Manifestations en Iran: tout ce qu’il faut savoir

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Manifestation à Kermanshah, le 29 décembre 2017

Par Joaquin Flores, le 30 décembre 2017

Sur les sites Internet d’Associated Press, de Reuters et les pages « Twitter » et « Facebook » de l’establishment US viennent de tomber des dépêches relatant des violences présumées en Iran ainsi qu’un changement radical dans les exigences des manifestants, le tout emprunt d’un ton d’extrême urgence.

Quel est le problème? Pourquoi les Iraniens manifestent-ils?

Il s’est toutefois avéré problématique de vérifier indépendamment ces affirmations. Le gouvernement iranien a été plutôt clair, expliquant qu’il se déroule en même temps deux types de manifestations distinctes. Cependant, ces déclarations ne peuvent être comparées qu’avec celles des « activistes » iraniens associés au Mouvement Vert radicalement réformateur, naguère dirigé par l’ancien Premier Ministre iranien Mir Hossein Moussavi. Ils sont aujourd’hui eux-même divisés, et une de leurs branches s’exprime actuellement en organisant des petites manifestations et des « coups de com’ « , en lien avec un soutien US.

L’autre branche s’est laissée approcher, apaiser, réintégrer et réorienter par Rouhani sous les auspices de l’Ayatollah Khamaneï. Dans le même temps, ceci eut pour effet d’amener des éléments d’un réformisme radical plus proches des vecteurs de pouvoir qu’ils ne l’ont été depuis le milieu des années 1990.

La position officielle du gouvernement élu, telle que rapportée par les médias internationaux et iraniens, est en réalité favorable aux demandes légitimes des manifestations pacifiques. Ils l’ont d’ores et déjà annoncé aux manifestants, et travaillent au niveau d’une intervention de la société civile pour désamorcer les manifestations et introduire une série de nouvelles politiques et de programmes destinés à l’amélioration de certaines doléances légitimes. Entretemps, des supporters du gouvernement sont également sortis en masse afin de contrer l’image internationalement projetée par les médias occidentaux.

Avec un taux de chômage officiel de 12% et une croissance économique négative depuis plusieurs années, jusqu’au rebond du PIB de 2016 qui vit une croissance de 12% mais sans que ces gains ne soient vraiment redistribués, et suite à une sérieuse période d’inflation qui n’est pas encore digérée (alors que les commerçants voyaient les imites à la hausse qui leur étaient possibles), nous sommes aujourd’hui témoins en Iran d’authentiques personnes manifestant à propos de problèmes réels.

Afin d’être bien clair – le gouvernement iranien n’accuse pas les manifestants légitimes d’être des « agents de l’Occident ». Ils ont dit que les manifestations sont principalement liées à l’inflation et à d’autres inquiétudes d’ordre économique, ce qui est correct. Rouhani a lui-même publiquement déclaré qu’il partage aussi précisément les mêmes préoccupations.

Les problèmes de l’Iran sont-ils auto-infligés, ou y a-t-il des facteurs extérieurs?

Il n’est pas si aisé d’ignorer les doléances de la majorité des manifestants, pour en imputer plutôt toute la responsabilité à l’encerclement économique imposé à l’Iran par l’Occident. L’Iran demeure malgré tout une société de classes dotée d’une grande et croissante disparité entre ses classes de revenus. Il existe des milliardaires iraniens, des propriétaires privés d’entreprises et de sociétés par actions qui, alors qu’ils opèrent à l’intérieur des paramètres de la souveraineté iranienne, acquièrent tout de même leur réussite économique sur le dos d’innombrables Iraniens. Leur fortune et leur statut au sein de la société iranienne ont crû de manière significative au cours des mandats de Rafsandjani à la présidence iranienne.

Que certaines de ces entreprises sont elles-même ou ont été soumises à des sanctions n’a pas vraiment de rapport avec le fait que les politiques économiques de certains réformistes ont mené à l’enrichissement de quelques-uns aux dépens de tous les autres. Et il s’agit là du discours qu’aujourd’hui nous entendons venir de la part des Iraniens. Par conséquent, la présentation qui nous en est faite dans les médias occidentaux est une inversion de la réalité.

À tout prendre, une majorité des manifestants souhaiterait probablement un retour aux politiques d’Ahmadinejad. Le chômage, par exemple, était au plus bas pendant son administration. Il avait aussi fixé des contrôles sur les prix et subventionné d’autres biens, en réaction à l’inflation galopante provoquée par les sanctions occidentales.

Faut-il encore en dire quelque chose?

Effectivement, l’Alliance des Bâtisseurs de l’Iran Islamique [parti politique de Mahmoud Ahmadinejad, NdT] est issue de l’opposition aux politiques antisociales et de privatisation de Rafsandjani. Alors qu’il était président, de la fin des années ’80 au milieu des années ’90, il n’a bien sûr pas été totalement inefficace dans la réalisation de nombreux projets en Iran, y compris dans le rapprochement avec les nations post-soviétiques d’Asie Centrale. Mais ses mesures impopulaires passaient mal pour le fermier iranien moyen ou le petit commerçant. Et donc le gauchisme économique de l’Alliance des Bâtisseurs de l’Iran Islamique y est une réaction, qui vit de fait l’essor politique d’Ahmadinejad par le biais de ce mouvement qu’il dirige.

Tout ceci mène à une seule conclusion – les médias occidentaux sont en train de fabriquer une histoire, qui repose sur très peu de bases concrètes dans la réalité de l’Iran ou dans son histoire récente.

Par conséquent il importe de comprendre très clairement, à propos des manifestations de masse légitimes, qu’elles n’ont substantivement rien à voir avec le jeu de solutions proposé par le Mouvement Vert ou, par exemple, avec le Parti de la Confiance Nationale de Karroubi (un autre réformiste de premier plan). Les médias occidentaux désirent que vous pensiez que tout ce qui se passe, tout ce que vous voyez, participe d’un message homogène, de surcroît réformiste ou Vert dans sa nature.

Maintenant, la compréhension de la composition politique des manifestations de masse n’est pas si simple – certains reprochent bien sûr à Rouhani de ne pas être suffisamment réformateur, ou assez ouvert. Ils peuvent faire écho à certaines des exigences des deux ailes du Mouvement Vert, ou bien du Parti de la Confiance Nationale de Karroubi.

Le maître à penser des Verts, qui était également l’un des leaders de la Révolution de 1979 mais qui chuta en disgrâce au milieu des années ’80 pour des raisons que nous allons détailler ici, fut Hossein Ali Montazeri. Il fut déclassé puis finalement exclu des cercles de la direction nationale pour s’être livré à des critiques libérales de la Révolution Iranienne, et pour s’être opposé à la régionalisation ou à l’exportation de la Révolution.

Il s’agit donc d’anciens thèmes des années ’80, qui dominent toujours encore sous certains aspects les débats internes de la société iranienne contemporaine.

Qui donc manifeste?

La vaste majorité des manifestants est soit peu partisane, soit – à l’inverse de la description bombardée par les médias occidentaux au cours des dernières 48 heures – solidaire des critiques d’Ahmadinejad sur l’approche réformiste en politique économique et étrangère, dans la mesure où celle-ci a favorisé la polarisation croissante de la répartition des richesses et des opportunités dans la République Islamique. Ainsi leurs thèmes principaux sont d’ordre économique, et concernent la corruption ainsi que la distribution des richesses et des services aux personnes. Il y a suffisamment de maturité en Iran pour comprendre qu’en termes de politique régionale, tout ce que fait l’Iran en Syrie et en Irak constitue des actes importants pour contrer et contenir Israël. C’est là un « militantisme politique » qui est porté depuis la Révolution de 1979 elle-même.

Donc afin de comprendre Rouhani, il a suivi une politique étrangère très semblable – en réalité – à celle des conservateurs et des « exportateurs de la révolution », visible dans la manière dont l’Iran soutient désormais les brigades chiites en Irak et en Syrie, mobilise ses propres forces spéciales sur les champs de bataille de Syrie et d’Irak, et fournit un soutien très proche ainsi qu’un financement pour le Hezbollah au Liban. Une fois encore, ces faits sont contraires à ce que veulent à la fois les réformistes du Mouvement Vert, ceux du Parti de la Confiance Nationale tout comme les réformistes modérés ordinaires.

Mais la politique économique poursuivie par Rouhani – avec une réserve détaillée plus loin – a été celle des réformistes. Cette politique a été d’entretenir de bonnes relations économiques avec l’Occident. Alors que les avis sont partagés quand à choisir l’UE ou les USA comme partenaire plus favorable, cette politique a néanmoins été poursuivie tant et si bien que nous avons vu le gouvernement de Rouhani s’engager dans l’accord anti-nucléaire présenté comme la feuille de route pour la fin des sanctions – accord qui a globalement fonctionné, avec des résultats mitigés.

Intérieurement, encore une fois, cette politique favorise les droits des propriétaires et des patrons, aux dépens des classes basses et moyennes.

Pourtant, la réserve que nous devons inclure ici est qu’à leurs yeux, la politique économique des réformistes n’est pas responsable de la crise – ils considèrent et critiquent Rouhani comme n’ayant pas réussi à développer ces liens autant qu’ils auraient pu l’être.

Les sanctions forment un cadre assez trompeur camouflant un fait sous-jacent, qui est qu’il n’existe aucun mécanisme ou ressort forçant les vendeurs et les acheteurs de deux pays à trouver un accord, tandis qu’il existe de nombreux mécanismes par lesquels un pays hostile à l’Iran peut aiguillonner ses entreprises pour ne pas faire commerce avec ce pays, et cela même si des « sanctions » ne sont pas en place. De cette façon, nous sommes à même de comprendre la signification des sanctions, mais également de comprendre toutes les réalités plus complexes pouvant tomber dans ce concept général, tout en n’étant pas des « sanctions » proprement dites.

L’adhésion à l’OMC, par exemple, aiderait à surmonter le problème de cette catégorie imposée de sanctions, mais les USA en ont bloqué l’accès à l’Iran depuis que les réformistes y ont soumis la candidature de l’Iran en 1996. Il y a quelques mois en septembre 2017, l’Iran a annoncé le retrait officiel de sa candidature. Il s’agissait là d’un tournant majeur, et d’un geste très « anti-réformiste » de la part du manifestement réformiste Rouhani.

Deux mouvements de manifestations distincts en même temps

En d’autres termes, il y a au moins deux ensembles de manifestations en cours, et tandis qu’elles reflètent certains points de discussion communs et des descriptions similaires de doléances, leurs solutions proposées sont diamétralement opposées. Il faut noter qu’au nord-ouest du pays où il y a eu de nombreuses petites manifestations, les exigences présentent un mélange de réclamations populistes et économiquement gauchistes doublées d’exigences pour une plus grande autonomie reflétant les réformistes, que les USA seraient prompts à vivement soutenir puisque cela suscite des opportunités et des prétextes, dont nous avons vu des avatars dans des lieux aussi lointains l’un de l’autre que l’ex-Yougoslavie et la Syrie à propos de la question kurde.

Pour illustrer, imaginez ceci: d’authentiques socialistes et d’authentiques libertaires manifestant séparément aux USA à propos des lacunes du système d’éducation publique, les socialistes réclamant davantage de financement, et les libertaires plaidant pour l’abolition du système – des solutions littéralement opposées pour le même problème identifié.

C’est de cette manière que nous pouvons mieux comprendre les événements dont nous sommes aujourd’hui témoins en Iran.

La CIA et George Soros, et du bricolage sur Internet

Avec l’aile plus radicale du Mouvement Vert (et affidés), nous sommes témoins de plusieurs « coups » venant de leur part. Il s’agit de coups de com’ et pas de manifestations per se, parce qu’elles impliquent tout au plus quelques douzaines d’ « activistes » exploitant les angles de prise de vue par les caméras et scandant des slogans impopulaires, afin de simuler des manifestations plus importantes où sont scandés, nous est-il dit, des chants plus populaires.

Cette simulation de la réalité n’est possible qu’en employant une combinaison de couverture médiatique occidentale exagérée concernant des événements ostentatoirement isolés impliquant moins d’une douzaine d’individus. Une « tempête sur Twitter » est utilisée – c’est-à-dire une méthode d’instrumentalisation de l’information centralisée – et consiste en ce que sa désignation laisse supposer.

Ce sont des manifestations bricolées sur Internet, pas des manifestations populaires.

Dans le « coup » présenté ci-dessus par exemple (cliquer sur le lien), nous ne pouvons voir qu’une poignée d’individus, pourtant c’est l’un des tweets les plus populaires et viraux qui ont contribué à dépeindre l’image d’une crise à l’échelle nationale et d’un effondrement total de l’ordre social (nulle part en vue).

Ici, nous voyons (cliquer sur le lien) une « manifestation » appelant au changement de régime. Ça a l’air d’une affaire sérieuse, jusqu’à ce que vos yeux s’adaptent au cadrage de la caméra et que vous vous rendez compte que tous ceux qui sont impliqués dans cette opération sont ceux qui sont présents dans le cadre.

Dans cette image ci-dessus (cliquer sur le lien), nous pouvons voir un complice du State Department US interprétant les événements de la même façon standardisée que celles employées par les « Révolutions de Couleur/Printemps Sociaux ». Ils entendent provoquer et aiguillonner la police à se livrer à une forme d’assaut en public, une espèce de répression concrétisée – du genre qu’ils affirment avoir déjà lieu, mais pour laquelle ils sont à ce jour incapables de fournir la moindre preuve.

Toute personne saine d’esprit, attentive à ne pas enflammer ou polariser davantage la situation, présenterait-elle ce que nous voyons de cette façon? Les forces de sécurité sont-elles « chassées hors des lieux »? Ils sont armés, les manifestants ne le sont pas. Nous les voyons bouger. Entrent-ils quelque part, ou en sortent-ils? Impossible à distinguer avec les images disponibles. Se font-ils attaquer? Nous avons compté trois ou quatre rouleaux de papier-toilette ou des objets blancs similaires être balancés par ce qui ne doit pas être plus qu’un ou deux provocateurs.

Daragahi suggère-t-il que les forces de sécurité devraient éviter cette « humiliation » imaginaire en réprimant les manifestants? Les ordres du gouvernement central ont été clairs – traitez-les tous avec la main aussi légère que possible. Si les manifestants semblent cibler la police locale sans raison, qui est là pour maintenir l’ordre général, alors il est préférable de se déplacer ou de retirer ses forces de police plutôt que de les laisser faire usage de leur force potentiellement évidemment supérieure, pouvant apporter du crédit et des preuves à ce qui ont été, jusqu’à maintenant, des accusations imaginaires de répression en cours en Iran (il n’y en pas).

Dans cet exemple final (cliquer sur le lien), nous avons un autre cas de tweet atteignant la « Une », mais le contenu réel de la vidéo raconte une autre histoire. Loin de montrer un bureau gouvernemental en train de brûler, il semble plutôt s’agir d’un feu de joie en extérieur, sur une place ou dans la rue, peut-être devant un bureau du gouvernement, ou dans son voisinage proche, ou peut-être très loin.

Par conséquent, des rapports similaires évoquant des bâtiments du gouvernement en état d’ « occupation » doivent être traités avec scepticisme, même s’ils sont accompagnés de « vidéos ». Nous devons nous souvenir de faire usage de nos cerveaux, quand nous nous servons de nos yeux pour contempler des événements rapportés.

D’autres clips vidéo qui circulent sur Twitter sont des retouchages et des inversions d’images d’événements enregistrés par téléphone cellulaire en 2009.

Les manifestations bricolées sur Internet, des explosifs placés ailleurs, et peut-être bientôt des snipers créant le chaos dans l’un des sept pays sur la liste des changements de régime voulus par le Pentagone en 2001 ont une chose en commun: leur signature est très probablement celle de la « CIA ».

En outre, un nombre au moins égal de personnes sont sortis dans les rues aujourd’hui et hier dans des manifestations en soutien au gouvernement, photo ci-dessous.

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Enfin, afin de placer dans son contexte la réalité de toute répression évoquée par les médias occidentaux, ce dont nous sommes aujourd’hui témoins en Iran n’est qu’une fraction de ce que nous avions pu voir en 2009, en termes de gravité et d’ampleur. En 2009, quelques 200 manifestants furent finalement arrêtés. Nous pouvons comparer ce chiffre avec les États-Unis « ouverts » et « pluralistes », où les manifestations d’Occupy Wall Street aboutirent à plus de 8 000 arrestations par l’état policier.

Joaquin Flores est le Rédacteur-en-Chef de Fort Russ News, ainsi que le Directeur du groupe de réflexion basé à Belgrade du Center for Syncretic Studies. Il a été formé à l’Université de l’État de Californie à Los Angeles, dans le domaine des relations internationales. Il était précédemment Négociateur-en-Chef et Organisateur Interne du syndicat SEIU de Californie. Flores a vingt ans d’expérience dans la coordination communautaire, syndicale et anti-guerre. Flores est apparu d’innombrables fois sur PressTV (Iran) et RT (Russie) pour partager son opinion d’expert et ses analyses de thèmes géopolitiques actuels. Il possède un compte Patreon, sur lequel il peut être financièrement soutenu.

Source: http://www.fort-russ.com/2017/12/iran-protest-crisis-everything-you-need.html

Traduit par Lawrence Desforges



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