Pourquoi Google a fait la NSA

terminator-exoskeleton_00274632Par Nafeez Ahmed, le 22 janvier 2015

« INSURGE INTELLIGENCE », un nouveau projet de journalisme d’investigation financé par le public, vous livre le récit exclusif de la façon dont la communauté US du renseignement a financé, nourri et mis en incubation Google comme élément d’un effort visant à dominer le monde par le contrôle de l’information. Financé indirectement par la NSA et la CIA, Google n’a été que la première d’une pléthore de start-ups du secteur privé cooptée par le renseignement US pour conserver la « supériorité du renseignement ».

Les origines de cette ingénieuse stratégie remontent à un groupe secret sponsorisé par le Pentagone, qui au cours des deux dernières décennies a fonctionné comme un pont entre le gouvernement US et les élites des secteurs des affaires et de la finance, corporatistes et médiatiques. Le groupe a permis à certains des intérêts particuliers des USA corporatistes de passer systématiquement outre la responsabilité démocratique et la règle du droit pour influencer les politiques gouvernementales, ainsi que l’opinion publique aux USA comme autour du monde. Les résultats ont été catastrophiques: surveillance de masse par la NSA, un état de guerre globale permanent, et une initiative novatrice pour transformer le corps militaire US en « Skynet ».

La surveillance de masse est une affaire de contrôle. Ceux qui la promulguent peuvent bien affirmer, et même croire, que c’est un contrôle pour le bien commun, un contrôle qui est nécessaire pour contenir le désordre, pour être entièrement vigilant face à la prochaine menace. Mais dans un contexte de corruption politique rampante, d’inégalités économiques croissantes et de tensions sur les ressources qui vont s’intensifiant à cause du changement climatique et de la volatilité de l’énergie, la surveillance de masse peut devenir un outil du pouvoir pour se perpétuer aux dépens du public.

Une fonction majeure de la surveillance de masse qui est souvent ignorée est celle de si bien connaître l’adversaire qu’il peut être manipulé jusqu’à la défaite. Le problème est que l’adversaire, ce ne sont pas que des terroristes. C’est vous, c’est moi. Jusqu’à ce jour, le rôle de la propagande sur la guerre de l’information a été très en vogue, bien que cela ait été systématiquement ignoré dans la plupart des médias.

Ici, INSURGE INTELLIGENCE expose comment la cooptation de géants technologiques comme Google par le Highlands Forum du Pentagone dans des objectifs de surveillance de masse a joué un rôle clé dans des efforts secrets pour manipuler les médias dans le cadre d’une guerre de l’information contre le gouvernement, la population des USA et le reste du monde: afin de justifier une guerre perpétuelle et un expansionnisme militaire sans fin.

La machine de guerre

En septembre 2013, le site web de la Cyber Security Initiative (CySec, Initiative de Cyber-Sécurité, ndlr) du Monterey Institute for International Studies (MIIS, Institut d’Études Internationales de Monterey, ndlr) a publié une version finale d’un article sur la « cyber-dissuasion » écrit par le consultant de la CIA Jeffrey Cooper, vice-président chez l’entreprise de défense US SAIC et l’un des membres fondateurs du Highlands Forum du Pentagone. L’article fut présenté au directeur de la NSA de l’époque, le Gén. Keith Alexander, lors d’une session du Highlands Forum intitulée « Communs, Engagement et Dissuasion Cybernétiques » (« Commons, Engagement and Deterrence », ndlr) en 2010.

Le Gén. Keith Alexander (au milieu), qui a été directeur de la NSA et du Service Central de Sécurité de 2005 à 2014, ainsi que chef du Cyber-Commandement US de 2010 à 2014, au Highlands Forum de 2010 sur la cyber-dissuasion

Le Gén. Keith Alexander (au milieu), qui a été directeur de la NSA et du Service Central de Sécurité de 2005 à 2014, ainsi que chef du Cyber-Commandement US de 2010 à 2014, au Highlands Forum de 2010 sur la cyber-dissuasion

CySec du MIIS est officiellement en partenariat avec le Highlands Forum du Pentagone à travers un Protocole d’Accord signé entre son principal et le président du Forum Richard O’Neill, alors que l’initiative en elle-même est financée par George C. Lee: le cadre de Goldman Sachs qui a élaboré les estimations à plusieurs milliards de dollars pour Facebook, Google, eBay ainsi que d’autres entreprises du secteur.

L’article révélateur de Cooper n’est plus disponible sur le site du MIIS mais une version finale l’est, à travers les minutes d’une conférence sur la sécurité nationale organisée par l’American Bar Association (Association du Barreau US, ndlr). Actuellement, Cooper est directeur de l’innovation technologique chez SAIC/Leidos, qui fait partie d’un consortium d’entreprises de technologie de la défense dont Booz Allen Hamilton, sous contrat pour développer les capacités de surveillance de la NSA.

Le résumé du Highlands Forum pour le chef de la NSA avait été commissionné par contrat pour le Sous-Secrétaire à la Défense pour le Renseignement, et basé sur des idées développées lors de précédentes réunions du Forum. Il fut présenté au Gén. Alexander au cours d’une « session fermée » du Highlands Forum modérée par la directrice de CySec au MIIS le Dr. Itamara Lochard, au Center for Strategic and International Studies (CSIS, Centre d’Études Sratégiques et Internationales, ndlr) de Washington, DC.

Jeffrey Cooper de SAIC/Leidos (au milieu), membre fondateur du Highlands Forum, écoutant Phil Venables (à droite), associé principal chez Goldman Sachs, à la session de 2010 du Forum du CSIS sur la cyber-dissuasion

Jeffrey Cooper de SAIC/Leidos (au milieu), membre fondateur du Highlands Forum, écoutant Phil Venables (à droite), associé principal chez Goldman Sachs, à la session de 2010 du Forum du CSIS sur la cyber-dissuasion

Comme la feuille de route d’IO (Information Operations, Opérations de Renseignement, ndlr) de Rumsfeld, le résumé de Cooper pour la NSA décrivait les « systèmes d’informations numériques » à la fois comme une « grande source de vulnérabilité » et de « puissants outils et armes » pour « la sécurité nationale ». Il prônait le besoin, pour le cyber-espionnage US, de maximiser « sa connaissance en profondeur » d’adversaires actuels et potentiels, afin d’identifier « chaque point d’appui potentiel » pouvant être exploité pour la dissuasion ou les représailles. La « dissuasion en réseau » requiert que la communauté US de l’espionnage développe une « profonde compréhension et un savoir spécifique sur les réseaux particuliers concernés ainsi que sur les modèles de liens entre eux, y compris la nature et la force de ces liens », ainsi que l’usage des sciences cognitives et comportementales pour aider à prédiction de schémas. Son article continuait en définissant dans les grandes lignes une architecture théorique pour la modélisation des données issues de la surveillance et de l’extraction de données sur les médias sociaux, sur des « adversaires » potentiels et des « contreparties ».

Un an après ce résumé pour le chef de la NSA, Michele Wetslander Quaid – une autre déléguée du Highlands Forum – rejoignit Google pour y être directrice du secteur technologique, quittant son poste au Pentagone où elle avait conseillé le Sous-Secrétaire à la Défense pour le Renseignement. Deux mois plus tôt, la Task Force on Defense Intelligence (Groupe de Travail sur le Renseignement de la Défense, ndlr) du Defense Science Board (DSB, Comité Scientifique de la Défense, ndlr) avait publié son rapport sur les Opérations de Contre-Insurrection (COIN), de Renseignement, de Surveillance et de Reconnaissance (IRS – Counterinsurgency, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance Operations, ndlr). Quaid figurait parmi les experts sur l’espionnage au gouvernement qui conseillaient et renseignaient le Groupe de Travail du Comité Scientifique de la Défense pour la préparation du rapport. Un autre expert qui a renseigné le Groupe de Travail était le vétéran du Highlands Forum Linton Wells. Le rapport du DSB lui-même avait été réclamé par James Clapper, alors Sous-Secrétaire à la Défense pour le Renseignement et nommé par Bush – il avait également commandé le résumé du Highlands Forum de Cooper pour le Gén. Alexander. Clapper est aujourd’hui le Directeur National pour le Renseignement d’Obama, et a menti sous serment au Congrès, dans l’exercice de ces fonctions, en affirmant en mars 2013 que la NSA ne recueillait pas la moindre donnée sur les citoyens des USA.

Le bilan de Michele Quaid à travers la communauté militaire US du renseignement a été d’adapter les agences à l’usage d’outils web et de technologie de cloud. La trace de ses idées est évidente dans des points essentiels du rapport du Groupe de Travail du DSB, qui décrivait son objectif comme étant « d’influencer les choix d’investissement » du Pentagone « en recommandant les capacités de renseignement appropriées pour évaluer des insurrections, comprendre une population dans son environnement, et soutenir des opérations de COIN ».

Le rapport nommait 24 pays en Asie du Sud et du Sud-Est, en Afrique du Nord et de l’Ouest, au Moyen-Orient et en Amérique Latine, pouvant poser « de possibles défis de COIN » pour les militaires US dans les années à venir. Ceux-ci comprenaient le Pakistan, le Mexique, le Yémen, le Nigeria, le Guatemala, la Cisjordanie/Gaza, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et le Liban, parmi d’autres « régimes autocratiques ». Le rapport plaidait que « les crises économiques, le changement climatique, les pressions démographiques, la rareté des ressources ou la mauvaise gouvernance pouvaient provoquer l’échec ou un affaiblissement tel de ces états qu’ils en deviennent des cibles pour des agresseurs/insurgés ». Partant de là, « l’architecture mondiale de l’information » et des « médias sociaux » peut rapidement « amplifier la vitesse, l’intensité, et l’élan d’événements » avec des conséquences régionales. « De telles régions pourraient devenir des sanctuaires à partir desquels des attaques pourraient être lancées contre le territoire US, recruter du personnel, et financer, entraîner et ravitailler des opérations ».

Dans ce contexte, il est impératif d’augmenter la capacité des militaires à mener des opérations « clandestines » – avant le besoin de lancer un engagement militaire majeur – pour éviter des insurrections ou les préempter à leur stade encore naissant. Le rapport poursuit pour conclure que « l’Internet et les médias sociaux sont des sources essentielles de données d’analyse des réseaux sociaux dans des sociétés qui ne sont pas seulement lettrées, mais aussi connectées à Internet ». Ceci nécessite « la surveillance de la blogosphère et d’autres médias sociaux à travers beaucoup de cultures et de langues différentes » pour préparer des « opérations centrées sur ces populations ».

Le Pentagone doit également augmenter son aptitude à « la modélisation comportementale et à la simulation » pour « mieux comprendre et anticiper les actions d’une population » sur les bases de « données de fond sur les populations, les réseaux humains, la géographie, et d’autres caractéristiques économiques et sociales ». Il y aura « de plus en plus » besoin de telles « opérations centrées sur des populations » dans des « conflits latents de ressources basés soit sur des crises hydriques, la pression agricole, la tension environnementale ou les rentes » des ressources minérales. Cela doit inclure la surveillance de la « démographique des populations comme élément organique d’un réseau de ressources naturelles ».

D’autres domaines à améliorer sont « la surveillance vidéo aérienne », « les données de terrain de haute résolution », « la capacité à faire du cloud computing », « la fusion des données » pour tous types de renseignements dans un « cadre cohérent spatio-temporel d’organisation et d’indexation de ces données », développant « des réseaux de science sociale » pouvant « soutenir l’encodage et l’analyse spatio-temporelle », « distribuant des technologies d’identification biométrique multiformes [« telles des empreintes digitales, des scans rétiniens et des échantillons d’ADN »] jusqu’au point de servir aux processus administratifs les plus élémentaires » afin « d’attacher l’identité à toutes les transactions d’un individu ». De plus, le monde académique doit être enrôlé pour aider le Pentagone à développer « des données et des informations anthropologiques, socio-culturelles, historiques, de géographie humaine, éducationnelles, de santé publique et de beaucoup d’autres types de sciences sociales et comportementales » pour développer « une profonde compréhension des populations ».
Quelques mois après avoir rejoint Google, Quaid représenta l’entreprise en août 2011 au Defense Information Systems Agency (DISA) Customer and Industry Forum (Forum des Clients et de l’Industrie de l’Agence des Systèmes d’Information de la Défense, ndlr) du Pentagone. Le forum devait fournir aux « Services, Commandements Combattants, Agences, et forces coalisées » « l’opportunité d’engager directement l’industrie sur les innovations technologiques permettant et assurant les capacités de soutien à nos Combattants de Guerre ». Les participants à l’événement ont été partie intégrante des efforts à la création d’un « environnement informationnel d’entreprises de la défense », défini comme « une plateforme intégrée comprenant les capacités de réseau, informatiques, d’environnement, de services, de garantie de l’information et de NetOps », permettant aux combattants de guerre de « se connecter, de s’identifier, de découvrir et de partager des informations, et de collaborer à travers tout le spectre des opérations militaires ». La plupart des intervenants du forum étaient des responsables du DoD (Department of Defense, Ministère de la Défense US, ndlr), à la seule exception de quatre d’entre eux qui étaient issus de l’industrie, dont Quaid de chez Google.

Des responsables de la DISA ont également assisté au Highlands Forum – tel Paul Friedrichs, un directeur technique et ingénieur-en-chef du Bureau du Directeur de la Validation de l’Information à la DISA (Office of the Chief Information Assurance Executive, ndlr).

Savoir c’est pouvoir

Au vu de tout ceci il n’est guère surprenant qu’en 2012, quelques mois après que la co-présidente du Highlands Forum, Regina Dugan, ait quitté DARPA pour rejoindre Google comme cadre supérieure, le directeur de l’époque de la NSA le Gén. Keith Alexander ait adressé des emails au cadre fondateur de Google Sergey Brin, afin d’évoquer le partage d’informations pour la sécurité nationale. Dans ces emails, obtenus par le biais de la Loi sur la Liberté de l’Information (FOIA, Freedom of Information Act, ndlr) par le journaliste d’investigation Jason Leopold, le Gén. Keith Alexander décrivait Google comme « membre-clé de la Base Industrielle de la Défense [des militaires US] », une position que Michele Quaid semble avoir été en cours de consolider. La relation joviale de Brin avec l’ancien directeur de la NSA tombe à présent sous le sens, étant donné que Brin avait été en contact avec des représentants de la CIA et de la NSA qui avaient en partie financé et supervisé son élaboration du moteur de recherche de Google, depuis le milieu des années 1990.

En juillet 2014, Quaid parla au sein d’un panel de l’US Army de la création d’une « cellule d’acquisition rapide » pour faire « progresser les cyber-capacités » de l’US Army dans le cadre de l’initiative de transformation militaire « Force 2025« . Elle informa les responsables du Pentagone que « beaucoup des objectifs technologiques de l’armée [de terre US] pour 2025 peuvent être accomplis avec des technologies commerciales aujourd’hui même disponibles ou en développement », réaffirmant que « l’industrie est prête à être le partenaire de l’armée [de terre US] dans l’appui au nouveau paradigme ». À la même époque, la plupart des médias claironnaient l’idée que Google essayait de prendre ses distances avec le financement du Pentagone, mais en réalité, Google a changé de tactique pour développer indépendamment des technologies commerciales dotées d’applications militaires et remplissant les objectifs de transformation du Pentagone.

Toutefois, Quaid n’est de loin pas la seule personne éminente dans la relation de Google avec la communauté militaire US de l’espionnage.

Un an après que Google ait acheté le logiciel de cartographie satellitaire Keyhole de la firme de capital-risque de la CIA In-Q-Tel en 2004, le directeur de l’évaluation technique d’In-Q-Tel Rob Painter – qui joua dès le départ un rôle central dans l’investissement d’In-Q-Tel pour Keyhole – migra chez Google. À In-Q-Tel, le travail de Painter se concentrait sur l’identification, la recherche sur et l’évaluation de « nouvelles start-ups technologiques créditées d’une énorme valeur pour la CIA, la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA, Agence Nationale de Renseignements Géospatiaux, ndlr) et la Defense Intelligence Agency (DIA, Agence de Renseignements de la Défense, ndlr) ». Effectivement, la NGA a confirmé que ses renseignements obtenus via Keyhole avaient été utilisés par la NSA pour appuyer des opérations US en Irak à partir de 2003.

Un ancien officier de renseignement des opérations spéciales de l’US Army, le nouveau poste de Painter chez Google dès juillet 2005 fut celui de directeur fédéral de ce qu’allait devenir Keyhole: Google Earth Enterprise. En 2007, Painter était devenu le principal responsable technologique fédéral de Google.

Cette année-là, Painter annonça au Washington Post que Google était « dans les premières étapes » de la vente de versions secrètes avancées de ses produits au gouvernement US. « Google a intensifié sa force de vente dans la région de Washington au cours de l’année passée pour adapter ses produits technologiques aux besoins des agences militaires, civiles et de la communauté du renseignement », rapportait le Post. Le Pentagone se servait déjà d’une version de Google Earth développée en partenariat avec Lockheed Martin pour « afficher des informations pour les militaires sur le terrain en Irak », comprenant « la cartographie d’affichage de régions essentielles du pays » et délimitant « les zones Sunnites et Chiites à Bagdad, ainsi que les bases militaires US et irakiennes de la cité. Ni Lockheed ni Google ne diront comment l’agence géospatiale se sert des données ». Google visa à vendre au gouvernement de nouvelles « versions améliorées de Google Earth » et « des moteurs de recherche pouvant être utilisés en interne par les agences ».

Des archives de la Maison Blanche dévoilées en 2010 démontrent que des cadres de Google ont tenu plusieurs réunions avec des hauts fonctionnaires du Conseil National de Sécurité (NSC, National Security Council, ndlr) US. Alan Davidson, le directeur des relations avec le gouvernement de Google, a eu au moins trois réunions avec des responsables du NSC en 2009, dont le directeur supérieur de la Maison Blanche pour les affaires russes Mike McFaul et le conseiller pour le Moyen-Orient Daniel Shapiro. Il émergea aussi d’une déposition de brevet de Google que l’entreprise avait délibérément collecté des données de débit de réseaux wifi privés à même de permettre l’identification de « géolocalisations ». La même année, nous le savons maintenant, Google avait signé un accord avec la NSA offrant à l’agence un accès illimité aux informations personnelles de ses utilisateurs, de son hardware et de son software, au nom de la cyber-sécurité – des accords que le Gén. Alexander s’affairait à répéter avec des centaines de PDGs d’entreprises de télécommunications à travers le pays.

Donc, ce n’est pas seulement Google qui est un contributeur central et une fondation du complexe militaro-industriel US: c’est l’Internet tout entier, ainsi que le large éventail d’entreprises du secteur privé – dont beaucoup ont été nourries et financées sous le manteau de la communauté US de l’espionnage (ou de puissants financiers enracinés dans cette communauté) – qui entretiennent l’Internet et l’infrastructure des télécommunications; c’est également la ribambelle de start-ups vendant des technologies dernier cri à la firme de capital-risque de la CIA In-Q-Tel, où elles peuvent être adaptées et améliorées pour des applications à travers toute la communauté du renseignement militaire. En fin de compte, l’appareil de surveillance mondiale et les outils confidentiels utilisés par des agences comme la NSA pour l’administrer, ont presque entièrement été construits par des chercheurs externes et des entreprises privées comme Google, opérant hors du Pentagone.

Cette structure, reflétée dans les mécanismes du Highlands Forum du Pentagone, lui permet de capitaliser rapidement sur des innovations technologiques qu’il eut autrement ratées, tout en conservant le secteur privé à bonne distance, du moins en apparence, afin d’éviter des questions embarrassantes sur les applications réelles d’une telle technologie.

Mais en réalité, est-ce que ce n’est pas évident? L’affaire du Pentagone est la guerre, qu’elle soit ouverte ou cachée. En aidant à construire l’infrastructure de surveillance technologique de la NSA, des entreprises comme Google se rendent complices de ce que fait le mieux le complexe militaro-industriel: tuer pour de l’argent.

Comme le suggère la nature de la surveillance de masse, sa cible n’est pas seulement les terroristes, mais par extension les « suspects de terrorisme » et les « terroristes potentiels », en conséquence de quoi des populations entières – surtout des activistes politiques – doivent être pris pour cibles par la surveillance de l’espionnage US afin d’identifier des menaces actives et futures, et rester vigilant contre d’hypothétiques insurrections populistes, à la fois à domicile comme à l’étranger. Les analyses prédictives et les profils comportementaux jouent ici un rôle crucial.

La surveillance de masse et l’extraction de données ont désormais aussi un objectif opérationnel dans l’appui à l’exécution létale d’opérations spéciales, sélectionnant des cibles pour les listes noires de la CIA via des algorithmes douteux, par exemple, tout en fournissant des informations géospatiales et autres pour des officiers combattants sur terre, sur la mer et dans les airs, parmi de nombreuses autres fonctions. Une seule publication de média social sur Twitter ou Facebook suffit pour déclencher son placement sur des listes secrètes de surveillance anti-terroristes sur la base d’une intuition ou d’un soupçon vaguement défini; et peut potentiellement faire atterrir un suspect sur une liste noire.

L’élan pour une surveillance de masse exhaustive et indifférenciée de la part du complexe militaro-industriel – englobant le Pentagone, les agences de renseignement, les entreprises de défense et des géants de la technologie prétendûment amicaux comme Google et Facebook – n’est donc pas une fin en soi, mais un instrument de pouvoir, dont le but est l’auto-perpétuation. Mais il y a aussi une justification issue d’un raisonnement pour cet objectif: tout en étant très bon pour le complexe militaro-industriel, il est aussi soi-disant très bon pour tout le monde.

La « longue guerre »

Il n’y a pas de meilleure illustration de l’idéologie véritablement chauvine, narcissique et autosatisfaite trônant au cœur du complexe militaro-industriel que le livre écrit par le délégué de longue date du Highlands Forum, le Dr. Thomas Barnett, « The Pentagon’s New Map » (La Nouvelle Carte du Pentagone, ndlr). Barnett a été assistant aux prévisions stratégiques du Bureau du Pentagone de Transformation des Forces (Office of Force Transformation, ndlr) de 2001 à 2003, et avait été recommandé à Richard O’Neill par son patron, le Vice-Amiral Arthur Cebrowski. Mis à part le fait d’être devenu un bestseller du New York Times, le livre de Barnett a été lu par toute la famille des militaires US, des hauts fonctionnaires de Washington aux officiers combattants opérant sur le terrain au Moyen-Orient.

Barnett assista pour la première fois au Highlands Forum du Pentagone en 1998, et fut ensuite convié à présenter un résumé de son travail au Forum le 7 décembre 2004, où étaient présents des hauts fonctionnaires du Pentagone, des experts de l’énergie, des entrepreneurs de l’Internet et des journalistes. Barnett reçut une critique élogieuse dans le Washington Post, de la part de son copain du Highlands Forum David Ignatius une semaine plus tard, et un assentiment formel venant d’un autre ami du Forum, Thomas Friedman; les deux concourant à augmenter massivement sa crédibilité et son lectorat.

La vision de Barnett est néoconservatrice jusqu’à la moelle. Il voit le monde comme essentiellement divisé en deux règnes: Le Cœur, qui consiste des pays avancés qui jouent selon les règles de la mondialisation économique (les USA, le Canada, le Royaume-Uni, l’Europe et la Japon [et l’Australie et la Nouvelle-Zélande, ndlr]) et de pays en développement engagés à y parvenir (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et quelques autres); et le reste du monde qui forme Le Vide (« The Gap », ndlr), un désert hétéroclite de pays dangereux et sans foi ni loi, fondamentalement définis par leur « déconnexion » des merveilles de la mondialisation. Ceci comprend la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique, de vastes portions d’Amérique Latine ainsi qu’une bonne partie de l’Asie Centrale et de l’Europe de l’Est. C’est la tâche des États-Unis de « remplir Le Vide », en répandant le « jeu de règles » culturel et économique de la mondialisation qui caractérise Le Cœur, et en imposant une sécurité à travers le monde qui permette à ce « jeu de règles » de se répandre.

Ces deux fonctions du pouvoir US sont explicitées par les concepts de Barnett du « Léviathan » et de « l’Administrateur Système ». Le premier concerne l’imposition des règles pour faciliter l’expansion des marchés capitalistes, régulée par un droit militaire et civil. Le second concerne la projection de la force militaire dans Le Vide dans une mission ouverte, à l’échelle mondiale, d’imposition de la sécurité et d’engagement à la construction de nations. Pas la « reconstruction », est-il prompt à souligner, mais la construction de « nouvelles nations ».

Pour Barnett, l’introduction par l’administration Bush du Patriot Act en 2002 à domicile, qui piétine le Habeas Corpus et la Stratégie de Sécurité Nationale pour l’étranger, qui a déchaîné la guerre préventive et unilatérale, ont signifié le début de la nécessaire réécriture des jeux de règles dans Le Cœur, avant que d’embarquer pour cette noble mission. C’est le seul moyen pour que les USA parviennent à la sécurité, écrit Barnett, parce qu’aussi longtemps que Le Vide existe, il sera toujours une source de violence débridée et de désordre. Un paragraphe en particulier résume sa vision:

l’Amérique crée la sécurité, en tant que flic mondial. La sécurité crée des règles communes. Les règles attirent l’investissement étranger. L’investissement crée l’infrastructure. L’infrastructure crée l’accès aux ressources naturelles. Les ressources créent la croissance économique. La croissance crée la stabilité. La stabilité crée des marchés. Et une fois que vous êtes un élément en croissance et stable du marché mondial, vous faites partie du Cœur. Mission accomplie.

Beaucoup de choses préconisées par Barnett pour la réalisation de cette vision sont toujours poursuivies sous Obama, en dépit de leur tournure néoconservatrice. Dans l’avenir proche, prédisait-il, les forces US allaient être envoyées au delà de l’Irak et de l’Afghanistan vers des lieux tels que l’Ouzbékistan, Djibouti, l’Azerbaïdjan, le nord-ouest de l’Afrique, l’Afrique du Sud et l’Amérique Latine.

Le résumé de Barnett au Pentagone fut accueilli avec un enthousiasme quasi-universel. Le Forum avait même acheté des exemplaires de son livre et les avait fait distribuer à tous les délégués du Forum, et en mai 2005, Barnett fut à nouveau invité à prendre part à un Forum entier consacré à son concept de « SysAdmin ».

Le Highlands Forum a donc joué un rôle de premier plan dans la définition de toute la réflexion du Pentagone sur la « guerre contre la terreur ». Irving Wladawsky-Berger, un vice-président d’IBM à la retraite qui a co-présidé le Comité Consultatif sur les Technologies de l’Information du Président (President’s Information Technology Advisory Committee, ndlr) de 1997 à 2001, décrivit son expérience lors d’un Forum de 2007 en termes révélateurs:

Après, il y a cette Guerre contre la Terreur dont le DoD a commencé à parler comme de la Longue Guerre, un mot que j’ai entendu pour la première fois au Forum. Il semble très approprié pour décrire le conflit global dans lequel nous nous trouvons. C’est véritablement un conflit mondial… les conflits dans lesquels nous sommes impliqués ressemblent bien davantage à une bataille de civilisations ou de cultures s’efforçant de détruire notre mode de vie pour imposer le leur.

Le problème c’est que, hors cette puissante clique hébergée au Pentagone, le reste du monde n’est pas d’accord. « Je ne suis pas sûr que le remède de Barnett soit meilleur que le mal », a écrit le Dr. Karen Kwiatowski, une ancienne analyste de haut rang pour les secteurs du Proche-Orient et de l’Asie du Sud au Pentagone, qui lança l’alerte sur la façon dont son service avait délibérément fabriqué de fausses informations pendant les prémices de la guerre d’Irak. « À coup sûr, ça reviendrait beaucoup plus cher à la liberté US, à la démocratie constitutionnelle et en sang répandu que ça ne le vaut ».

Pourtant, l’équation de « remplissage du Vide » tout en entretenant la sécurité nationale selon Le Cœur, mène sur une pente glissante. Elle entend que si les USA ne sont plus en mesure de jouer ce rôle directeur de « flic mondial », Le Vide va croître, Le Cœur va rétrécir et l’ensemble de l’ordre mondial pourrait se désintégrer. Selon cette logique, les USA ne peuvent tout simplement pas se permettre que l’opinion du gouvernement ou du public rejette la légitimité de sa mission. Si c’était le cas, cela permettrait au Vide de croître hors de tout contrôle, affaiblissant Le Cœur et, potentiellement, le détruisant avec son protecteur, les États-Unis d’Amérique. Par conséquent, le « remplissage du Vide » est plus qu’un impératif sécuritaire: il s’agit d’une priorité existentielle, qui doit être appuyée par la guerre de l’information afin de démontrer au monde la légitimité de l’ensemble du projet.

Sur les bases des principes d’O’Neill sur la guerre de l’information, tels qu’il les a exprimés dans son résumé de 1989 pour l’US Navy les cibles de la guerre de l’information ne sont pas seulement les populations du Vide, mais les populations domestiques du Cœur ainsi que leurs gouvernements, y compris le gouvernement US. Ce résumé secret, qui selon l’ancien haut fonctionnaire du renseignement US John Alexander a été lu par le haut du panier au Pentagone, plaidait que la guerre de l’information devait être ciblée vers: des adversaires pour les convaincre de leur vulnérabilité; des partenaires potentiels autour du monde pour qu’ils perçoivent que « la cause est juste »; et enfin, les populations civiles et la direction politique afin qu’ils croient que « le coût » en sang et en trésorerie en vaut la peine.

Le travail de Barnett fut adopté par le Highlands Forum du Pentagone parce qu’il collait pile poil, fournissant une idéologie « positiviste » au complexe militaro-industriel US.

Mais bien sûr, l’idéologie néoconservatrice n’a pas vu le jour avec Barnett, lui-même un relativement petit joueur, bien que l’influence de son travail à travers le Pentagone ait été énorme. La pensée réactionnaire des hauts fonctionnaires impliqués dans le Highlands Forum peut se percevoir longtemps avant le 11 septembre 2001, événement sur lequel ont fondu les acteurs liés au Forum comme force puissante d’activation légitimant la direction de plus en plus agressive des politiques étrangères et d’espionnage US.

Yoda et les Soviets

L’idéologie incarnée par le Highlands Forum peut être décelée bien avant son établissement en 1994, à une époque où l’ONA (Office of Net Assessment, Bureau d’Évaluation de Réseaux, ndlr) d’Andrew « Yoda » Marshall était le centre nerveux de l’activité de prévision stratégique au Pentagone.

Un mythe, largement répandu et proclamé par les journalistes de la sécurité nationale au fil des années, affirme que la réputation de l’ONA comme machine à oracles en résidence tenait au troublant flair analytique de son directeur Marshall. Il avait soi-disant fait partie du petit nombre à avoir reconnu par avance que la menace soviétique avait été dépassée par la communauté US de l’espionnage. Il avait, raconte l’histoire, été une voix solitaire mais obstinée au sein du Pentagone, appelant les décideurs politiques à réévaluer leurs estimations de la puissance militaire de l’URSS.

Sauf que l’histoire n’est pas vraie. L’ONA ne faisait pas dans la sobre analyse de menaces, mais dans la projection paranoïaque de menaces justifiant un expansionnisme militaire. Jeffrey Lewis de Foreign Policy souligne que loin d’avoir appelé, par la voix de la raison, à une évaluation plus équilibrée des capacités militaires soviétiques, Marshall a essayé de minimiser les découvertes de l’ONA qui rejetaient les rumeurs d’une menace soviétique imminente. Ayant commissionné une étude concluant que les USA avaient surestimé l’agressivité soviétique, Marhsall la fit circuler ornée d’une note en couverture qui déclarait qu’il n’était « pas convaincu » par ses découvertes. Lewis retrace comment l’état d’esprit de projection de menaces de Marshall s’étendait à la commission de recherches absurdes venant ponctuellement en appui à des discours néo-cons (sic) sur le lien (inexistant) entre Saddam Hussein et al-Qaeda, et même au fumeux rapport d’un consultant de chez RAND appelant à redessiner la carte du Moyen-Orient, présenté au Defense Policy Board (Comité de Politique de Défense, ndlr) du Pentagone à l’invitation de Richard Perle en 2002.

Le journaliste d’investigation Jason Vest trouva, de manière similaire, d’après des sources au Pentagone que durant la Guerre Froide Marshall avait longtemps gonflé la menace soviétique, et joué un rôle-clé pour donner accès au groupe de pression néoconservateur « le Comité sur le Danger Actuel » (Committee on the Present Danger, ndlr), à des données de renseignements confidentiels de la CIA dans le but de réécrire l’ « Estimation du Renseignement National sur les Intentions Militaires Soviétiques » (National Intelligence Estimate on Soviet Military Intentions, ndlr). Ce fut un précurseur de la manipulation des renseignements suivant le 11 septembre 2001 pour justifier l’invasion et l’occupation de l’Irak. Des anciens employés de l’ONA ont confirmé que Marshall avait été belliqueux à propos d’une menace soviétique imminente « jusqu’à la dernière seconde ». Le soviétologue, ancien de la CIA, Melvin Goodman par exemple, se souvient que Marshall avait également contribué à faire pression afin que les Moudjahidines afghans reçoivent des missiles Stinger – un geste qui rendit la guerre encore plus brutale, encourageant les Russes à employer la tactique de la terre brûlée.

Enron, les Talibans et l’Irak

La période post-Guerre Froide a vu la création par le Pentagone du Highlands Forum en 1994 sous l’égide de l’ex-Ministre de la Défense William Perry – un ancien directeur de la CIA et avocat des premiers jours d’idées néoconservatrices comme celle de la guerre préventive. De façon surprenante, le rôle douteux du Forum en tant que pont entre le gouvernement et l’industrie peut clairement être discerné au regard des flirts d’Enron avec le gouvernement US. Tout comme le Forum avait façonné les politiques allant s’intensifiant du Pentagone sur la surveillance de masse, il alimentait en même temps la pensée stratégique qui culminait dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak.

Le 7 novembre 2000, George W. Bush « remporta » les élections présidentielles. Enron et ses employés avaient donné en tout plus d’$1 million à la campagne de Bush. Ceci comprenait la contribution de $10.500 au comité de recompte des votes de Bush en Floride, et $300.000 de plus pour les célébrations de l’inauguration qui ont suivi. Enron assura aussi la fourniture de jets privés pour promener des avocats Républicains à travers la Floride et à Washington faire du lobbying pour Bush lors du recompte de décembre. Les documents fédéraux des élections ont plus tard démontré que depuis 1989, Enron avait fait un total de $5,8 millions en donations de campagne, dont 73% aux Républicains et 27% aux Démocrates – et 15 hauts fonctionnaires de l’administration Bush détenaient des actions d’Enron, y compris le Ministre de la Défense Donald Rumsfeld, le haut conseiller Karl Rove et le délégué de l’armée Thomas White.

Pourtant, juste un jour avant cette élection controversée, le président fondateur du Highlands Forum Richard O’Neill écrivait au PDG d’Enron, Kenneth Lay, l’invitant à livrer au Forum une présentation sur la modernisation du Pentagone et de l’Armée. L’email d’O’Neill à Lay fut rendu public dans le lot du Corpus Enron, les emails obtenus par la Commission Fédérale de Régulation de l’Énergie (Federal Energy Regulation Commission, ndlr), mais est resté inconnu jusqu’à maintenant.

L’email commençait « Au nom du Ministre Adjoint à la Défense (C3I) et du CIO du DoD Arthur Money » (CIO=Chief Information Officer, Directeur Général du Renseignement, ndlr), et invitait Lay « à participer au Highlands Forum du Ministre de la Défense », qu’O’Neill décrivait comme « un groupe interdisciplinaire d’éminents érudits, de chercheurs, de PDGs/CIOs/CTOs (Chief Technology Officer, Directeur Général Technologique, ndlr) de l’industrie, et de personnalités des médias, des arts et des professions, qui se sont rencontrés au cours des six dernières années pour examiner les domaines d’intérêt émergents pour nous tous ». Il ajoutait que les sessions du Forum incluent « de hauts fonctionnaires de la Maison Blanche, de la Défense et d’autres agences du gouvernement (nous limitons la participation gouvernementale à 25%) ».

Ici, O’Neill révèle que fondamentalement, le Highlands Forum du Pentagone ne se concentre pas seulement sur les objectifs du gouvernement, mais sur les intérêts de dirigeants industriels y prenant part, comme Enron. Le Pentagone, poursuivait O’Neill, voulait que Lay alimente « la recherche de stratégies d’information/transformation pour le Ministère de la Défense (et le gouvernement en général) », en particulier « d’un point de vue commercial (transformation, productivité, avantage compétitif) ». Il chanta les louanges d’Enron comme « exemple remarquable de transformation dans une industrie très rigide et régulée, qui a créé de nouveaux modèles et de nouveaux marchés ».

O’Neill annonçait clairement que le Pentagone voulait qu’Enron joue un rôle central dans l’avenir du DoD, pas seulement dans la création d’une « stratégie opérationnelle possédant la supériorité de l’information », mais également en rapport avec « l’énorme entreprise commerciale mondiale » du DoD « qui peut profiter de beaucoup des meilleures pratiques et idées issues de l’industrie ».

« ENRON est d’un grand intérêt pour nous », répéta-t-il. « Ce que nous apprenons de vous peut grandement aider le Ministère de la Défense, alors qu’il travaille à construire une nouvelle stratégie. J’espère que vous disposez de temps dans votre programme chargé pour vous joindre à nous aussi longtemps que possible au Highlands Forum, pour parler avec le groupe ».

Des hauts fonctionnaires de la Maison Blanche et du renseignement US assistèrent à cette réunion du Highlands Forum, dont la directrice adjointe de la CIA Joan A. Dempsey, qui avait auparavant officié en tant que secrétaire adjointe à la défense pour le renseignement et fut nominée en 2003 directrice exécutive du Comité Consultatif sur le Renseignement Extérieur du Président (President’s Foreign Intelligence Advisory Board, ndlr), poste auquel elle facilita un partage exhaustif d’informations entre la NSA et la NGA dans le sillage du 11 septembre 2001. Elle poursuivit pour devenir vice-présidente exécutive chez Booz Allen Hamilton, une entreprise majeure de défense sous contrat avec le Pentagone en Irak, en Afghanistan et ailleurs et qui, entre autres choses, avait créé la base de données de l’Autorité Provisoire de la Coalition pour suivre ce que nous avons découvert avoir été des projets hautement corrompus de reconstruction en Irak.

La relation d’Enron avec le Pentagone avait déjà pris de la vitesse l’année précédente. Thomas White, alors vice-président des services énergétiques d’Enron, s’était servi de ses relations considérables parmi les militaires US pour assurer un prototype d’accord à Fort Hamilton visant à privatiser l’alimentation en énergie des bases de l’armée. Enron était la seule entreprise à répondre à l’offre. L’année d’après, après que le PDG d’Enron ait été invité au Highlands Forum, White livra son premier discours en juin seulement « deux semaines après qu’il ait reçu le portefeuille de l’Armée », où il « jura d’accélérer l’octroi de contrats, comme d’autres cherchant à faire des affaires », observa USA Today.

Ce mois-là, sous l’autorité du Ministre de la Défense Donald Rumsfeld – qui détenait lui-même des parts significatives d’Enron – le Pentagone de Bush invita un autre cadre d’Enron, ainsi que l’un des conseillers financiers externes de haut rang d’Enron à assister à une autre session secrète du Highlands Forum.

Un email de Richard O’Neill daté du 22 juin, obtenu par le biais du Corpus Enron, démontre que Steven Kean, alors vice-président exécutif et chef du personnel d’Enron, était attendu pour donner une autre présentation à Highlands, le lundi 25. « Nous approchons du Highlands Forum sponsorisé par le Ministre de la Défense et sommes très enthousiastes de votre participation », écrivait O’Neill, promettant à Kean qu’il allait être « le centre des discussions. L’expérience d’Enron nous est plutôt importante puisque nous envisageons sérieusement un changement transformateur au Ministère de la Défense ».

Steven Kean est maintenant président et directeur exécutif (et PDG impétrant) de Kinder Morgan, l’une des plus grosses entreprises d’énergie d’Amérique du Nord, et un soutien majeur au projet controversé d’oléoduc, Keystone XL.

Devant assister à la même session du Highlands Forum que Kean était Richard Foster, alors associé principal dans la firme de consultants McKinsey. « J’ai donné des exemplaires du nouveau livre de Dick Foster, Creative Destruction, au Vice-Ministre de la Défense ainsi qu’au Ministre Adjoint », écrivait O’Neill dans son email, « et son ébauche du cas Enron appelle à des discussions importantes. Nous entendons distribuer des exemplaires aux participants du Forum ».

La firme de Foster, McKinsey, avait fourni des conseils financiers stratégiques à Enron depuis le milieu des années 1980. Joe Skilling, qui en février 2001 est devenu PDG d’Enron tandis que Kenneth Lay s’en allait siéger au conseil d’administration, avait dirigé l’entreprise de conseils en énergie de McKinsey avant de rejoindre Enron en 1990.

McKinsey et l’associé d’alors Richard Foster étaient intimement impliqués dans l’élaboration des stratégies de gestion financière au cœur d’Enron responsables de sa croissance rapide, mais frauduleuse. Alors que McKinsey a toujours nié avoir eu connaissance de la comptabilité douteuse qui mena à la disgrâce d’Enron, des documents internes de l’entreprise ont démontré que Foster avait participé à une réunion du comité financier d’Enron un mois avant la session du Highlands Forum pour discuter du « besoin de partenariats privés extérieurs pour aider à alimenter la croissance explosive de l’entreprise » – les mêmes partenariats d’investissement responsables de l’effondrement d’Enron.

Les documents de McKinsey ont démontré que l’entreprise était « pleinement consciente de l’usage régulier de fonds absents des livres de comptes par Enron ». Comme le rédacteur économique de The Independent Ben Chu le fait remarquer, « McKinsey a complètement approuvé les méthodes de comptabilité louches », qui menèrent à l’inflation de l’évaluation d’Enron sur le marché et « qui causèrent l’implosion de l’entreprise en 2001 ».

En effet, Foster avait assisté en personne à six réunions du conseil de direction d’Enron d’octobre 2000 à octobre 2001. Cette période coïncidait avec l’influence croissante d’Enron sur les politiques énergétiques de l’administration Bush, et les plans du Pentagone pour l’Afghanistan et l’Irak.

Mais Foster était aussi un régulier du Highlands Forum du Pentagone – son profil LinkedIn le décrit comme membre du Forum depuis 2000, l’année où il intensifia l’engagement auprès d’Enron. Il livra également une présentation à l’Island Forum inaugural de Singapour en 2002.

L’implication d’Enron dans le Groupe de Travail de Cheney sur l’Énergie (Cheney Energy Task Force, ndlr) semble être liée aux plans de 2001 de l’administration Bush pour les invasions à la fois de l’Afghanistan et de l’Irak, motivées par le contrôle du pétrole. Comme le Prof. Richard Falk, un ancien membre du conseil de Human Rights Watch et ancien enquêteur de l’ONU en fit la note, Kenneth Lay d’Enron « était le principal conseiller confidentiel sur lequel le Vice-Président Dick Cheney comptait, lors du processus très secret d’ébauche de la politique énergétique nationale, largement considérée comme élément central de l’approche US de la politique étrangère en général, et du monde arabe en particulier ».

Les réunions intimes et secrètes entre cadres supérieurs d’Enron et hauts fonctionnaires du gouvernement US via le Highlands Forum du Pentagone, de novembre 2000 à juin 2001, ont joué un rôle central dans l’établissement et le renforcement du lien de plus en plus symbiotique entre Enron et les plans du Pentagone. Le rôle du Forum était, ainsi qu’O’Neill l’a toujours dit, de fonctionner comme un laboratoire d’idées capable d’explorer les intérêts mutuels de l’industrie et du gouvernement.

Enron et les plans de guerre du Pentagone

En février 2001, quand des cadres d’Enron dont Kenneth Lay ont commencé à participer de de façon concertée au Groupe de Travail sur l’Énergie de Cheney, un document confidentiel du NSC ordonnait à ses employés de travailler avec le groupe de travail à « fusionner » des sujets auparavant distincts: « les politiques opérationnelles à l’égard d’états-voyous » et « les actions concernant la capture de champs pétroliers et gaziers nouveaux et existants ».

Selon le Ministre du Trésor de Bush Paul O’Neill, tel que cité par Ron Suskind dans The Price of Loyalty (Le Prix de la Loyauté, 2004, ndlr), des fonctionnaires du gouvernement ont discuté d’une invasion de l’Irak lors de leur première réunion du NSC, et avaient même préparé une carte pour une occupation après la guerre délimitant le découpage des champs pétroliers irakiens. Le message de la part du Président Bush à l’époque était que les fonctionnaires devaient « trouver comment le faire ».

Les documents du Groupe de Travail sur l’Énergie de Cheney, obtenus par Judicial Watch grâce à la FOIA ont révélé que dès mars, avec un apport important venu de l’industrie, le groupe de travail avait préparé des cartes des pays du Golfe et spécifiquement des champs pétroliers, des oléoducs et des raffineries irakiennes, avec une liste intitulée « Prétendants Étrangers aux Contrats des Champs Pétroliers Irakiens » (Foreign Suitors for Iraqi Oilfield Contracts, ndlr). Dès avril, un rapport de think-tank commissionné par Cheney, supervisé par l’ancien Secrétaire d’État James Baker et compilé par un comité d’experts de l’industrie de l’énergie et de la sécurité nationale pressa le gouvernement US à « procéder à une révision immédiate de sa politique envers l’Irak, comprenant des évaluations militaires, énergétiques, économiques et politico-diplomatiques », afin de prendre en charge « l’influence déstabilisatrice » de l’Irak sur les flux pétroliers vers les marchés mondiaux. Le rapport incluait des recommandations du délégué du Highlands Forum et président d’Enron, Kenneth Lay.

Mais le Groupe de Travail sur l’Énergie de Cheney s’affairait aussi à faire avancer des plans pour l’Afghanistan impliquant Enron, mis en mouvement sous Clinton. À la fin des années 1990, Enron travaillait avec l’entreprise US d’énergie basée en Californie Unocal, pour mettre au point un pipeline pour le gaz et le pétrole devant puiser dans les réserves de la Mer Caspienne et transporter le pétrole et le gaz à travers l’Afghanistan, fournissant le Pakistan, l’Inde et éventuellement d’autres marchés. L’effort jouissait de la bénédiction officielle de l’administration Clinton, puis ensuite de celle de l’administration Bush qui tint plusieurs réunions avec des représentants des Talibans pour négocier les termes de l’accord de pipeline au cours de 2001. Les Talibans, qui avaient reçu un soutien discret pour la conquête de l’Afghanistan sous Clinton, devaient recevoir la reconnaissance formelle en tant que gouvernement légitime de l’Afghanistan si, en échange, ils permettaient l’installation du pipeline. Enron paya $400 millions pour une étude de faisabilité du pipeline, dont une grande part fut siphonnée comme pots-de-vin aux chefs tribaux, et même à des agents de la CIA pour faciliter l’accord.

Puis à l’été 2001, alors que des responsables d’Enron étaient en liaison avec des hauts fonctionnaires du Pentagone au Highlands Forum, le NSC de la Maison Blanche dirigea un « groupe de travail » emmené par Rumsfeld et Cheney pour aider à compléter un projet d’Enron en cours en Inde, une centrale électrique de $3 milliards à Dabhol. Il était prévu que la centrale reçoive son énergie depuis le pipeline Trans-Afghan. Le « Groupe de Travail de Dabhol » du NSC, présidé par la conseillère en sécurité nationale de Bush Condoleeza Rice, généra une gamme de tactiques afin d’accentuer la pression du gouvernement US sur l’Inde pour finir la centrale de Dabhol – pression qui se poursuivit jusqu’en début novembre. Le projet Dabhol, ainsi que le pipeline Trans-Afghan, était de loin le contrat d’Enron à l’extérieur qui lui rapportait le plus.

Au long de 2001 des responsables d’Enron dont Ken Lay ont pris part au Groupe de Travail sur l’Énergie de Cheney, avec des représentants de l’ensemble de l’industrie US de l’énergie. À partir de février, peu de temps après la prise de fonction de l’administration Bush, Enron participa à une bonne demie-douzaine de ces réunions du Groupe de Travail sur l’Énergie. Après l’une de ces réunions secrètes, un brouillon de proposition sur l’énergie fut amendé pour inclure une nouvelle provision proposant d’augmenter considérablement la production de pétrole et de gaz naturel en Inde, d’une façon qui ne s’applique qu’à la centrale électrique de Dabhol d’Enron. En d’autres termes, garantir le flux d’hydrocarbures bon marché vers l’Inde via le pipeline Trans-Afghan était désormais une affaire de « sécurité nationale ».

Un ou deux mois plus tard, l’administration Bush donna $43 millions aux Talibans, justifiés au nom de leur répression de la production d’opium, malgré les sanctions de l’ONU imposées par les USA interdisant l’aide au groupe pour n’avoir pas livré Oussama ben Laden.

Ensuite, en juin 2001, le même mois où Steve Kean, le vice-président exécutif d’Enron, participait au Highlands Forum du Pentagone, les espoirs de l’entreprise pour le projet Dabhol furent brisés quand le pipeline Trans-Afghan fut finalement mis de côté et que, par conséquent, la construction de la centrale de Dabhol fut stoppée. L’échec du projet à $3 milliards contribua à la faillite d’Enron en décembre. Ce mois-là, des responsables d’Enron rencontrèrent Donald Evans, le Ministre du Commerce de Bush au sujet de la centrale, et Cheney fit du lobbying auprès du principal parti d’opposition indien à propos du projet de Dabhol. Ken Lay avait aussi soi-disant contacté l’administration Bush à ce moment-là, pour informer des fonctionnaires des ennuis financiers de l’entreprise.

En août, désespérant de remporter l’accord, des responsables US menacèrent les représentants des Talibans de guerre s’ils refusaient d’accepter les termes US: c’est-à-dire, de cesser le combat et rejoindre une alliance fédérée avec l’opposition de l’Alliance du Nord, et d’abandonner les requêtes de consommation locale des produits pétroliers. Le 15 de ce mois, le lobbyiste d’Enron Pat Shortridge informa le conseiller économique de l’époque de la Maison Blanche, Robert McNally, qu’Enron se dirigeait vers un effondrement financier en mesure de paralyser les marchés de l’énergie du pays.

L’administration Bush devait avoir anticipé le rejet de l’accord de la part des Talibans, car elle avait planifié une guerre contre l’Afghanistan dès le mois de juillet. Selon Niaz Naik, alors Ministre des Affaires Étrangères pakistanais et qui avait pris part aux négociations US-Talibans, des responsables US lui avaient dit qu’ils projetaient d’envahir l’Afghanistan à la mi-octobre 2001. La guerre venait à peine de commencer que l’ambassadrice de Bush au Pakistan, Wendy Chamberlain, appela le Ministre du Pétrole pakistanais Usman Aminuddin pour parler du « projet de pipeline Turkménistan-Afghanistan-Pakistan qui avait été proposé », selon le Frontier Post, un journal anglophone pakistanais. Ils auraient convenu que le « projet ouvre de nouvelles avenues de coopération régionale multi-dimensionnelle, particulièrement en vue des récents développements géopolitiques dans la région ».

Deux jours avant le 11 septembre 2001, Condoleeza Rice reçut le brouillon d’une Directive Présidentielle de Sécurité Nationale formelle que Bush devait signer immédiatement. La directive contenait un plan concerté pour déclencher une guerre globale contre al-Qaeda, comprenant une invasion « imminente » de l’Afghanistan pour renverser les Talibans. La directive fut approuvée aux plus hauts niveaux de la Maison Blanche et des responsables du NSC parmi lesquels, évidemment, Rice et Rumsfeld. Les mêmes responsables du NSC dirigeaient simultanément le Groupe de Travail de Dabhol afin de garantir l’accord de centrale électrique indienne pour le projet de pipeline Trans-Afghan d’Enron. Le jour suivant, la veille du 11 septembre, l’administration Bush approuva formellement le plan pour attaquer les Talibans.

Les liens cachés du Highlands Forum du Pentagone avec les intérêts liés à tout ceci montrent bien qu’ils ne sont pas uniques à l’administration Bush – ce qui explique pourquoi, alors qu’Obama se prépare à extraire les troupes d’Afghanistan, il a réaffirmé le soutien de son gouvernement au projet de pipeline Trans-Afghan, ainsi que son désir de voir une firme US le construire.

Le propagandiste du Pentagone

Pendant toute cette période, la guerre de l’information a joué un rôle central pour susciter un soutien public à la guerre – et le Highlands Forum en a ouvert la route.

En décembre 2000, juste moins d’un an avant le 11 septembre 2001 et peu après la victoire électorale de George W. Bush, des membres clés du Forum participèrent à un événement de la Fondation Carnegie pour la Paix Internationale (Carnegie Endowment for International Peace, ndlr) pour explorer « l’impact de la révolution de l’information, de la mondialisation, et de la fin de la Guerre Froide sur le processus d’élaboration de la politique étrangère US ». Plutôt que proposer des « réformes progressives », la réunion devait servir aux participants à « construire, à partir de rien, un nouveau modèle optimisé pour les propriétés spécifiques du nouvel environnement mondial ».

Parmi les thèmes abordés lors de la réunion figurait la « Révolution du Contrôle Mondial »: la nature « distribuée » de la révolution de l’information altérait « des dynamiques cruciales de la politique mondiale en défiant la primauté des états et des relations entre états ». Ceci créait « de nouveaux défis à la sécurité nationale, réduisant la capacité d’états de référence à contrôler les débats politiques mondiaux, remettant en cause l’efficacité de politiques économiques nationales, &c ».

En d’autres termes, comment le Pentagone pouvait-il trouver un moyen d’exploiter la révolution de l’information pour « contrôler les débats politiques mondiaux », en particulier sur les « politiques économiques nationales »?

La réunion fut co-présidée par Jamie Metzl, qui à l’époque officiait au NSC de Bill Clinton où il venait de terminer de dresser la Directive de Décision Présidentielle (Presidential Decision Directive, ndlr) 68 de Clinton sur l’Information Publique Internationale (IPI, International Public Information, ndlr), un nouveau plan multi-agences pour coordonner la dissémination d’information publique US à l’étranger. Metzl continua pour coordonner l’IPI au Département d’État (State Department, Ministère des Affaires Étrangères US, ndlr).

L’année précédente, un haut fonctionnaire de Clinton avait révélé au Washington Times que l’IPI de Metzl visait en réalité à « leurrer le public américain », et avait « émergé de l’inquiétude que le public US ait refusé de soutenir la politique étrangère du Président Clinton ». L’IPI allait implanter des actualités favorables aux intérêts US par l’intermédiaire de la TV, la presse, la radio et d’autres médias basés à l’étranger, dans l’espoir que cela soit récupéré par les médias US. Le prétexte était que « la couverture des événements est déformée à domicile, et ils ont à tout prix besoin de le combattre en se servant de ressources visant à mentir sur les nouvelles ». Metzl dirigea les opérations de propagande de l’IPI à l’étranger pour l’Irak et le Kossovo.

D’autres participants à la réunion Carnegie de décembre 2000 comprenaient deux membres fondateurs du Highlands Forum, Richard O’Neill et Jeff Cooper de SAIC – avec également Paul Wolfowitz, un autre acolyte d’Andrew Marshall qui allait rejoindre l’administration Bush en tant que ministre adjoint à la défense de Rumsfeld. Sur place se trouvait aussi un personnage qui allait devenir particulièrement notoire dans la propagande autour de l’Afghanistan et de la guerre d’Irak en 2003: John W. Rendon, Jr., président fondateur de The Rendon Group (TRG) et autre membre de longue date du Highlands Forum du Pentagone.

John Rendon (à droite) au Highlands Forum, en compagnie du préesntateur de la BBC Nik Gowing (à gauche) et Jeff Jonas, ingénieur-en-chef chez IBM Entity Analytics (au milieu)

John Rendon (à droite) au Highlands Forum, en compagnie du préesntateur de la BBC Nik Gowing (à gauche) et Jeff Jonas, ingénieur-en-chef chez IBM Entity Analytics (au milieu)

TRG est une firme de communications de fumeuse réputation qui a eu des contrats avec le gouvernement US pendant des décennies. Rendon a joué un rôle central dans la gestion des campagnes de propagande du Département d’État en Irak et au Kossovo sous Clinton et Metzl. Ceci incluait la réception d’une bourse du Pentagone pour administrer un site web, le Balkans Information Exchange, et un contrat de l’US Agency for International Development (USAID) afin de promouvoir la « privatisation ».

Le rôle central de Rendon pour aider l’administration Bush à gonfler la menace inexistante d’armes de destruction massives (AMD) pour justifier une invasion militaire US est désormais bien connue. Comme James Banford l’exposa fameusement dans son enquête phare pour Rolling Stone, Rendon y joua un rôle central au nom de l’administration Bush en déployant la « gestion d’impact » pour « créer les conditions du retrait du pouvoir de [Saddam] Hussein » sous des contrats avec la CIA et le Pentagone, à hauteur de plusieurs millions de dollars.

Rendon, parmi ses activités, créa le Congrès National Irakien (CNI) d’Ahmed Chalabi pour le compte de la CIA, un groupe d’exilés irakiens dont la tâche était de disséminer de la propagande, dont une bonne partie des faux renseignements sur les AMD. Cette opération avait commencé de façon concertée sous l’administration de George H.W. Bush, puis avait ronronné sous Clinton sans trop faire de bruit, avant de rencontrer l’escalade à la suite du 11 septembre 2001 sous George W. Bush. Rendon avait donc eu une grande part dans la fabrication des récits inexacts et faux en rapport à l’Irak sous des contrats lucratifs avec la CIA et le Pentagone – et il l’a fait durant la période menant à l’invasion de 2003 en tant que conseiller du NSC de Bush: le même NSC, bien sûr, qui avait planifié les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, mises en œuvre avec l’apport de cadres d’Enron qui se mêlaient en même temps au Highlands Forum du Pentagone.

Mais, il s’agit là du sommet de l’iceberg. Des documents déclassifiés démontrent que le Highlands Forum était intimement impliqué dans les procédés secrets par lesquels des responsables clés ont pavé la route de la guerre contre l’Irak, sur les bases de la guerre de l’information.

Un rapport censuré de 2007 de l’Inspecteur Général du DoD révèle que l’une des entreprises fréquemment engagées par le Highlands Forum du Pentagone, pendant et après la guerre d’Irak, n’est nulle autre que The Rendon Group. TRG fut mandaté par le Pentagone pour organiser les sessions du Forum, déterminer des sujets de discussion, ainsi que convoquer et coordonner les réunions. L’enquête de l’Inspecteur Général avait été motivée par des accusations soulevées au Congrès sur le rôle de Rendon dans la manipulation de l’information pour jusitifier l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003. Selon le rapport de l’Inspecteur Général:

… le Ministre de la Défense Délégué à l’Intégration des Réseaux et de l’Information/Directeur Général du Renseignement a engagé TRG pour mener des forums pouvant plaire à un groupe inter-disciplinaire de dirigeants nationalement reconnus. Les forums se déroulaient en petits groupes discutant de l’information, de ses technologies et de son impact sur la science, les processus organisationnels et commerciaux, les relations internationales, l’économie et la sécurité nationale. TRG a aussi conduit un programme de recherches et des interviews afin de formuler et développer des thèmes pour le groupe de discussion du Highlands Forum. Le Bureau du Ministre Délégué à la Défense pour l’Intégration des Réseaux et de l’Information approuvait les sujets, et TRG rendait les réunions possibles.

TRG, l’officine privée de propagande du Pentagone, joua ainsi un rôle de premier plan pour littéralement gérer le processus du Highlands Forum du Pentagone qui rassemblait des hauts fonctionnaires du gouvernement et des cadres de l’industrie pour générer la stratégie de guerre de l’information du DoD.

L’enquête interne du Pentagone donna l’absolution à Rendon face à toute malversation. Mais ce n’est pas étonnant, étant donné le conflit d’intérêts en jeu: l’Inspecteur Général au même moment était Claude M. Kicklighter, un homme nommé par Bush qui avait directement supervisé les principales opérations militaires de l’administration. En 2003, il était directeur de l’Équipe de Transition sur l’Irak du Pentagone, et l’année suivante il fut nommé au Département d’État comme conseiller spécial sur les opérations de stabilisation et de sécurité en Irak et en Afghanistan.

Le nœud de surveillance et de propagande

Encore plus révélateurs, des documents du Pentagone obtenus par Bamford pour son article dans Rolling Stone ont dévoilé le fait que Rendon avait donné accès aux données top-secrètes de surveillance de la NSA pour mener à bien son travail pour le compte du Pentagone. TRG, affirment les documents du DoD, est autorisé « à rechercher et analyser des informations classées Top Secret/SCI/SI/TK/G/HCS ».

« SCI » signifie Sensitive Compartmented Information (Information Sensible Cloisonnée, ndlr), des données classées plus confidentielles que Top Secret, tandis que « SI » signifie Special Intelligence (Renseignements Spéciaux, ndlr), c’est-à-dire des communications hautement confidentielles interceptées par la NSA. « TK » se réfère à Talent/Keyhole, des noms de code pour des images captées par des avions de reconnaissance et des satellites espions, alors que « G » signifie Gamma, qui englobe des interceptions de communications issues de sources extrêmement sensibles, et « HCS » veut dire Humint Control System – de l’information d’une source humaine très sensible. Selon les mots de Bamford:

Pris dans leur ensemble, les acronymes indiquent que Rendon jouit d’un accès aux informations les plus secrètes issues des trois types de recueil d’informations: les écoutes secrètes, les images par satellite et les espions humains.

Donc, le Pentagone avait:

  1. signé un contrat avec Rendon, une firme spécialisée dans la propagande;
  2. donné à Rendon accès aux informations les plus confidentielles de la communauté du renseignement dont des données issues de la surveillance effectuée par la NSA;
  3. chargé Rendon de faciliter le développement de la stratégie des opérations d’information au DoD en gérant le processus du Higlands Forum;
  4. et en plus, chargé Rendon de superviser l’exécution concrète de cette stratégie par le biais du processus du Highlands Forum, dans de réelles opérations d’information autour du monde en Irak, en Afghanistan et au-delà.

Le cadre principal de TRG, John Rendon, demeure étroitement impliqué dans le Highlands Forum du Pentagone, ainsi que dans des opérations en cours du DoD dans le monde musulman. Sa biographie de novembre 2014 pour le cours des « Dirigeants Émergents » de la Harvard Kennedy School le décrit comme « un acteur d’organisations tournées vers l’avenir telle le Highlands Forum », « l’un des premiers leaders de la pensée à maîtriser la puissance des technologies émergentes en appui à la gestion de l’information en temps réel », et un expert sur « l’impact des technologies émergentes de l’information sur la manière dont les gens pensent et agissent ». La biographie de Rendon à Harvard le crédite également de la conception et de l’exécution « d’initiatives de communication stratégiques et de programmes d’information liés aux opérations Odyssey Dawn (Libye), Unified Protector (Libye), Global War on Terrorism (GWOT), Iraqi Freedom, Enduring Freedom (Afghanistan), Allied Force and Joint Guardian (Kossovo), Desert Shield, Desert Storm (Koweït), Desert Fox (Irak) et Just Cause (Panama), parmi d’autres ».

Le travail de Rendon sur la gestion d’impact et les opérations d’information a également « assisté un certain nombre d’interventions militaires US » dans d’autres lieux, ainsi que la gestion d’opérations d’information en Argentine, en Colombie, à Haïti et au Zimbabwe – en fait, dans un total de 99 pays. En tant qu’ancien directeur exécutif et directeur politique national du Parti Démocrate, John Rendon demeure une figure puissante à Washington, sous l’administration Obama.

Les archives du Pentagone démontrent que TRG a reçu plus de $100 millions du DoD depuis 2000. En 2009, le gouvernement US annula un contrat de « communications stratégiques » avec TRG à la suite de révélations selon lesquelles il servait à déceler les journalistes pouvant éventuellement écrire des récits négatifs sur les militaires US en Afghanistan, et à ne promouvoir que ceux soutenant la politique US. Pourtant en 2010, l’administration Obama signa une fois de plus un contrat avec Rendon pour la fourniture de services de « duperie militaire » en Irak.

Depuis lors, TRG a fourni des conseils au Commandement d’Entraînement et de Doctrine de l’US Army (US Army Training and Doctrine Command, ndlr), au Commandement des Opérations Spéciales et est toujours sous contrat avec le Bureau du Ministre de la Défense (OSD, Office of the Secretary of Defense, ndlr) et le Commandement des Communications Électroniques de l’US Army (US Army Electronic Communications Command, ndlr), ainsi que pour la fourniture d’un « soutien en communication » au Pentagone et à des ambassades US dans des opérations de lutte anti-drogues.

TRG se vante également sur son site web de fournir un « Soutien à la Guerre Irrégulière », comprenant un « soutien en planification et opérationnel » qui « assiste notre gouvernement et nos clients militaires dans le développement d’approches novatrices pour contrer et éroder la puissance, l’influence et la volonté de l’adversaire ». Une large part de ce soutien a lui-même été affiné au cours de la dernière décennie, ou plus, au sein du Highlands Forum du Pentagone.

Guerre irrégulière et pseudo-terrorisme

Le lien intime du Highlands Forum du Pentagone, via Rendon, aux opérations de propagande conduites sous Bush et Obama en soutien à la « Longue Guerre » démontre que la surveillance de masse fait partie intégrante de la guerre irrégulière et des « communications stratégiques ».

L’un des plus fervents avocats des deux est le Prof. John Arquilla de la Naval Postgraduate School (École Navale de Troisième Cycle, ndlr), le fameux analyste de la défense US accrédité de l’élaboration du concept de « guerre de réseau », qui aujourd’hui prône ouvertement la nécessité de la surveillance de masse et de l’extraction massive de données en soutien à des opérations préventives et pour déjouer des complots terroristes. Il s’avère qu’Arquilla est un autre des « membres fondateurs » du Highlands Forum du Pentagone.

Une bonne partie de son travail sur l’idée de « guerre mise en réseau », de « dissuasion par réseau », de « guerre de l’information » et « d’essaimage », majoritairement produit pour RAND sous contrat avec le Pentagone, fut couvé par le Forum pendant ses premières années d’existence et devint ainsi intégré à la stratégie du Pentagone. Par exemple, dans l’étude de 1999 d’Arquilla, The Emergence of Noopolitik: Toward an American Information Strategy (L’Émergence de la Noopolitique: Vers une Stratégie Américaine de l’Information, ndlr), son co-auteur David Ronfeldt et lui expriment leur reconnaissance envers Richard O’Neill « pour son intérêt, son soutien et ses conseils », et d’avance aux « membres du Highlands Forum » pour leurs commentaires sur l’étude. Presque tout son travail chez RAND contient des remerciements pour Highlands et O’Neill, en vertu de leur soutien.

Le Prof. John Arquilla de la Naval Ppostgraduate School, membre fondateur du Highlands Forum du Pentagone

Le Prof. John Arquilla de la Naval Ppostgraduate School, membre fondateur du Highlands Forum du Pentagone

Le travail d’Arquilla fut cité dans une étude de l’Académie Nationale des Sciences (National Academy of Sciences, ndlr) de 2006 sur l’avenir de la science des réseaux commanditée par l’US Army, qui découvrit d’après ses recherches que: « Les progrès dans les technologies et communications basées sur l’informatique permettent l’existence de réseaux sociaux qui facilitent les affiliations à des groupes, y compris à des réseaux terroristes ». L’étude amalgamait les risques terroristes et les groupes activistes: « Les conséquences de ce fait en faveur de réseaux criminels, terroristes, de contestation et d’insurrection ont été explorées par Arquilla et Ronfeldt (2001) et sont un sujet courant de discussion pour des groupes comme le Highlands Forum, qui perçoivent que les États-Unis sont très vulnérables à l’interruption de certains réseaux critiques ». Arquilla continua à contribuer au développement des stratégies de guerre de l’information « pour les campagnes militaires du Kossovo, d’Afghanistan et d’Irak », selon l’historien militaire Benjamin Shearer dans son dictionnaire biographique, Home Front Heroes (Héros du Front Intérieur, 2007, ndlr) – illustrant une fois de plus le rôle direct joué par certains membres clés du Forum dans l’exécution des opérations d’information sur les théâtres de guerre.

Dans son enquête de 2005 pour le New Yorker, le journaliste lauréat du Prix Pulitzer Seymour Hersh faisait référence à une série d’articles écrits par Arquilla, qui élaboraient une nouvelle stratégie pour « contrer la terreur » avec une pseudo-terreur. « Il faut combattre un réseau avec un réseau », disait Arquilla, s’appuyant sur la thèse qu’il avait défendue au Pentagone à travers le Highlands Forum depuis sa fondation:

Quand les opérations militaires conventionnelles et les bombardements ont échoué à mater l’insurrection des Mau Mau au Kenya dans les années 1950, les Britanniques ont formé des équipes d’indigènes acquis à leur cause qui sont allés faire semblant d’être des terroristes. Ces « pseudo-gangs », comme ils étaient appelés, ont vite mis les Mau Mau sur la défensive, soit en se liant d’amitié avec eux puis en prenant en embuscade des groupes de combattants, soit en guidant des bombardiers vers les camps des terroristes.

Arquilla poursuivait pour prôner que les services de renseignements occidentaux se servent du cas britannique pour créer de nouveaux « pseudo-gangs » de groupes terroristes, comme moyen de miner les « vrais » réseaux de terreur:

Ce qui a fonctionné au Kenya il y a un demi-siècle possède une merveilleuse chance de miner la confiance et le recrutement dans les réseaux de terreur aujourd’hui. La formation de nouveaux gangs ne devrait pas être difficile.

Principalement, l’argument d’Arquilla était que puisque seuls des réseaux peuvent combattre des réseaux, le seul moyen de vaincre des ennemis menant une guerre irrégulière est d’utiliser des moyens de guerre irrégulière contre eux. Au bout du compte, le facteur déterminant la victoire n’est pas la défaite militaire conventionnelle per se, mais le point auquel l’orientation du conflit peut être calibrée pour influencer la population à rallier leur opposition contre l’adversaire. La stratégie de « pseudo-gang » d’Arquilla était, rapportait Hersh, déjà mise en pratique par le Pentagone:

Selon la nouvelle approche de Rumsfeld, me fut-il dit, les agents de terrain militaires auraient la permission de prétendre être, à l’étranger, des hommes d’affaires corrompus cherchant à acheter des articles de contrebande pouvant être utilisés dans des systèmes d’armement nucléaire. Dans certains cas, selon les conseillers du Pentagone, des citoyens locaux étaient recrutés et on leur demandait de se joindre à des guérillas ou à des terroristes…

Les nouvelles règles permettront à la communauté des Forces Spéciales de mettre en place ce qu’elle appelle des « équipes d’action » dans les pays ciblés à l’étranger pouvant servir à trouver et éliminer des organisations terroristes. « Vous vous souvenez des pelotons d’exécution d’extrême-droite au Salvador? » me demanda l’ancien responsable haut gradé du renseignement, faisant allusion aux gangs dirigés par des militaires qui avaient commis des atrocités au début des années 1980. « Nous les avons formés et financés », me dit-il. « L’objectif aujourd’hui est de recruter des locaux dans n’importe quelle région qui nous plaît. Et nous n’allons pas le dire au Congrès ». Un ancien officier militaire, au courant des capacités de commando du Pentagone, déclara, « Nous allons chevaucher avec la racaille ».

La corroboration d’origine officielle que cette stratégie est désormais opérationnelle est venue avec le dévoilement, en 2008, d’un manuel de terrain des opérations spéciales de l’US Army. Les militaires US, disait le manuel, peuvent conduire une guerre irrégulière et non-conventionnelle en se servant de groupes non-étatiques substitutifs telles que des « forces paramilitaires, des individus, des entreprises, des organisations politiques étrangères, des organisations de résistance ou d’insurrection, des expatriés, des adversaires du terrorisme transnational, des membres désabusés du terrorisme transnational, des contrebandiers, et d’autres « indésirables » sociaux ou politiques ». De manière choquante, le manuel reconnaît spécifiquement que les opérations spéciales US peuvent comporter du contre-terrorisme tout comme du « Terrorisme », ainsi que: « Des activités transnationales criminelles, comprenant le trafic de drogues, le commerce illégal d’armes et les transactions financières illégales ». Le but de telles opérations secrètes est, essentiellement, de contrôler les populations – elles sont « spécifiquement ciblées pour influencer telle ou telle portion de la population à accepter le statu quo« , ou accepter « n’importe quelle issue politique » se trouvant imposée ou négociée.

Par cette logique tordue, le terrorisme peut dans certains cas être défini comme un outil légitime de l’art politique US par lequel des populations sont influencées pour accepter une « issue politique » particulière – le tout au nom de la lutte contre le terrorisme.

Est-ce là ce que faisait le Pentagone en coordonnant la diffusion, venant des régimes du Golfe Persique, de presque $1 milliard vers les rebelles anti-Assad, dont la plus grande part du propre aveu des évaluations confidentielles de la CIA elle-même, a fini dans les coffres d’extrémistes violents liés à al-Qaeda qui ensuite engendrèrent « l’État Islamique »?

Le raisonnement derrière cette nouvelle stratégie fut intialement et officiellement défini dans un résumé de 2002 pour le Comité Scientifique de la Défense du Pentagone, qui prônait la création d’un « Groupe d’Opérations Proactives et Préventives » (P2OG, Proactive, Preemptive Operations Group, ndlr) au sein du NSC. P2OG, proposait le Comité, devait conduire des opérations clandestines afin d’infiltrer et de « susciter des réactions » à l’intérieur des réseaux terroristes pour les inciter à l’action, et ainsi en faire des cibles plus faciles.

Le Comité Scientifique de la Défense est, comme d’autres agences du Pentagone, étroitement lié au Highlands Forum dont les travaux alimentent les recherches du Comité, qui à leur tour sont régulièrement présentées au Forum.

Selon les sources des renseignements US qui se sont dévoilées à Hersh, Rumsfeld s’était assuré que la nouvelle génération d’opérations secrètes (black operations, ndlr) serait entièrement gérée sous la juridiction du Pentagone, à l’abri de la CIA et de commandants militaires US régionaux et exécutée par son propre commandement des opérations spéciales. Cette chaîne de commandement inclurait, hormis le Ministre de la Défense lui-même, deux de ses adjoints dont le Sous-Secrétaire à la Défense pour le renseignement, ce poste supervisant le Highlands Forum.

Communications stratégiques: la propagande de guerre à domicile

Au sein du Highlands Forum, les techniques des opérations spéciales explorées par Arquilla ont été reprises par beaucoup d’autres dans des orientations de plus en plus axées sur la propagande – parmi elles le Dr. Lochard, ainsi que vu précédemment, et également le Dr. Amy Zalman, qui se concentre en particulier sur l’idée de l’usage de la « narration stratégique » par les militaires US afin d’influencer l’opinion publique et gagner des guerres.

Comme son collègue, le membre fondateur du Highlands Forum Jeff Cooper, Zalman fut formée dans les entrailles de SAIC/Leidos. De 2007 à 2012, elle a été stratège de haut niveau chez SAIC, avant de devenir Directrice de l’Intégration de l’Information du DoD au National War College de l’US Army, où elle s’est attelée à fignoler la propagande afin qu’elle suscite les réactions précisément désirées de groupes-cibles, sur les bases d’une complète compréhension de ces groupes. À partir de l’été de l’année dernière, elle est devenue PDG de la World Futures Society (Société des Avenirs Mondiaux, ndlr).

Le Dr. Amy Zalman, ex-stratège chez SAIC, est PDG de la World Futures Society, et une déléguée de longue date du Highlands Forum du Pentagone, conseillant le gouvernement sur les communications stratégiques dans la guerre irrégulière

Le Dr. Amy Zalman, ex-stratège chez SAIC, est PDG de la World Futures Society, et une déléguée de longue date du Highlands Forum du Pentagone, conseillant le gouvernement sur les communications stratégiques dans la guerre irrégulière

En 2005, la même année où Hersh rapporta que la stratégie du Pentagone « d’incitations à des réactions » parmi les terroristes par la provocation était déjà mise en pratique, Zalman présenta un résumé au Higlands Forum intitulé, « Pour une Approche de la Théorie du Récit dans la Stratégie US de Communication » (« In Support of a Narrative Theory Approach to US Strategic Communication », ndlr). Dès lors, Zalman a été une déléguée de longue date du Highlands Forum, et a présenté son travail sur les communications stratégiques à un éventail d’agences gouvernementales US, à des forums de l’OTAN, et a aussi enseigné des cours sur la guerre irrégulière à la Joint Special Operations University (Université des Opérations Spéciales Conjointes, ndlr).

Son résumé du Highlands Forum de 2005 n’est pas disponible au public, mais l’élan de l’apport de Zalman à la composante informationnelle des stratégies d’opérations spéciales du Pentagone peut être glané depuis une partie de ses publications de travail. En 2010, alors qu’elle était toujours rattachée à SAIC, son article pour l’OTAN précisait qu’un élément clé de la guerre irrégulière est « d’emporter un certain degré de soutien émotionnel de la part de la population en influençant sa perception subjective ». Elle prônait que le meileur moyen de parvenir à une telle influence va beaucoup plus loin que la propagande traditionnelle et que les techniques de mise en forme des messages. Plutôt, les analystes doivent « se mettre dans la peau des gens sous observation ».

Zalman publia un autre article cette même année via le journal des IO édité par l’Institut des Opérations d’Information (Information Operations Istitute, ndlr), qui se décrit comme un « groupement d’intérêts particuliers » de l’Association of Old Crows. Cette dernière est une association professionnelle de théoriciens et de praticiens de la guerre électronique et des opérations d’information présidée par Kenneth Israel, vice-président de Lockheed Martin, et co-présidée par David Himes, qui l’année passée a pris sa retraite du poste de conseiller principal en guerre électronique du Laboratoire de Recherches de l’US Air Force (US Air Force Research Laboratory, ndlr).

Dans cet article, intitulé « Le Récit comme Facteur d’Influence dans les Opérations d’Information » (« Narrative as an Influence Factor in Information Operations, ndlr), Zalman se lamente du fait que les militaires US aient « trouvé difficile de créer des récits engageants – ou des histoires – soit pour exprimer leurs ambitions stratégiques, soit pour communiquer dans des situations particulières, telles que la mort de civils ». À la fin, elle conclut que « le sujet complexe des morts civiles » ne devait pas être abordé uniquement par des « excuses et des compensations » – ce qui se passe rarement de toute manière – mais par la propagation de récits qui illustrent des personnages avec lesquels l’audience s’identifie (dans ce cas, « l’audience » étant « des populations de zones de guerre »). Ceci vise à faciliter la résolution de conflits par l’audience d’une « manière positive », définie bien entendu par les intérêts militaires US. Un tel engagement émotionnel avec les « survivants aux défunts » du fait de l’action militaire US peut « s’avérer être une forme empathique d’influence ». De bout en bout, Zalman est incapable de remettre en question la légitimité des ambitions stratégiques US, ou de reconnaître que l’impact de ces ambitions, par l’accumulation de morts civiles, est précisément le problème qui doit changer – en contradiction avec la façon dont elles sont idéologiquement définies pour des populations soumises aux actions militaires.

« L’empathie », ici, n’est qu’un outil de manipulation.

En 2012, Zalman écrivit un article pour The Globalist qui cherchait à démontrer comment la frontière rigide entre le « hard power » et le « soft power » avait besoin d’être dépassée, afin d’admettre que l’usage de la force a besoin de produire l’effet symbolique et culturel approprié pour être efficace:

Tant que la diplomatie économique et de défense reste dans une boîte étiquetée « hard power », nous ne pouvons pas voir combien leurs succès dépendent de leurs effets symboliques comme de leurs effets matériels. Tant que les efforts diplomatiques et culturels sont stockés dans une boîte étiquetée « soft power », nous ne pouvons pas voir les moyens par lesquels ils peuvent être utilisés par la coercion ou produire des effets similaires à ceux qui sont obtenus par la violence.

Étant donnée l’implication profonde de SAIC dans le Highlands Forum du Pentagone, et à travers elle le développement de stratégies de l’information sur la surveillance, la guerre irrégulière et la propagande, il n’est pas surprenant que SAIC ait été l’autre entreprise de défense importante sous contrat afin de générer la propagande dans ce qui précéda la Guerre d’Irak en 2003, aux côtés de TRG.

« Des cadres de SAIC ont été impliqués à chaque étape… de la guerre en Irak », rapportait Vanity Fair ironiquement, en ce qu’elle a délibérément disséminé de fausses allégations sur les AMD puis enquêté sur « l’échec de renseignements » ayant abouti aux fausses allégations d’AMD. David Kay, par exemple, qui avait été engagé par la CIA en 2003 pour traquer les AMD de Saddam Hussein en tant que directeur du Groupe d’Enquête en Irak (Iraq Survey Group, ndlr), était jusqu’en octobre 2002 un vice-président distingué de SAIC qui pérorait sur « la menace posée par l’Irak », sous contrat avec le Pentagone. Quand les AMD n’ont pas été trouvées, la commission du Président Bush pour enquêter sur cet « échec du renseignement » US avait en son sein trois cadres de SAIC, dont le membre fondateur du Highlands Forum Jeffrey Cooper. La même année où Kay fut nommé au Groupe d’Enquête en Irak, le Ministre de la Défense de Clinton William Perry – l’homme sous les ordres duquel le Highlands Forum avait été instauré – rejoignit la direction de SAIC. L’enquête de Cooper et sa clique a absous l’administration Bush pour la fabrication de la propagande devant légitimer la guerre – sans surprise, étant donné l’intégralité du rôle de Cooper dans le même réseau du Pentagone qui fabriqua cette propagande.

SAIC fut aussi parmi les nombreuses entreprises de défense qui ont grassement profité des contrats de reconstruction en Irak, et signa encore un contrat après la guerre pour promouvoir des discours pro-US à l’étranger. Dans la même veine que le travail de Rendon, l’idée était que les histoires implantées à l’étranger soient reprises par les médias US pour une consommation domestique.

Des délégués du 46ème Highlands Forum du Pentagone en décembre 2011, de droite à gauche: John Seely Brown, scientifique-en-chef et directeur au PARC de Xerox de 1990 à 2002 et membre précoce de la direction d'In--Tel; Ann Pendleton-Julian, co-auteure  avec Brown d'un manuscript, Design Unbound; Antonio et Hanna Damsio, respectivement neurologue et neurobiologiste, qui font partie d'un projet sur la propagande financé par DARPA

Des délégués du 46ème Highlands Forum du Pentagone en décembre 2011, de droite à gauche: John Seely Brown, scientifique-en-chef et directeur au PARC de Xerox de 1990 à 2002 et membre précoce de la direction d’In-Q-Tel; Ann Pendleton-Julian, co-auteure avec Brown d’un manuscript, Design Unbound; Antonio et Hanna Damsio, respectivement neurologue et neurobiologiste, qui font partie d’un projet sur la propagande financé par DARPA

Mais la promotion de techniques avancées de propagande n’est pas l’exclusivité de délégués centraux et de longue date du Highlands Forum tels Rendon et Zalman. En 2011, le Forum invita deux scientifiques financés par DARPA, Antonio et Hanna Damasio, qui sont les principaux chercheurs dans le projet de « Neurobiologie de la Construction de Récit » à l’Université de Californie du Sud. Évoquant l’accent mis par Zalman sur le besoin pour les opérations psychologiques du Pentagone de déployer une « influence empathique », le nouveau projet soutenu par DARPA vise à étudier comment les récits font souvent appel « à des valeurs fortes et sacrées afin de susciter une réaction émotionnelle », mais différemment suivant les différentes cultures. L’élément le plus troublant des recherches est la volonté de comprendre comment augmenter la capacité du Pentagone à déployer des récits qui influencent les auditeurs d’une façon qui surpasse le raisonnement conventionnel dans le contexte d’actes moralement répréhensibles.

Le descriptif du projet explique que la réaction psychologique à des événements racontés est « influencée par la façon dont le narrateur relate les événements et qui résonnent avec les différentes valeurs, connaissances et expériences de l’auditeur ». La construction de récit qui « cible les valeurs sacrées de l’auditeur, y compris les valeurs personnelles, patriotiques et/ou religieuses, est particulièrement efficace pour influencer l’interprétation par l’auditeur d’événements relatés », parce que de telles « valeurs sacrées » sont étroitement liées à « la psychologie de l’identité, de l’émotion, de la prise morale de décision et de la cognition sociale ». En appliquant un contexte sacré même à des sujets terrestres, de tels sujets « peuvent acquérir les propriétés de valeurs sacrées et résulter dans une aversion pour l’usage du raisonnement conventionnel pour les interpréter ».

Les recherches reposent sur l’extraction de récits à partir de millions d’archives web US, iraniennes et chinoises, qui sont soumis à une analyse de discours automatisée pour les comparer quantitativement à travers les trois langues. Les chercheurs poursuivent par l’usage d’expériences comportementales avec des lecteurs/auditeurs de différentes cultures, pour jauger leur réaction à des récits différents « où chaque histoire fait appel à une valeur sacrée pour expliquer ou justifier un comportement moralement douteux de l’auteur ». Enfin, les scientifiques se servent de scans IRMf pour corréler les réactions et les caractéristiques des sujets avec leurs réactions cérébrales.

Pourquoi le Pentagone finance-t-il des recherches explorant la façon d’exploiter les « valeurs sacrées » des gens pour éteindre leur capacité à raisonner avec logique, et augmenter leur ouverture émotionnelle au « comportement moralement douteux »?

L’accent mis sur l’Anglais, le Farsi et le Chinois peut également révéler que les soucis actuels du Pentagone concernent avant tout le développement de stratégies de l’information contre deux adversaires, l’Iran et la Chine, ce qui s’accorde avec ses vieilles ambitions de projection d’influence stratégique au Moyen-Orient, en Asie Centrale et en Asie du Sud-Est. Pareillement, l’accent sur la langue anglaise, en particulier venant d’archives web US, suggère encore que le Pentagone cherche à émettre de la propagande pour influencer l’opinion publique à domicile.

Rosemary Wenchel (à gauche) du Ministère de la Sécurité du Territoire (DHS, Department of Homeland Security) avec Jeff "Skunk" (putois) Baxter, un ancien musicien et désormais conseiller de la défense US qui a travaillé avec des entreprises comme Northrup Grumman et SAIC. Le cadre de SAIC/Leidos Jeff Cooper se tient derrière lui

Rosemary Wenchel (à gauche) du Ministère de la Sécurité du Territoire (DHS, Department of Homeland Security) avec Jeff « Skunk » (putois) Baxter, un ancien musicien et désormais conseiller de la défense US qui a travaillé avec des entreprises comme Northrup Grumman et SAIC. Le cadre de SAIC/Leidos Jeff Cooper se tient derrière lui

À moins de se dire que le désir de DARPA d’éplucher des millions d’archives web US comme élément de ses recherches sur la « neurobiologie de la construction de récit » est un cas de pur hasard, une co-présidente supplémentaire du Highlands Forum du Pentagone ces dernières années est Rosemary Wenchel, ancienne directrice des cyber-capacités et du soutien opérationnel au Bureau du Ministre de la Défense. Depuis 2012, Wenchel a été vice-ministre adjointe pour la stratégie et la politique au Ministère de la Sécurité du Territoire (DHS, Department of Homeland Security, ndlr).

Comme le démontre l’important fincancement par le Pentagone de la propagande pour l’Irak et l’Afghanistan, l’influence sur les populations et la propagande sont essentielles non seulement sur des théâtres d’opérations lointains dans des régions stratégiques, mais également à domicile, pour étouffer le risque que l’opinion publique ne vienne saper la légitimité de la politique du Pentagone. Dans la photo ci-dessus, Wenchel parle à Jeff Baxter, un consultant de longue date pour la défense et l’espionnage US. En septembre 2005, Baxter fit partie d’un groupe d’étude soi-disant « indépendant » (présidé par l’entreprise sous contrat avec la NSA, Booz Allen Hamilton) commissionné par le Ministère de la Sécurité du Territoire, qui recommanda un rôle plus important pour les satellites espions US dans la surveillance de la population domestique.

Pendant ce temps, Zalman et Rendon, tout en restant étroitement connectés au Highlands Forum du Pentagone, se font toujours courtiser par les militaires US pour leur expertise dans les opéraitons d’information. En octobre 2014, les deux ont participé à une conférence d’Évaluation Stratégique Mutli-Couches (Strategic Multi-Layer Assessment, ndlr) tenue par le DoD US et les Chefs d’État-Major Interarmées, intitulée « Un nouveau Paradigme d’Informations? Des Gènes au ‘Big Data’ et d’Instagram à la Surveillance Persistante… Les Implications pour la Sécurité Nationale » (« A New Information Paradigm? From Genes to ‘Big Data’ and Instagram to Persistent Surveillance… Implications for National Security », ndlr). Parmi les autres délégués étaient présents des responsables militaires US de haut rang, des cadres de l’industrie de la défense, des responsables de la communauté de l’espionnage, des think-tanks de Washington et des intellectuels.

John rendon, PDG de The Rendon Group, lors d'une session du Highlands Forum en 2010

John rendon, PDG de The Rendon Group, lors d’une session du Highlands Forum en 2010

Rendon et SAIC/Leidos, deux firmes qui ont elles-mêmes été centrales à l’évolution de la stratégie des opérations d’informations du Pentagone à travers leur contribution centrale au Highlands Forum, signent toujours des contrats pour des opérations de haute importance sous l’administration Obama. Un document de l’Administration Générale des Services, par exemple, démontre que Rendon a remporté un contrat majeur pour la période 2010-2015 pour la fourniture de services médiatiques et de communication généraux pour toutes les agences fédérales. Pareillement, SAIC/Leidos a un contrat de $400 millions pour 2010-2015 avec la Laboratoire de recherches de l’US Army pour « La Guerre Expéditionnaire; La Guerre Irrégulière; Les Opérations Spéciales; Les Opérations de Stabilisation et de Reconstruction » – un contrat qui est « actuellement en préparation pour sa reconduction ».

L’empire contre-attaque

Sous Obama, le nœud du pouvoir corporatiste, industriel et financier représenté par les intérêts qui participent au Highlands Forum s’est consolidé à un degré sans précédent.

Coincidence, le même jour où Obama annonçait la démission de Hagel, le DoD publiait un communiqué de presse soulignant comment Robert O. Work, le ministre adjoint à la défense nommé par Obama en 2013, prévoyait de prendre en charge l’Initiative d’Innovation de la Défense que Hagel n’avait annoncée qu’une semaine auparavant. La nouvelle initiative s’attachait à garantir que le Pentagone se soumette à une transformation à long terme pour tenir la cadence face aux technologies disruptives de pointe dans les opérations d’information.

Quelles que soient les raisons de l’éviction de Hagel, c’était une victoire symbolique et tangible pour Marshall et la vision du Highlands Forum. Le co-président du Highlands Forum Andrew Marshall, directeur de l’ONA, prend peut-être sa retraite. Mais le Pentagone post-Hagel est rempli de ses disciples.

Robert Work, qui de nos jours préside le programme de transformation du Pentagone, est un loyal acolyte de Marshall qui avait naguère dirigé et analysé des jeux de guerre pour l’ONA. Comme Marshall, Wells, O’Neill et d’autres membres du Highlands Forum, Work a aussi le fantasme des robots, au point d’avoir été le principal auteur d’une étude intitulée, Se Préparer à la Guerre à l’Ère Robotique (Preparing for War in the Robotic Age, ndlr), publiée au début de l’année dernière par le Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine (CNAS, Center for a New American Security, ndlr).

Work est aussi sur les rangs pour déterminer l’avenir de l’ONA, avec le concours de son stratège Tom Ehrard et du Sous-Secrétaire au Renseignement, Michael G. Vickers, sous l’autorité duquel fonctionne présentement le Highlands Forum. Erhard, un avocat de « l’intégration de technologies disruptives au DoD« , a par le passé été l’assistant militaire de Marshall à l’ONA, tandis que Mike Vickers – qui supervise des agences de surveillance comme la NSA – avait précédemment été engagé par Marshall comme consultant pour le Pentagone.

Vickers est également un éminent promoteur de la guerre irrégulière. En tant que ministre adjoint à la défense pour les opérations spéciales et les conflits de basse intensité sous l’ancien Ministre de la Défense Robert Gates dans les administratoins Bush et Obama, la vision de la guerre irrégulière selon Vickers prônait des « opérations distribuées autour du monde », y compris « dans de nombreux pays avec lesquels les USA ne sont pas en guerre », comme élément d’un programme de « guerre de contre-réseau » se servant d’un « réseau pour combattre un réseau » – une stratégie qui affiche bien sûr « Highlands Forum » sur toute sa longueur. À son ancien poste aux ordres de Gates, Vickers augmenta le budget de toutes les opérations spéciales dont celui des opérations psychologiques, du transport dissimulé, du déploiement de drones Predator et de « l’usage de la surveillance hi-tech et de reconnaissance pour traquer et cibler des terroristes et des insurgés ».

Obama nomma Ashton Carter en lieu et place de Hagel – un ancien Ministre Adjoint de la Défense de 2009 à 2013, dont l’expertise dans les budgets et leur sollicitation, selon le Wall Street Journal, « doit booster certaines des initiatives défendues par l’actuel adjoint du Pentagone Robert Work, dont un effort visant à développer de nouvelles stratégies et technologies pour préserver l’avantage US sur le champ de bataille ».

En 1999, après trois ans en tant que Ministre Adjoint à la Défense de Clinton, Carter co-écrivit une étude avec l’ancien Ministre de la Défense William Perry plaidant pour une nouvelle forme de « guerre par télécommande » facilitée par « la technologie numérique et le constant flux d’informations ». L’un des collègues de Carter au Pentagone alors qu’il y officiait était le co-président du Highlands Forum Linton Wells; et ce fut bien sûr Perry qui, en tant que Ministre de la Défense de l’époque, désigna Richard O’Neill pour établir le Highlands Forum comme think-tank des IO du Pentagone, en 1994.

Le grand manitou du Highlands Forum s’en alla rejoindre le conseil d’administration de SAIC, avant de devenir, éventuellement, président d’une autre entreprise géante de la défense, Global Technology Partners (GTP). Et Ashton Carter a été au conseil de direction de GTP sous Perry, avant de se faire nommer Ministre de la Défense par Obama. Lors du passage précédent de Carter par le Pentagone sous Obama, il a travaillé en étroite collaboration avec Work et le Sous-Secrétaire à la Défense actuel, Frank Kendall. Des sources dans l’industrie de la défense se réjouissent que la nouvelle équipe du Pentagone « améliorera radicalement » les chances de « mener des projets de réforme majeure » au Pentagone « jusqu’à la ligne d’arrivée ».

Effectivement, la priorité de Carter en tant qu’héritier du portefeuille de la défense est l’identification et l’acquisition de nouvelles « technologies disruptives » commerciales pour améliorer la stratégie US – en d’autres termes, exécuter le projet de Skynet du DoD.

Andrew Marshall, désormais chef du Bureau d'Evaluation de Réseaux du DoD à la retraite et co-président du Highlands Forum, pendant une session du Forum en 2008

Andrew Marshall, désormais chef du Bureau d’Evaluation de Réseaux du DoD à la retraite et co-président du Highlands Forum, pendant une session du Forum en 2008

Les origines de la nouvelle initiative d’innovation du Pentagone peut ainsi être suivies jusqu’à des idées qui ont largement circulé à l’intérieur du Pentagone il y a des décennies, mais qui n’avaient jusqu’à maintenant pas réussi à prendre racine. Entre 2006 et 2010, pendant la même période où de telles idées étaient développées par des experts du Highlands Forum comme Lochard, Zalman et Rendon parmi beaucoup d’autres, le Bureau d’Évaluation de Réseaux fournissait un mécanisme direct pour canaliser ces idées en stratégies concrètes et en développement de politiques à travers les Revues de la Défense tous les quatre ans (Quadrennial Defense Review, ndlr), où l’apport de Marshall a été le principal responsable de l’expansion du monde « noir »: « opérations spéciales », « guerre électronique » et « opérations d’information ».

La vision pré-11 septembre [2001] de Marshall d’un système militaire automatisé et entièrement connecté a fourni un fruit dans l’étude sur Skynet du Pentagone publiée par l’Université Nationale de la Défense (National Defense University, ndlr) en septembre 2014, qui a été co-écrite par le collègue de Marshall au Highlands Forum, Linton Wells. Beaucoup des recommandations de Wells vont maintenant être mises en application via l’Initiative d’Innovation de la Défense par des vétérans et des affiliés de l’ONA et du Highlands Forum.

Comme le papier blanc de Wells soulignait le vif intérêt du Pentagone pour le contrôle total sur la recherche en AI (Artificial Intelligence, Intelligence Artificielle, ndlr) afin de monopoliser la guerre robotique en réseau autonome, ce n’est pas étonnant que les partenaires sponsors du Forum à SAIC/Leidos témoignent d’une étrange sensibilité à l’évocation publique du mot « Skynet ».

Dans un article de Wikipédia intitulé « Skynet (fiction) », des gens se servant d’ordinateurs de SAIC ont effacé plusieurs paragraphes de la section « Divers » évoquant des « Skynets » du monde réel, tel que le système de satellites militaires britannique et des projets variés de technologie de l’information.

Le départ de Hagel a pavé la route aux fonctionnaires du Pentagone liés au Highlands Forum pour consolider l’influence du gouvernement. Ces responsables sont intégrés à un réseau de l’ombre de longue date de responsables de la politique, de l’industrie, des médias et corporatistes qui siègent invisibles derrière le trône gouvernemental, et pourtant écrivent littéralement ses politiques de sécurité nationale étrangère et domestique, que l’administration soit Démocrate ou Républicaine, en contribuant des « idées » et en forgeant des relations entre le gouvernement et l’industrie.

C’est ce genre de mise en réseau derrière portes closes qui a rendu le vote états-unien sans objet. Loin de protéger l’intérêt public ou d’aider à combattre le terrorisme, la surveillance intensive des communications électroniques a systématiquement été abusée pour renforcer les intérêts acquis des industries de l’énergie, de la défense et des technologies de l’information.

L’état de guerre mondiale permanente qui a résulté des alliances du Pentagone avec des entreprises privées et l’incommensurable maîtrise du contrôle de l’information n’améliore la sécurité de personne, mais a engendré une nouvelle génération de terroristes sous la forme du soi-disant « État Islamique » – lui-même un rejeton de type Frankenstein issu du mélange hideux de la brutalité d’Assad et d’opérations secrètes US de longue date dans la région. L’existence de ce Frankenstein est maintenant cyniquement exploitée par des entreprises privées qui cherchent à profiter exponentiellement de l’expansion de l’appareil de sécurité nationale, à une époque où la volatilité économique a forcé les gouvernements à couper dans les budgets de la défense.

Selon la Securities and Exchange Commission (Autorité des Marchés Financiers US, ndlr), de 2008 à 2013 les cinq plus grandes entreprises US de défense ont perdu 14% de leurs employés, comme le ralentissement des guerres US en Irak et en Afghanistan a mené à un manque de commandes et au rétrécissement des revenus. La continuation de la « Longue Guerre » déclenchée par ISIS leur a, pour le moment, inversé la tendance. Des entreprises profitant de la nouvelle guerre comprennent beaucoup de celles ayant une connexion avec le Highlands Forum, telles Leidos, Lockheed Martin, Notrhrup Grumman et Boeing. La guerre est en effet un racket.

Plus d’ombre

Pourtant à long terme, les impérialistes de l’information ont déjà échoué. Cette enquête repose entièrement sur des techniques open source, grandement rendues possibles dans le contexte de la même révolution de l’information qui a permis Google. L’enquête a entièrement été financée par des membres du grand public par le crowdfunding. Et cette enquête a été publiée et distribuée hors des circuits des médias traditionnels, précisément pour affirmer le fait que, dans cette nouvelle ère numérique, les concentrations de pouvoir pyramidales ne peuvent pas surpasser le pouvoir du public, leur amour de la vérité et de la justice, et leur désir de partager.

Quelles sont les leçons de cette ironie? Simples, en fait: La révolution de l’information est intrinsèquement décentralisée, et décentralisante. Elle ne peut être ni contrôlée ni cooptée par Big Brother. Les efforts pour y parvenir échoueront invariablement, d’une façon qui est, en définitive, auto-destructrice.

La dernière folle initiative en date du Pentagone pour dominer le monde à travers le contrôle de l’information et des technologies de celle-ci n’est pas un signe de la nature toute-puissante du réseau de l’ombre, mais plutôt un symptôme de sa désespérance éperdue de freiner l’accélération de son déclin hégémonique.

Mais le déclin est déjà bien entamé. Et cet article, comme beaucoup qui l’ont précédé, est un petit signe que toutes les opportunités de mobilisation de la révolution de l’information pour le bénéfice de tous, en dépit des efforts du pouvoir pour se terrer dans l’ombre, sont plus fortes que jamais.

Source: https://medium.com/@NafeezAhmed/why-google-made-the-nsa-2a80584c9c1

PREMIÈRE PARTIE: http://globalepresse.com/2015/01/30/comment-la-cia-crea-google/

Le Dr. Nafeez Ahmed est un journaliste d’investigation, auteur à succès et spécialiste de la sécurité internationale. Ancien auteur au Guardian, il écrit la chronique « System Shift » pour le Motherboard de VICE et est également chroniqueur pour le Middle East Eye. Il est le lauréat d’un Project Censored Award en 2015 pour un journalisme d’investigation exceptionnel, en vertu de son travail au Guardian.

Nafeez a également écrit pour The Independent, le Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde Diplomatique, New Internationalist, Counterpunch, Truthout, parmi d’autres. Il est l’auteur de « Un guide de l’utilisateur à la crise civilisationnelle: et comment la sauver » (2010), du roman de science-fiction ZERO POINT, entre autres livres. Son travail sur les causes premières et les opérations secrètes en lien au terrorisme international ont officiellement contribué à la Commission du 11 septembre sur les attentats du World Trade Center et à l’enquête du Coroner sur les attentats de Londres.



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5 réponses

  1. Bonjour Toi, lecture aux lucides, tout lire, tu verras depuis quand nous sommes en guerre, la solution chaque bonne personne doit se prendre en main, arrêter de donner le pouvoir aux criminels. Les férus de justice, de paix doivent devenir légion.

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