Le Tibet: mythe et réalité

Potala

Le Palais du Potala à Lhassa, dans la province chinoise du Tibet

Par Foster Stockwell, avril 1998

La conception occidentale du Tibet correspond davantage au mythe qu’à la réalité. L’idée que le Tibet est une nation opprimée, composée de Bouddhistes pacifiques qui n’ont jamais fait de mal à personne est une perversion de la réalité. En fait la croyance selon laquelle le Dalaï-Lama est le chef mondial du Bouddhisme plutôt que le dirigeant d’une secte parmi les plus de 1700 « Bouddhas Vivants » de cette forme tibétaine unique de la foi témoigne d’une vision paroissiale des religions du monde. Ce mythe, bien évidemment, est une conséquence de l’inaccessibilité du Tibet jadis, qui a généré des illusions concernant cette contrée mystérieuse au milieu des montagnes de l’Himalaya – des illusions qui ont été ingénieusement promues par les défenseurs du Dalaï-Lama à des fins politiques. Ce mythe s’éteindra comme le font tous les mythes mais d’ici-là, il est sage d’apprendre quelques faits concernant cette région de la Chine.

Tout d’abord, le Tibet a fait partie de la Chine depuis qu’il a été fusionné avec ce pays en 1239, lorsque les Mongols ont commencé à fonder la Dynastie Yuan (1271-1368). C’était avant que Marco Polo atteigne la Chine depuis l’Europe et plus de deux siècles avant que Colomb fasse voile vers le Nouveau Monde. C’est vrai que la mainmise de la Chine sur cette région a parfois paru assez faible, mais ni les Chinois ni de nombreux Tibétains n’ont jamais contesté que le Tibet fait partie de la Chine depuis la Dynastie Yuan, et jusqu’à ce jour. Les Tibétains ancestraux évoluèrent en un ensemble de tribus nomades ayant développé une religion connue sous le nom de « Bön » qui était dirigée par des chamanes, qui pratiquaient des rituels impliquant le sacrifice de nombreux animaux et de quelques êtres humains. Ces tribus se livraient bataille pour de meilleurs pâturages, batailles au cours desquelles ils tuaient ou réduisaient à l’esclavage ceux qu’ils avaient vaincu. Ils se sont répandus bien au-delà des frontières du Tibet dans les provinces chinoises du Sichuan, du Yunnan, du Xinjiang, de Gansu et de Qinghai.

Éventuellement l’une de ces tribus, les Tubo, est devenue la plus puissante et a pris le contrôle de tout le Tibet (le nom Tibet est dérivé du nom Tubo). Pendant la Dynastie Tang en Chine (618-907), l’Empereur Taizong améliora les relations avec le roi Tubo Songtsen Gampo en lui donnant en mariage l’une de ses filles, la Princesse Wenzheng. En réponse à cette formation de liens solides, les Tubo ont développé des liens fraternels proches avec la cour Tang, et les deux puissances régnantes échangeaient régulièrement des présents. La Princesse est arrivée au Tibet avec une suite de centaines de serviteurs, d’artisans chevronnés et de scribes. Elle était bouddhiste comme tous les Empereurs Tang, et ainsi le Bouddhisme pénétra le Tibet principalement par le biais de son influence pour être réprimé plus tard par des chamanes Bön rancuniers. Des années plus tard une autre Princesse Tang épousa un autre roi Tubo, pour à nouveau raffermir les relations entre les deux dirigeants.

Le fait que les Tibétains et les Chinois aient uni leurs familles royales et commerçaient activement (des chevaux tibétains en échange de thé de la Plaine Centrale) n’impliquait pas l’absence de conflits entre eux. Des batailles ont occasionnellement eu lieu entre troupes Tang et Tubo, surtout pour des querelles territoriales. Au cours des années 850, les Tubo ont profité d’une rébellion dirigée contre les Tang par d’autres groupes armés de Chine pour galoper à bride abattue à travers le pays pour entrer dans la capitale Tang, à Chang’an. Mais ils ne parvinrent pas à conserver la cité. En 838, deux ministres pro-Bön assassinèrent le roi Tubo et la religion Bön fut rétablie comme unique religion tolérée au Tibet. Les Bouddhistes étaient activement persécutés et contraints de se cacher. Le commerce entre le Tibet et les zones de l’intérieur [de la Chine] s’est poursuivi pendant la période des Cinq Dynasties (907-960) et au long de la Dynastie Song (960-1279) qui suivit la chute des Tang, bien que les relations entre les deux puissances étaient limitées. Pendant cette période le Bouddhisme fut ravivé au Tibet, en conséquence de la volonté des Bouddhistes de s’accommoder de certaines pratiques des Bön.

Le forme de Bouddhisme qui résulta de cette fusion des deux religions était très différente de celle prévalant en Chine et dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, ainsi que de la forme de Bouddhisme qui avait naguère été pratiquée au Tibet. Le Bouddhisme tibétain, souvent dénommé Lamaïsme, a plu aux Mongols qui ont conquis la majeure partie de la Russie, des parties de l’Europe et toute la Chine sous la direction de Gengis Khan.

Les Mongols, comme les Tibétains, étaient des éleveurs tribaux de bétail pratiquant une religion animiste similaire au Bön. Quand Kubilai Khan, premier Empereur de la Dynastie Yuan (1279-1368), nomma des administrateurs pour le Tibet, il éleva le chef de la secte bouddhiste tibétaine Sakya à la distinction de chef de tous les Bouddhistes de Chine, donnant ainsi à ce moine plus de pouvoir qu’aucun Bouddhiste n’en avait jusqu’alors détenu – ni peut-être depuis. Cela va sans dire, cette distinction irrita les dirigeants des autres sectes bouddhistes du Tibet et le groupe beaucoup plus large des Bouddhistes non-tibétains en Chine. Mais il ne pouvaient rien faire pour contrer les souhaits de l’Empereur. La Dynastie Yuan divisa le Tibet en une série de zones administratives et plaça ces zones sous la tutelle d’un précepteur impérial. En outre, la cour Yuan favorisa la croissance de domaines féodaux au Tibet, comme moyen d’y préserver le contrôle.

Quand la Dynastie Yuan s’est effondrée, elle a été remplacée par la Dynastie Ming (1368-1644) qui n’était pas composée de ressortissants de lignées mongoles. Le Tibet fut alors fractionné car la cour Ming avait adopté une politique d’octroi de titres héréditaires à de nombreux nobles, dans une politique de division pour mieux régner. Bien que la cour Ming ait conféré le titre de Desi (lama dirigeant) au chef d’une des familles les plus puissantes du Tibet, la famille Rinpung, ils ont également conféré des titres officiels à ses subordonnés afin d’encourager des tendances séparatistes à l’intérieur de la société tibétaine locale. L’un de ces titres fut donné au chef de la secte nouvellement fondée Gelugpa, mieux connue sous le nom de secte Jaune. Il a plus tard pris le titre de « Dalaï-Lama ».

Le Tibet pendant la Dynastie Qing

La prochaine et dernière Dynastie, les Qing, prit le pouvoir en 1644 et le garda jusqu’en 1911. Au moment de sa fondation, les plus importants chefs religieux et civils du Tibet étaient le cinquième Dalaï-Lama, le quatrième Panchen-Lama et Gushri Khan. Ils formèrent une délégation qui parvint à la capitale chinoise Beijing en 1652. Avant leur retour au Tibet l’année suivante, l’Empereur conféra officiellement à Lozang Gyatso (le Dalaï-Lama de l’époque) le titre honorifique de « Dalaï-Lama, Grande Compassion de l’Occident, Dirigeant de la Foi Bouddhiste Sous le Ciel, Détenteur du Vajra »

Vajra

Un « Vajra », ou « Dorje » tibétain

(Dalaï signifie « océan » en langue mongole; lama est un mot tibétain signifiant « guru »). Le cinquième Dalaï-Lama fit serment d’allégeance au gouvernement Qing et en retour, reçut suffisamment d’or pour construire 13 nouveaux monastères au Tibet pour la secte Jaune. Toutes les réincarnations suivantes du Dalaï-Lama ont été confirmées par le gouvernement central de Chine, et c’est devenu une convention historique qui a cours encore aujourd’hui. Un Empereur Qing ultérieur avait des doutes quand aux intentions du septième Dalaï-Lama, et il accrut donc le pouvoir du Panchen-Lama (aussi de la secte Jaune). En 1713 la cour Qing lui conféra le titre de « Panchen Erdeni », l’élevant jusqu’à un statut similaire à celui dont jouissait le Dalaï-Lama (Panchen signifie « grand érudit » en Sanskrit, et Erdeni signifie « trésor » en langue mandchoue).

La majeure partie de la population tibétaine (plus de 90%) était alors composée de serfs, qui étaient traités sévèrement par les seigneurs féodaux et les moines régnants. Tous les monastères possédaient de grands domaines fonciers ainsi qu’un grand nombre de serfs sous leur contrôle. Les serfs n’avaient aucune liberté personnelle, de la naissance à la mort. Ils étaient, comme leurs enfants, librement cédés comme cadeaux ou en donation, vendus ou échangés pour des biens. Ils étaient, en fait, vus par les seigneurs féodaux comme du « bétail qui parle ». Aussi tard qu’en 1943, un aristocrate de haut rang nommé Tsemon Norbu Wangyal vendit 100 serfs à un moine de la région de Drigung pour seulement quatre dollars en argent du serf. Si les serfs perdaient leur capacité à travailler, le seigneur confisquait tous ses biens, y compris le bétail et les outils de ferme. S’ils s’échappaient et étaient par la suite rattrapés, la moitié de leurs biens personnels était donnée à ceux qui les avaient capturés tandis que l’autre moitié revenait au seigneur pour qui ils avaient travaillé. Les fuyards étaient ensuite fouettés ou même condamnés à mort. Les seigneurs employaient des tortures inhumaines comme l’énucléation, l’amputation des pieds ou des mains, poussaient les condamnés dans un précipice, les noyaient ou les décapitaient. De nombreux soulèvements eurent lieu au fil des ans contre un traitement si cruel, et seulement en 1347 (la septième année du règne de l’Empereur Yuan Shundi) plus de 200 révoltes de serfs se déroulèrent au Tibet.

Agression étrangère

Les nations étrangères ont fait de nombreuses tentatives pour envahir le Tibet et le soustraire à la Chine. Celles-ci ont été repoussées par les troupes chinoises et les combattants tibétains. La première de ces invasions eut lieu en 1337 quand Mohammed Tugluk de Delhi envoya 100 000 soldats dans la région de l’Himalaya. Pendant la deuxième moitié du 18ème siècle, des troupes du Royaume du Népal envahirent le Tibet deux fois pour essayer d’étendre le territoire népalais. Pendant le 19ème siècle les Britanniques ont rivalisé avec la Russie, dépensant de vastes sommes d’argent et employant de nombreux espions dans une lutte pour voir lequel des deux allait, peut-être, éventuellement envahir et occuper le Tibet. Quand les Britanniques envahirent enfin le Tibet, d’abord en 1888 puis à nouveau en 1903, les Russes étaient tellement occupés par des conflits chez eux qu’ils n’ont pu empêcher les troupes britanniques de pousser jusqu’à Lhassa. Le gouvernement Qing, qui avait récemment perdu la Guerres de l’Opium contre les Britanniques, ne fit rien non plus. Les Tibétains, se servant de lances, de flèches, de catapultes et de fusils artisanaux, se battirent vaillamment mais sans succès face à l’armée d’invasion britannique dotée de gros canons et de mitrailleuses. Les Britanniques se retirèrent après avoir imposé les termes de la « paix » et avant que ne tombe l’hiver glacial, car ils craignaient que la résistance tibétaine empêche l’arrivée de vivres jusqu’aux troupes d’occupation, les condamnant ainsi à mourir de faim.

Les Britanniques signèrent une Convention avec la Chine en 1906, dont l’article second stipule que les Britanniques ne se mêleraient plus de l’administration du Tibet, et que la Chine y détenait la souveraineté. Cependant, ils oublièrent commodément les termes de cet accord quand, l’année suivante, ils signèrent une Convention avec la Russie spécifiant les « intérêts spéciaux » britanniques au Tibet. Il y a de quoi écrire un livre pour exposer en détail les nombreuses façons qu’employèrent dès lors les Britanniques pour prendre le contrôle du Tibet et en faire une partie de leur colonie de l’Inde. Pourtant, il convient de mentionner certains points de la conférence tenue à Simla en Inde, en [1913 et] 1914.

Simla_Conference_1913

Sir Henry McMahon entouré d’Ivan Chen et de Kusho Lonchen Shatra, plénipotentiaires de la Chine et du Tibet accompagnés de leurs suites, lors de la Conférence de Simla

 

Les participants à la conférence comprenaient des représentants du nouveau gouvernement Nationaliste chinois qui avait renversé la Dynastie Qing seulement deux ans plus tôt, des Tibétains et des Britanniques-Indiens. Les Britanniques avaient fait pression sur les Chinois pour qu’ils soient présents, en menaçant de rétracter leur reconnaissance du nouveau gouvernement Nationaliste et en affirmant qu’ils travailleraient avec les seuls Tibétains si les Chinois n’étaient pas là. La Conférence de Simla fut un échec car les Chinois comme le 13ème Dalaï-Lama s’opposaient au plan britannique de division du Tibet en deux parties (Tibet Intérieur et Extérieur). La conférence produisit toutefois un document qui a provoqué depuis beaucoup de dissensions – une carte dessinée par le représentant britannique Arthur H. McMahon qui ne fut jamais montrée aux Chinois, alors qu’elle avait été dévoilée aux délégués tibétains. La carte de McMahon montrait une nouvelle ligne de frontière qui incluait trois districts du Tibet – Monyul, Loyul et Bas-Zayul – à l’intérieur du territoire de l’Inde britannique. Cette « Ligne McMahon » atteignit le public 23 ans plus tard quand elle apparut dans un lot de documents britanniques imprimés, en lien avec la conférence et avec d’autres sujets d’ordre diplomatique. La Ligne McMahon est devenue le socle sur lequel s’est appuyé l’Inde dans sa tentative infructueuse pour prendre le contrôle de cette partie du Tibet en 1962. Les Britanniques, qui avaient fait grand cas de leur désir d’obtenir « l’indépendance du Tibet » à la Conférence de Simla, étaient en train d’ajouter 90 000km² (une superficie trois fois plus vaste que la Belgique) à leur propre colonie indienne, hors du territoire naturel du Tibet.

Ligne McMahon, 1914

 

Pendant et après la Seconde Guerre Mondiale et peu de temps avant le départ d’Inde des Britanniques, l’American Office of Strategic Services (OSS, précurseur de la CIA) qui suivait une ligne stratégique de Guerre Froide se joignit au Foreign Office britannique dans l’instigation d’un « mouvement de la liberté » tibétain. La majeure partie des actions de l’OSS au Tibet restent tenues secrètes au QG de la CIA près de Washington DC, mais l’un de leurs complots a largement été éventé. Il impliquait une campagne de diabolisation lancée contre le régent qui avait été désigné pour agir en lieu et place du jeune 14ème Dalaï-Lama après le décès du 13ème, en 1933. Le régent était hostile aux intrigues anglo-US au Tibet, et donc l’OSS répandit des rumeurs sur sa prétendue incompétence et ses prétendues activités criminelles. Ces accusations menèrent éventuellement à l’arrestation du régent et à son assassinat dans une geôle tibétaine.

Le Bouddhisme tibétain

Avant de se pencher sur le Tibet contemporain, il faut dire quelques mots sur le Bouddhisme tibétain en tant que religion.

Les aménagements tolérés des pratiques Bön l’ont rendu très différent des autres formes de Bouddhisme, en particulier du Bouddhisme Chan chinois, beaucoup plus commun et pratiqué (appelé Zen au Japon). Les images qui se trouvent dans les tempes bouddhistes tibétains sont beaucoup plus féroces que celles visibles dans les autres temples bouddhistes, et certaines cérémonies tibétaines qui employaient des crânes humains, de la peau humaine ainsi que des intestins humains frais reflètent clairement des éléments animistes du culte Bön. Également, la pratique du Bouddhisme tibétain repose beaucoup sur les moulins à prière, méprisés par la majorité des autres Bouddhistes. Il s’agit d’appareils mécaniques sur lesquels sont écrites des prières qui tournent en permanence au gré du vent ou de l’eau, et où ce sont donc les forces de la nature qui effectuent le travail d’adresser les prières aux Cieux. La réincarnation des Bouddhas Vivants, qui est unique à cette forme de Bouddhisme, a commencé dès 1294 avec la secte Karma Kagyu, une branche de la secte Kagyu (connus sous le nom de chapeaux noirs). Elle s’est ensuite répandue à toutes les sectes et monastères du Bouddhisme tibétain, mais n’atteignit la secte Gelugpa (secte Jaune – celle qui comprend les lignées du Dalaï-Lama et du Panchen-Lama) qu’après 1419.

Gelugpa'

Des moines de la secte Gelugpa, pendant une exhibition touristique

Dès le départ, le système de sélection des Bouddhas Vivants était ouvert aux abus car il était aisé, pour les membres du comité de sélection des moines, de manipuler les objets présentés aux enfants potentiels candidats afin d’assurer le choix d’un enfant particulier. Dans le cas du quatrième Dalaï-Lama, l’enfant sélectionné était l’arrière-petit-fils du chef mongol Altan Khan. Il fut choisi à une époque où la secte Gelugpa avait désespérément besoin de la protection des suivants d’Altan Khan parce que les Gelugpas étaient persécutés par les sectes tibétaines plus anciennes, qui étaient jalouses de la croissance rapide de la secte Jaune.

Le Tibet depuis 1949

En 1949, les Communistes chinois remportèrent la Révolution et renversèrent le gouvernement Nationaliste. Mais ils n’envoyèrent leur armée au Tibet qu’en octobre 1951 après qu’ils aient signé, avec des représentants du 14ème Dalaï-Lama et du 10ème Panchen-Lama, un accord pour la libération pacifique du Tibet. Le Dalaï-Lama exprima son soutien en faveur de cet accord en 17 points dans un message télégraphié au Secrétaire Mao, le 24 octobre 1951. Trois ans plus tard, le Dalaï-Lama et le Panchen-Lama se rendirent ensemble à Beijing pour assister au premier Congrès National du Peuple, duquel le Dalaï-Lama fut élu vice-président du Comité Permanent tandis que le Panchen-Lama en fut élu membre.

Après que l’Armée de Libération du Peuple (ALP) fut entrée au Tibet, elle prit des mesures pour protéger les droits des serfs mais n’essaya pas, dans un premier temps, de réorganiser la société tibétaine sur des lignes socialistes ou démocratiques. Pourtant, les seigneurs féodaux et les moines régnants savaient pertinemment qu’à terme, leurs terres seraient redistribuées tout comme les biens des grands propriétaires terriens du reste de la Chine avaient été confisqués et répartis parmi la paysannerie. Les seigneurs féodaux tibétains ont fait tout ce qu’ils ont pu pour dissuader les serfs de s’associer avec l’ALP. Mais, alors que les serfs ignoraient de plus en plus les désirs de leurs seigneurs et appelaient les Communistes à mettre fin au système féodal oppresseur, quelques dirigeants des « trois grands monastères » (Gande, Sera et Drepung) publièrent une déclaration, dans la deuxième moitié de l’année 1956, exigeant le maintien du système féodal.

C’est alors que l’ALP décida que le moment était venu de confisquer les biens des seigneurs féodaux et de les redistribuer parmi les serfs. Les seigneurs et des moines de haut rang répliquèrent en annonçant, en mars 1959, la fondation d’un « État Indépendant du Tibet » et quelques 7000 d’entre eux se rassemblèrent à Lhassa pour y fomenter une révolte. Parmi eux se trouvaient plus de 170 « guérilleros Khampa » qui avaient reçu un entraînement à l’étranger aux mains de l’OSS et avaient été parachutés au Tibet, selon un ancien agent de la CIA. L’OSS leur fournit également des mitrailleuses, des mortiers, des fusils et des munitions. L’ALP écrasa la révolte en deux jours, capturant quelques 4000 rebelles. La rébellion jouissait du soutien du Dalaï-Lama, mais pas de celui du Panchen-Lama. Après son échec, le Dalaï-Lama prit la fuite vers l’Inde en compagnie d’un groupe de chefs rebelles.

dalailama_arrivée_Inde

Le 14ème Dalaï-Lama à son arrivée en Inde, en 1959

L’événement le plus perturbateur des années récentes a été la « révolution culturelle », qui a duré de 1966 à 1976. Elle a transformé la plupart des zones agraires et pastorales du Tibet en immenses communes et a fermé ou détruit de nombreux temples et monastères, comme ailleurs en Chine. Pour finir, les communes furent démantelées et les temples et monastères furent réparés et ré-ouverts aux frais du gouvernement.

L’idée selon laquelle la plupart des Tibétains sont mécontents de ce qui s’est produit au Tibet et aspirent à l’indépendance vis-à-vis de la Chine est une production fabriquée en Occident et promue par les seigneurs féodaux dépossédés qui se sont enfuis en Inde. Qui peut réellement croire qu’un million de serfs – plus de 90% de la population – déplorent la perte du joug et des chaînes de la féodalité? Ils s’occupent désormais de leurs propres troupeaux et de leurs propres terres, épousent qui ils veulent sans avoir besoin de la permission préalable de leur seigneur, ne sont pas punis s’ils manquent de respect à ces mêmes seigneurs, sont propriétaires de leurs foyers, bénéficient d’une scolarité publique, disposent d’hôpitaux relativement modernes, de routes pavées, d’aéroports et d’industries modernes. Une évaluation objective de ces progrès se trouve dans les statistiques démographiques tibétaines.

La population du Tibet a doublé depuis 1950, et l’espérance de vie moyenne des Tibétains qui n’était à l’époque que de 36 ans atteint de nos jours 65 ans. Bien entendu quelques Tibétains sont insatisfaits de leur sort, mais un peu d’investigation révèle vite qu’il s’agit, pour la plupart, de gens issus de familles ayant perdu leurs privilèges seigneuriaux. Des preuves nombreuses abondent que les anciens serfs ont une toute autre histoire à raconter. Vous trouverez des Tibétains qui détestent les Hans (l’ethnie majoritaire en Chine) et quelques Hans qui honnissent les Tibétains, c’est un cas de préjudice ethnique ordinaire – une chose que n’importe quel Occidental est à même de comprendre. Mais cela ne représente pas davantage le désir d’un Tibet indépendant que des hostilités entre Noirs et Blancs à Washington DC, Détroit ou Boston (par exemple) représentent un désir animant la majorité des Afro-Américains de former une nation indépendante.

La culture tibétaine de nos jours

La dernière portion du mythe tibétain concerne la culture tibétaine, qui selon les défenseurs du Dalaï-Lama a été écrasée par « la mainmise chinoise sur le Tibet ». La culture est un domaine qui mérite une intense attention car son évaluation est confite de partis pris et de jugements préconçus. L’émergence de la télévision aux USA, par exemple, est citée comme étant soit un facteur destructeur, soit développeur de la culture étasunienne. Dans le domaine de la littérature, avant 1950 les Tibétains ne pouvaient s’enorgueillir que de quelques belles épopées qui ont été transmises au fil des siècles. Maintenant que les serfs peuvent devenir des auteurs, de nombreux nouveaux auteurs produisent des œuvres de grande qualité; des gens comme le poète Yedam Tsering et les romanciers Jampel Gyatso, TashiDawa et Dondru Wangbum. En termes d’art pictural, depuis des siècles le Tibet n’avait rien produit d’autre que des œuvres au style religieux répétitif. De nos jours, il y a beaucoup de très bons artistes tibétains. Par exemple, Bama Tashi a été salué en France et  au Canada comme étant un grand artiste moderne, qui marie les thèmes religieux tibétains avec des scènes pastorales modernes. Le Tibet possède désormais plus de 30 ensembles professionnels de chant et de danse, des troupes tibétaines d’opéra et d’autres troupes théâtrales qui étaient inexistantes avant 1950.

Non, la culture tibétaine n’est pas morte: elle fleurit comme jamais.

Foster Stockwell est un auteur US qui a grandi dans une famille de missionnaires au sud-ouest de la Chine (Chengdu) proche du Tibet, et qui a visité la Chine à de nombreuses reprises au cours des dernières années. Conseiller éditorial pour des maisons d’édition et des auteurs chinois, il demeure à Des Moines, État de Washington. Il est l’auteur de « Religion in China Today » (1993, New World Press), « Mount Huashan » (    , Foreign Languages Press), « A Sourcebook for Genealogical Research: Resources Alphabetically by Type and Location » (2004, McFarland), « A History of Information Storage and Retrieval (2001), etc.

Source: http://journeyeast.tripod.com/myth_and_reality.html

Traduit par Lawrence Desforges

 



Catégories :Opinion

Tags:, , , , , , , ,

2 réponses

Rétroliens

  1. Le Tibet: mythe et réalité | Réseau International

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :