nouveau. La majeure partie en a été démontrée par nous autres historiens depuis longtemps ainsi que par d’autres érudits israéliens.

Les effets politiques du mythe sur la création d’Israël sont explicités par Shlomo Sand dans ses livres, « Comment le Peuple Juif Fut Inventé », « Sur la Nation » et « Le Peuple Juif ». Mais puisque ni la réalité ni la critique du mythe ne sont bien connus du grand public, même chez les Juifs pratiquants, et que ce que nous savons être véridique est fermement refusé par beaucoup, même des Chrétiens pratiquants, et parce que, comme beaucoup de mythes religieux, il peut être mortel, l’histoire mérite notre attention.

Nous avons déjà assez de mal à faire la paix sans porter les œillères de ces mythes. Donc je suis enthousiaste que les mythes soient traités comme ils le méritent, comme des mythes, ouvertement par un héros de la nation israélienne. C’est seulement si nous parvenons à balayer la majeure partie de l’imaginaire sur le passé et la plus grande part des bases de l’idéologie actuelle que nous gardons une chance.

Le discours inaugural d’Uri Avnery à la conférence du Kinneret College en Israël sur « Le Roc de notre Existence – le lien entre l’Archéologie et l’Idéologie »:

Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier de m’avoir invité à m’exprimer lors de cette conférence importante. Je ne suis ni un professeur ni un docteur. En effet, le titre académique le plus élevé que j’aie jamais atteint est celui du SEC (Seventh Elementary Class, Septième Cours Élémentaire, ndlr). Mais comme beaucoup de membres de ma génération, dès mon plus jeune âge j’ai ressenti un profond intérêt pour l’archéologie. Je vais essayer de vous en expliquer la raison.

En vous posant la question sur ma connexion avec l’archéologie, certains d’entre vous penseront à Moshe Dayan. Après la guerre de juin 1967, Dayan était devenu une idole nationale – même internationale. Il était connu pour son obsession de l’archéologie.

Mon magazine, « Haolam Hazeh« , a enquêté sur ses activités et découvert qu’elles étaient fortement destructrices. Il a commencé en creusant tout seul et en recueillant des artefacts à travers tout le pays. Comme le but principal de l’archéologie n’est pas seulement de découvrir des artefacts mais aussi de les dater, et ainsi d’assembler une image de l’histoire du site qui en découle, les fouilles incontrôlées de Dayan ont fait des ravages. Le fait qu’il se soit servi des ressources de l’armée n’a fait qu’empirer les choses.

Ensuite nous avons découvert que non seulement Dayan s’appropriait les artefacts qu’il avait trouvés (qui selon la loi appartenaient à l’état) et les entreposait à son domicile, mais qu’il était devenu un marchand international, s’enrichissant en vendant des articles « de la collection personnelle de Moshe Dayan ».

Cependant, la question importante ne concerne pas la morale de Dayan mais un sujet beaucoup plus profond: Pourquoi Dayan et autant d’entre nous, à l’époque, étions-nous intéressés par l’archéologie, une science considérée par beaucoup de gens comme une affaire plutôt ennuyeuse? Nous étions intensément fascinés par elle.

Cette génération sioniste a été la première née dans le pays (bien que je sois moi-même né en Allemagne). Pour leurs parents, la Palestine était une patrie abstraite, une terre dont ils avaient rêvé dans les synagogues d’Ukraine et de Pologne. Pour leurs fils et leurs filles indigènes c’était leur patrie naturelle. Ils aspiraient à des racines. Ils ont randonné dans tous les coins, passé des nuits autour d’un feu de camp, en sont venus à connaître chaque colline et chaque vallée.

Pour eux, le Talmud et tous les textes religieux étaient vraiment ennuyeux. Le Talmud et d’autres écritures avaient soutenu les Juifs de la Diaspora pendant des siècles, mais ne suscitaient aucun intérêt ici. La nouvelle génération embrassait la Bible Hébraïque avec un enthousiasme sans bornes, non comme un livre religieux (nous étions presque tous athées) mais comme un chef d’œuvre sans pareil de la littérature hébraïque.

Puisqu’ils étaient aussi la première génération pour qui l’Hébreu rajeuni était la langue maternelle, ils sont tombés amoureux de la langue vivante et concrète de l’Hébreu biblique. Le langage beaucoup plus sophistiqué et abstrait du Talmud et d’autres livres postérieurs les repoussait.

Les événements bibliques s’étaient déroulés dans le pays qu’ils connaissaient. Les batailles bibliques avaient été menées dans les vallées qu’ils connaissaient, les rois avaient été couronnés et enterrés dans les localités qu’ils connaissaient intimement.

Ils avaient contemplé la nuit les étoiles de Megiddo, où les Égyptiens avaient livré la première bataille recensée de l’histoire (et où, selon le Nouveau Testament chrétien, la dernière bataille – la bataille d’Armageddon – aura lieu). Ils se sont tenus sur le Mont Carmel, où le prophète Élias avait massacré les prêtres de Baal. Ils ont visité Hébron, où Abraham avait été inhumé par ses deux fils Ismaël et Isaac, pères des Arabes et des Juifs.

Cet attachement passionné pour le pays n’était aucunement prédestiné. Effectivement, la Palestine n’a joué aucun rôle dans la naissance du Sionisme politique moderne. Comme je l’ai déjà dit, le père fondateur, Theodor Herzl, n’avait pas pensé à la Palestine quand il a inventé ce qui s’est fait connaître comme le Sionisme. Il détestait la Palestine et son climat. Surtout il détestait Jérusalem, qui était pour lui une ville infecte et sale.

Dans la première ébauche de son idée qui était adressée à la famille Rothschild, la terre de ses rêves était la Patagonie, en Argentine. Là-bas dans des temps récents, un génocide avait eu lieu et la terre était presque vide. Ce ne furent que les sentiments des masses juives d’Europe de l’Est qui infléchirent Herzl pour rediriger ses efforts vers la Palestine. Dans son livre fondateur, Der Judenstaat (« l’état juif »), le chapitre qui en parle fait moins d’une page de long et s’intitule « Palestine ou Argentine ». La population arabe n’est pas mentionnée du tout.

Une fois que le mouvement sioniste avait orienté ses pensées vers la Palestine, l’histoire ancienne de ce pays est devenue un sujet brûlant. La revendication sioniste pour la Palestine n’était basée que sur l’histoire biblique de l’Exode, de la conquête de Canaan, des royaumes de Saül, David et Salomon et des événements de cette époque. Comme presque tous les pères fondateurs étaient des athées déclarés, ils pouvaient difficilement se baser sur le « fait » que Dieu ait personnellement promis la terre à la semence d’Abraham.

Donc, avec la venue des Sionistes en Palestine, une frénétique quête archéologique a démarré. Le pays a été ratissé de long en large pour des preuves réelles et scientifiques que le récit biblique n’était pas qu’un amalgame de mythes, mais l’histoire vraie devant Dieu (jeu de mots intentionnel). Les Chrétiens sionistes y sont venus encore plus tôt.

A commencé une véritable attaque sur les sites archéologiques. Les couches supérieures des Ottomans, des Mamelouks, des Arabes et des Croisés, des Byzantins et des Romains et des Grecs et des Perses ont été découvertes et enlevées, afin d’exposer la couche ancienne des enfants d’Israël et de prouver que la Bible disait vrai.

Des efforts énormes ont été entrepris. David ben Gourion, un érudit biblique auto-proclamé les dirigea. Le chef d’état-major de l’armée, Yigael Yadin, le fils d’un archéologue et lui-même archéologue professionnel, fouilla des sites anciens afin de prouver que la conquête de Canaan avait véritablement eu lieu. Hélas, aucune preuve.

Quand les restes des ossements des combattants de Bar Kochba furent découverts dans des cavernes du désert de Judée, ils furent enterrés sur les ordres de ben Gourion dans une grande cérémonie militaire. Le fait incontesté que Bar Kochba ait peut-être provoqué la plus grande catastrophe de l’histoire juive fut passé sous silence.

Et le résultat? Aussi incroyable que cela puisse paraître, quatre générations d’archéologues dévoués, animés d’une conviction intense et de ressources immenses, ont produit exactement: Rien.

Dès le début de l’entreprise jusqu’à ce jour-même, pas un seul élément de preuve de l’histoire ancienne n’a été trouvé. Pas un seul indice que l’exode d’Égypte, le fondement de l’histoire juive, ait jamais eu lieu. Ni des 40 années d’errance à travers le désert. Aucune preuve de la conquête de Canaan, telle que décrite extensivement dans le livre de Josué. Le puissant Roi David, dont le royaume s’étendait – selon la Bible – de la péninsule du Sinaï au nord de la Syrie, n’a laissé aucune trace. (Dernièrement une inscription ornée du nom de David a été découverte, mais sans indication que ce David ait été roi)

Israël apparaît pour la première fois dans des découvertes archéologiques fiables dans des inscriptions assyriennes, qui décrivent une coalition de royaumes locaux qui ont tenté de stopper la progression assyrienne en Syrie. Parmi d’autres, le Roi Ahab d’Israël est cité comme le chef d’un contingent militaire considérable. Ahab, qui régna sur la Samarie actuelle (au nord de la Cisjordanie occupée) de 871 à 852 av. J.C. n’était pas très aimé par Dieu, bien que la Bible le décrive comme un héros de guerre. Il marque le début de l’entrée d’Israël dans l’histoire attestée.

Tous ces éléments négatifs de preuves qui suggèrent que le récit biblique précoce est une invention. Puisqu’en tout état de cause pas la moindre trace du récit biblique précoce n’a été trouvée, ceci prouve-t-il que c’est entièrement de la fiction? Peut-être pas. Mais des preuves réelles existent.

L’égyptologie est une discipline scientifique qui est distincte de l’archéologie palestinienne. Mais l’égyptologie prouve de façon concluante que le récit biblique jusqu’au roi Ahab est effectivement de la fiction.

Jusqu’à maintenant, des dizaines de milliers de documents égyptiens ont été déchiffrés, et le travail se poursuit. Après que les Hyksos d’Asie aient envahi l’Égypte en 1730 av. J.C., les Pharaons d’Égypte ont fourni beaucoup d’efforts pour surveiller ce qui se passait en Palestine et en Syrie. Année après année, des espions égyptiens, des commerçants et des soldats rapportaient avec moult détails les événements de chaque ville de Canaan. Pas un seul objet n’a été trouvé, évoquant quoi que ce soit ressemblant même de loin aux événements bibliques. (Il est avancé que la mention unique du mot « Israël » sur une stèle égyptienne se réfère à un petit territoire au sud de la Palestine)

Même si l’on voudrait croire que la Bible ne fait qu’exagérer certains événements, le conquête de Canaan ou le Roi David n’ont jamais été trouvés. Ils n’ont tout simplement jamais existé.

Est-ce important? Oui et non. La Bible n’est pas l’histoire réelle. C’est un document religieux et littéraire monumental, qui a inspiré d’innombrables millions à travers les siècles. Elle a formé les esprits de nombreuses générations de Juifs, de Chrétiens et de Musulmans.

Mais l’histoire est quelque chose d’autre. L’histoire nous dit ce qui s’est vraiment passé. L’archéologie est un outil de l’histoire, un outil inestimable pour la compréhension de ce qui s’est passé. Ce sont là deux disciplines différentes, et les deux s’ils sont parallèles ne se rencontreront jamais.

Pour les religieux, la Bible est une affaire de foi. Pour les non-croyants, la Bible hébraïque est une grande œuvre d’art, peut-être la plus grande de toutes. L’archéologie, c’est tout à fait autre chose: une affaire de faits sobres et démontrés.

Les écoles israéliennes enseignent la Bible comme l’histoire réelle. Ceci entend que les enfants israéliens n’apprennent que ses chapitres, réels ou fictifs. Lorsque  je m’en suis plaint un jour lors d’un discours à la Knesset, réclamant que l’histoire complète du pays à travers les âges soit enseignée, y compris les chapitres sur les Croisades et les Mamelouks, le ministre de l’éducation de l’époque a commencé à m’appeler moi le « Mamelouk ».

Je crois encore que chaque enfant de ce pays, Israélien ou Palestinien, devrait apprendre toute son histoire, depuis ses jours les plus anciens jusqu’à aujourd’hui, avec toutes ses subtilités. C’est la base de la paix, le réel Roc de notre Existence.

Source: https://consortiumnews.com/2015/01/03/israeli-founder-contests-founding-myths/



Catégories :International

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