Donald Trump lâche le chat parmi les pigeons (juifs)

Par Israel Adam Shamir, le 20 décembre 2016

J’étais au courant du choix de Trump pour l’ambassadeur à Tel Aviv dix jours avant qu’il soit annoncé (et j’ai publié en russe à ce sujet, ici); cela m’a donné le temps de discuter de cette nomination avec des Palestiniens et des Israéliens, ainsi qu’avec des diplomates russes. La nomination de David Friedman a horrifié les Israéliens progressistes, a ravi les militants palestiniens, a déboussolé les officiers israéliens et palestiniens, et a ouvert un fossé parmi les Juifs US. D’un coup, magistralement, Donald Trump a fait plus de dégâts que tout ce que l’on pouvait envisager. Si vous n’avez pas de temps pour tout examiner en détail, je vais vous le dire: c’est une excellente nouvelle pour la Palestine et les Palestiniens, et cela peut permettre à Trump de sauver sa peau …

Depuis des années les « libéraux » israéliens ont perpétré une supercherie (en anglais, oui, j’ai bien dit hoax), disant « combattre l’occupation » et souhaitant diviser la Palestine historique en deux  États, l’un juif et l’autre palestinien. Les responsables israéliens ont passé des années et des années à négocier avec les USA, avec le Quartet, avec l’Autorité Palestinienne, et n’ont absolument rien donné en échange du temps que cela leur faisait gagner. Des millions de dollars, provenant des contribuables européens et américains, ont permis à ces négociateurs de se la couler douce. Comment les Israéliens ont-ils obtenu ce résultat glorieux (pour eux)? C’est grâce aux Israéliens dits progressistes ou libéraux. Sans la complicité de ces gens-là, les nationalistes juifs modérés de Bibi Netanyahou auraient été incapables d’engloutir et de digérer la Palestine lentement et sûrement, en paix, une bouchée après l’autre.

Chaque année ils confisquent quelques km² stratégiques, et y installent quelques milliers de colons. Pas à pas, ils ont dévoré la Palestine comme les souris viennent à bout du fromage. Et maintenant ils sont sous le choc: leur mode de vie enchanté va bientôt s’évanouir, parce que leur escroquerie est dévoilée.

Les nationalistes juifs purs et durs ont toujours voulu annexer la totalité de la Palestine. Les modérés et les libéraux pensaient que cela ferait imploser l’État juif, parce que dans le nouvel État les Juifs auraient du mal à rester majoritaires. Il y a des statistiques diverses, et des conclusions différentes, mais selon le décompte le plus optimiste pour les Juifs, ils représenteront 50% de la population. L’État unique ne serait donc pas juif, ou alors il ne serait pas démocratique: voilà la réponse habituelle. Les nationalistes rétorquaient, « On verra. Gardons le cap, et nous saurons gérer la situation. »

Les gentils salopards modérés et leurs crypto-partisans répondaient de leur côté: « Nous en serions ravis, mais c’est l’Amérique qui ne nous le permet pas. » Et les USA fournissaient docilement un alibi aux Juifs israéliens : « En effet, nous ne vous laisserions pas annexer la Palestine et oui, nous voulons que vous acceptiez de négocier en vue de la solution à deux États ». Tout cela, c’est désormais dépassé.

Si les Juifs annexent la Palestine, c’en sera fini aussi de leur long subterfuge en termes d’occupation et de « lutte contre l’occupation ». Ce faisant, ils donneront aux Palestiniens l’égalité des droits, y compris le droit de voter à la Knesset, et là il y aura bien un pouvoir partagé, avec d’autres fruits de la démocratie. S’ils ne donnent pas des droits égaux aux Palestiniens, il y aura un enjeu simple et clair pour lequel nous battre: précisément cela, l’égalité des droits et la liquidation des vestiges de l’apartheid.

Voici le point de vue  d’un merveilleux militant de Bethléem, le professeur Mazin Qumsiyeh, directeur du Musée d’Histoire Naturelle de la Palestine, qui était à Yale autrefois. Il signe « Un bédouin dans le cyber-espace, un villageois chez lui », et c’est un chirurgien issu d’une vieille famille chrétienne. Réagissant à la nomination de Friedman, Qumsiyeh écrit : « Ça peut s’avérer positif parce que cela peut dissiper le brouillard, et peut-être que la dernière feuille de vigne qui cache l’absurdité de ces ‘négociations’  pour une ‘solution à deux États’ (sorte de mirage pour dissimuler l’apartheid et le colonialisme qui se maintiennent) s’envolera».

C’est à peu près ce que j’écrivais il y a longtemps déjà, en 2001 [1]: “L’idée de deux États a toujours été de l’esbroufe. Pas un politicien israélien, même le regretté Rabin, n’a jamais sérieusement envisagé de renoncer à la moindre parcelle de la Palestine historique […] Autrement dit, nous devrions dire aux Juifs: « Annexez les territoires, mais donnez aux Palestiniens l’égalité pleine et entière ». L’issue à la situation actuelle n’est pas la partition en deux États mais l’absorption et l’égalité ( In L’Autre Visage d’Israël, éd. Al Qalam, 2003).

Voilà pourquoi je ne suis pas affolé par la nomination de M. Friedman. Laissons-le amener Israël à rendre effective l’annexion de la Palestine, ainsi que l’égalité pour ses habitants. Il a l’air d’un homme droit, pour autant qu’un avocat juif puisse l’être. Il a même ouvert une clinique de convalescence pour enfants juifs et palestiniens, dans le Sud d’Israël.

Certes, un ambassadeur US en Israël a moins de pouvoirs qu’un préfet romain en Judée du temps du Christ. Mais maintenant il deviendra difficile pour un dirigeant israélien de dire qu’il n’annexe pas la Palestine à cause du veto étasunien. Et après l’annexion, à nous de jouer pour l’égalité, dans des conditions plus favorables.

Cette solution fait sens, dans la mesure où il y a une grande insatisfaction dans les territoires palestiniens. Les dernières élections se sont tenues en 2006 ; depuis les cinq dernières années, l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas règne sans mandat populaire, et s’appuie seulement sur l’autorisation israélienne. Pour obtenir ce soutien israélien, l’Autorité a juré de  « coopérer en matière de sécurité » avec les Juifs. Les soldats israéliens et la police peuvent pénétrer (et ils le font tous les jours) en territoire palestinien tant qu’ils veulent et mettre le grappin sur quiconque à leur guise. Les gens n’apprécient pas cette coopération, parce que la police palestinienne en est à arrêter ceux qui manifestent contre l’occupation israélienne. Ils voient l’Autorité comme le partenaire junior dans l’appareil d’occupation israélien. Nul besoin de comparer avec le régime de Vichy ou les Quisling de Norvège ou encore le Judenrat allemand: la situation est différente, et les gens ont besoin d’une autorité locale pour le nettoyage des rues et la distribution du courrier.

Le parti d’Abbas n’est pas ce qu’il y a de pire: la majorité des responsables est composée de braves gens sincères, même si leur capacité pour faire vraiment bien les choses est étroitement limitée par les Israéliens. Le manque de démocratie constitue un problème: aux dernières élections la majorité a voté pour le Hamas, un parti islamique modéré comparable à celui d’Erdogan en Turquie, mais sur insistance étasunienne et israélienne les gagnants se sont surtout retrouvés en taule, et n’ont pas pu participer au gouvernement. Depuis lors, l’Autorité Palestinienne trouve sans cesse de nouvelles raisons pour retarder de nouvelles élections: ils ne pensent pas les remporter.

Le Hamas est au pouvoir à Gaza et il y est parvenu en toute légitimité, mais les habitants là aussi en ont assez de sa férule. Les Palestiniens disent que Gaza contrôlée par le Hamas voterait pour le Fatah, tandis que la Cisjordanie contrôlée par le Fatah voterait pour le Hamas, et c’est bien possible. Le mois dernier, il y a eu des heurts violents entre la police de l’Autorité Palestinienne et les partisans de Mohammed Dahlan, ex-Ministre en exil et qui veut devenir le nouveau Président. Mahmoud Abbas n’a aucune envie de partager son poste présidentiel, malgré son grand âge (plus de 80 ans).

Les observateurs israéliens et palestiniens pensent que l’Autorité Palestinienne pourrait bien s’écrouler cette année. Abbas a dit plusieurs fois qu’il était prêt à rendre les clés à Israël : « Laissez-les gouverner, puisqu’ils m’ont rendu la tâche impossible! »

Les Palestiniens préféreraient être absorbés dans l’entité israélienne avec sa démocratie limitée, ses lois, son ordre et sa prospérité relative. Il n’y a pas un village palestinien en Israël qui serait d’accord pour se faire absorber dans une Palestine dirigée par l’ANP : cela a été discuté plusieurs fois, et l’offre n’a pas trouvé preneurs. Les Palestiniens sont tout à fait capables de gérer un pays, mais les limites imposées par les Juifs sont trop étroites pour que ce soit viable. Alors en avant pour l’annexion et l’égalité.

La Palestine/Israël deviendra un État démocratique, où Juifs et Palestiniens pourront à terme vivre heureux, en égaux. Mais l’État démocratique ne sera pas un État juif, objecteront certains. Et c’est bien le meilleur aspect de la chose, selon moi. L’État juif est aussi détestable que l’État aryen, ou l’État Islamique, et tous ceux qui rejettent l’État aryen et l’État Islamique devraient pareillement rejeter l’État juif. Cela porterait un coup à l’Entité Opaque : Israël joue un rôle important dans leurs plans, et la disparition de l’État juif va saper leurs projets.

Sans l’État juif, les Juifs des USA et d’autres contrées reprendront leur vie normale, oublieront les rêves de domination du monde et deviendront des citoyens respectueux de la loi dans leurs pays respectifs.

Et en quoi cette nomination va-t-elle sauver Trump ? Elle va mobiliser les Sionistes purs et durs pour le soutenir contre leurs frères modérés et libéraux. Ce sont les mêmes qui avaient combattu contre les Sionistes modérés en Palestine en 1947-48, et ils n’ont pas de mal à se lancer dans la bataille contre les Juifs libéraux.

Même si pour des raisons de correction politique, les gens préfèrent parler des Juifs en termes de Sionistes, ce n’est qu’une figure de style. Les priorités sont très différentes pour les uns et les autres. Les « libéraux » veulent établir le « Nouvel Ordre Mondial », qui ferait une large place, généreusement, à l’État juif. Pour les Sionistes purs et durs, le monde c’est secondaire, tout ce qu’ils veulent c’est la Palestine et tout de suite.

Ces Sionistes-là ne sont pas assez malins pour comprendre que les modérés vont dans le même sens. Ils veulent rafler ce qu’ils peuvent sans attendre. C’est pourquoi ils se laisseront entraîner par l’idée de rafler la mise dès maintenant. Je pense qu’ils vont soutenir Trump, et peut-être que ce soutien l’aidera à louvoyer entre le Collège Électoral (Charybde) et la Chambre des Représentants (Scylla).

Conclusion, n’ayez pas peur du méchant M. Friedman. Il peut faire beaucoup de bonnes choses. En tout cas, il ne pourra pas faire empirer la situation. Personne ne croit que les Juifs donneront jamais de parts de la Palestine aux Palestiniens, de toute façon. Alors laissons-les croquer le tout, et en faire une démocratie. Cela coulera la machinerie sioniste plus vite et mieux qu’aucune guerre ne pourrait le faire.

____________

[1] « L’idée de deux états en Palestine est, et a toujours été un bluff. Aucun politicien israélien, y compris le regretté M. Rabin, n’a jamais sérieusement envisagé de lâcher la moindre part de la Palestine historique. Les négociations interminables ont formé un spectacle secondaire voué à amollir le public. Derrière l’écran de fumée de « l’occupation militaire temporaire », la direction israélienne intraitable a confisqué des champs palestiniens et des maisons palestiniennes afin de faire de la place pour des colonies juives, et a emprisonné et tué des milliers de Palestiniens. Une succession de régimes israéliens de gauche et de droite ont entretenu cette fiction juridique afin de renier ses droits civiques à la population conquise. C’était une idée lumineuse, digne du génie juif: poursuivre des négociations sans fin tout en ne faisant que parler de l’idée de deux états.

Mes amis palestiniens et israéliens, vous avez été bernés. Nos hommes sages ont joué à un jeu cruel avec vous, vous appâtant avec des vaines promesses comme dans le vieux et rassis ‘conte de deux cités’. Il n’y a jamais eu que deux chemins pour que les Palestiniens émergent de l’asservissement. L’un est de vaincre Israël; l’autre est de le rejoindre. La troisième option, celle d’une nouvelle partition, n’est qu’une illusion: une carotte juteuse mais inatteignable, mise à pendouiller devant l’âne.

Si j’étais fan des théories de la conspiration, je pourrais facilement imaginer que ces bonnes gens du mouvement pacifiste israélien ont intentionnellement affublé notre structure d’apartheid branlante de cette jambe gauche. En repeignant sans arrêt la Ligne Verte [du vieil armistice], ils ont entériné le statut de non-citoyens des Palestiniens sur leur propre territoire. En appelant certaines terres des « territoires occupés » ils se sont exemptés du besoin de lutter contre l’exclusion des Palestiniens de la vie politique du pays. En combattant l’annexion des territoires, ils ont aidé à concocter la fraude de Bantoustans palestiniens indépendants.

Même un gosse qui regarde les films de James Bond finit par comprendre que le héros ne se fera pas manger par les crocodiles et ne périra pas dans les flammes, et qu’il n’y a pas de raison de s’attendre à de telles éventualités. Il y en a encore moins d’attendre de la part d’un gouvernement israélien qu’il signe une paix juste avec les Palestiniens. Ils déploieront immanquablement une stratégie pour sortir du « processus de paix ».

Une meilleure stratégie passe par l’annexion des territoires palestiniens et à l’égalité totale de tous les résidents de la Palestine historique. Les Juifs n’aiment pas donner, mais ils ne parviennent pas à se retenir de prendre. Le résultat peut pourtant être le même. Il existe une vieille histoire orientale à propos du sage comique Haji Nasreddin, qui passait à côté d’un lac et y a vu un homme se noyer. Beaucoup de badauds essayaient de le sauver. Ils étiraient leurs mains vers lui en cirant, « Donne-moi la main! » Mais l’homme n’en finissait pas de se noyer. « Qui est cet homme? », a demandé Haji. « C’est un prêteur sur gages, » lui ont répondu les gens. « Ce n’est pas le bon moyen de sauver un prêteur sur gages, » a dit Haji. « Les prêteurs sur gages ne savent pas comment donner. À la place, criez: « Prends-moi la main! » et il vous la saisira. C’est ce que fit Haji Nasreddin, et sauva l’homme qui se noyait.

Nous servant de ce conseil, nous devrions dire aux Juifs: « Annexez les territoires, mais accordez l’égalité totale aux Palestiniens. » La voie de l’issue hors de la situation présente n’est pas la partition en deux états mais l’absorption et l’égalité. Lire tout l’article ici.

Traduit par Maria Poumier

Source: http://plumenclume.org/blog/202-trump-lache-le-chat-parmi-les-pigeons-juifs-par-israel-adam-shamir



Catégories :Opinion

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